Gerasimov s’en-va-t-en-guerre

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Gerasimov s’en-va-t-en-guerre

5 mars 2019 – Peut-être d’une façon divergente pour ne pas dire éloignée des habitudes de leur président, ou dans tous les cas sur une voie un plus disons guerrière parce que sans la moindre concession dans leurs analyses des intentions jugées belliqueuses et agressives du bloc-BAO et des USA, les militaires russes affirment leur volonté de préparer à la fois une nouvelle stratégie, un nouveau conflit, et une adaptation complète aux nouvelles formes d’agression. Dans une conférence à l’Académie Militaire jeudi dernier, le chef d’état-major général, le Général Gerasimov, a détaillé les multiples aspects de la nouvelle posture des forces armées russes.

Le point le plus remarquable à notre estime, on le verra, c’est l’intégration complète et opérationnelledes types d’“agression-soft” (ou “agression douce”) définitivement identifiées et classifiées en tant que telles au début de la décennie mais non encore formellement intégrées dans une stratégie de guerre totale, au niveau de chefs militaires. Il s’agit de ce qu’on nomme soit de l’expression de “révolution de couleur”, soit de celle de “stratégie de regime change”, dans lesquelles l’action massive de la communication, la désintégration de la réalité, l’utilisation de narrative jouent un rôle essentiel. Sputnik.Newsa donné un compte-rendu de cette conférence dont nous ferons usage pour telle ou telle citation.

« Les rivaux géopolitiques de la Russie préparent une guerre d’un nouveau type contre un ‘adversaire de haute technologie’ utilisant des armes de haute précision à partir de plateformes dans les airs et dans l'espace et développant activement une confrontation dans le domaine de l’informations, a déclaré le chef de l'état-major russe, Premier ministre adjoint de la Défense, le général Valery Gerasimov lors d'une conférence sur l'élaboration d'une stratégie militaire devant l’Académie Militaire de Moscou.

» “Par conséquent, la recherche de stratégies rationnelles pour faire la guerre à un adversaire différent est d’une importance primordiale pour le développement de la théorie et de la pratique de la stratégie militaire. Nous devons clarifier l’essence et le contenu de la stratégie militaire, les principes de la prévention, la préparation à la guerre et sa conduite”, a noté le chef de l'état-major général. »

• Ces nouvelles guerres qui sont en préparation sont à la fois “classiques” et “asymétriques”. Elles nécessitent principalement un renforcement dans le domaine de la dissuasion stratégique et dans celui de la défense des structures de l’État.

• La modernisation des forces russes dans l’optique de mettre en place cette nouvelle stratégie à double mission (dissuasion stratégique et défense des structures de l’État) implique un renforcement d’une armée de métier, avec l’objectif de 475 000 soldats contractants en 2025, ce qui réduit d’autant la conscription, et un corps d’officier hautement entraîné et expérimenté. (Actuellement, 96% des chefs d’unité combinées de combat et autres forces opérationnelles ont une expérience de combat réel.) 

• En vue de maintenir la parité nucléaire, et même de la renforcerpour être prêt à rechercher un avantage de la Russie, 82% des systèmes d’arme nucléaires sont aujourd’hui des nouvelles générations de modernisation. Gerasimov explique que l’extrême complexité des systèmes d’arme stratégiques et nucléaires fait qu’il est impératif de les produire ou de préparer complètement leur production en temps de paix, pour n’avoir pas à relever le défi de l’organisation d’une production en un temps très court, en temps de guerre. Dès lors, tout ce qui est nécessaire à la production doit être fabriqué et prêt à être utilisé, sinon déjà utilisé en production, avant un conflit, ce qui revient si l’on comprend bien à cette notion de “renforcement” de la parité nucléaire “pour être prêt à rechercher [l’]avantage”.

• Du point de vue opérationnel et en fonction de la complexité de certains des nouveaux types de conflit, surtout de type asymétriques, la base de l’organisation des forces de déploiement de cette nouvelle stratégie sont du type ‘Force Rapide d’Intervention’, capables de répondre rapidement à une situation d’urgence et à réaliser sa mission d’une manière autonome. Le modèle créé autour du contingent des forces aérospatiales russes déployé en 2015 en Syrie constituerait le noyau central d’une telle force d’intervention. Les composants critiques de cette force sont de trois ordres : des forces opérationnellement très rapides à se déployer, la capacité d’être aussitôt prêt à prendre en charge la gestion des systèmes préparés à l’avance, et une puissante capacité de guerre de l’information(de la communication).

• Comme nous l’avons déjà signalé, le passage le plus important pour notre point de vue de l’intervention de Gerasimov concerne la prise en compte opérationnelle, comme un nouvel élément de la guerre, de la nouvelle stratégie mise au point par les USA/le bloc-BAO, et comprenant notamment les moyens de communication hostileset de type classiquement nommé “cinquième colonne”, – soit les “révolutions de couleur” et le stratégie dite de regime change.Voici ce passage :

« Gerasimov a poursuivi en affirmant que les États-Unis et leurs alliés avaient défini une orientation agressive dans leur politique étrangère et travaillaient sur des actions militaires offensives.

» Les États-Unis et leurs alliés cherchent à éliminer le statut d'État dans les pays qu’ils considèrent comme hostiles, comme en témoignent les développements au Venezuela, a-t-il noté. “Les États-Unis et leurs alliés ont déterminé le vecteur agressif de leur politique étrangère. Ils travaillent à des actions militaires offensives, telles que des frappes mondiales, une capacité de bataille dans plusieurs sphères, et également l’utilisation des techniques dite des ‘révolutions de couleur’ et de la guerre de communication. Ils cherchent à éliminer les structures étatiques de ces pays qu’ils jugent hostiles, à saper leur souveraineté, à changer les organes légalement élus du pouvoir politique”. Gerasimov a cité l'Irak, la Libye et l'Ukraine comme exemples d'une telle stratégie. “A l'heure actuelle, des actions similaires sont observées au Venezuela”.

» Il est nécessaire de développer davantage les formes et les méthodes d'utilisation des forces armées, principalement dans le domaine de la dissuasion stratégique ainsi que dans celui de l’amélioration de la structure de défense de l'État, a noté le chef de l'état-major général. Il a ajouté que le Pentagone avait commencé à élaborer une nouvelle stratégie de guerre axée sur l'utilisation active du potentiel de protestation d'une ‘cinquième colonne’ pour déstabiliser la situation dans les pays ciblés tout en frappant simultanément les installations stratégiques les plus importantes avec des armes de haute précision. “Le Pentagone a commencé à développer une stratégie de guerre fondamentalement nouvelle, qui a déjà été surnommée ‘Cheval de Troie’. Son essence réside dans l'utilisation active du potentiel de protestation de la ‘cinquième colonne’ pour déstabiliser une situation tout en attaquant les installations les plus importantes avec des armes de haute précision”.

» La Russie est prête à faire face à toutes les nouvelles stratégies : “Ces dernières années, des scientifiques militaires [russes], en collaboration avec l'état-major général, ont mis au point des approches conceptuelles pour neutraliser les actes d'agression des opposants potentiels”.

» Le chef de l'état-major général a souligné que la réponse de la Russie reposait sur une stratégie de défense activequi, compte tenu de la nature défensive de la doctrine militaire russe, prévoit un ensemble de mesures préventives visant à neutraliser les menaces à la sécurité de l’État. “La justification des mesures en cours d'élaboration devrait constituer la principale activité du corps des scientifiques militaires. C'est l'un des domaines prioritaires pour assurer la sécurité de l'État. Nous devons être en avance sur l'ennemi dans l'élaboration de la stratégie militaire, un pas en avant”, a ajouté le chef de l'état-major général. »

Bonjour, “Cheval de Troie”

Il se pourrait bien qu’il y ait un très intéressant quiproquo dans le cheminement des choses menant à cette nouvelle posture des forces armées russes, qui va obliger à une complète révision des conceptions et des structures stratégiques. Les militaires russes ne font ni de cadeau ni dans le détail : ils attribuent les “révolutions de couleur” et le regime change à une planification délibérée des militaires d’en face, en l’espèce le Pentagone. Il ne nous semble pas que ce soit le cas mais dès lors que les l’état-major russe met en place cette nouvelle stratégie et se donne les moyens de la conduire, y compris par des mesures préventives qui sont élaborées d’une manière scientifique et opérationnelle, tout se passe comme si c’était le cas... Chacun sa narrative.

Il est manifeste que les opérations de déstabilisation (“révolution de couleur”, regime change) ont été élaborées par diverses forces ne dépendant pas directement du Pentagone. Il s’agit d’une part de forces d’influence dépendant de services de renseignement dans une certaine mesure (souvenir des opérations covert de la Guerre froide), mais également et surtout de services d’information, d’influence et d’action diplomatique relevant du département d’État ; et il s’agit d’autre part et dans une mesure nullement négligeable sinon parfois à la pointe de l’offensive, de forces dites “privées” mises en place sur des initiatives non-gouvernementales, qui ne sont certainement pas en contact direct avec le Pentagone.

Que ce soit le tentaculaire Soros, les réseaux de Pierre Omidyar, les dirigeants de diverses forces des réseaux de communication du type-GAFA (Google,Facebook, etc.), que ce soit pour les années-Obama l’ambassadeur McFaul (ancien ambassadeur à Moscou), l’adjointe au secrétaire d’État Kerry Victoria Nuland, etc., il s’agit de personnes et de centres de puissance qui sont complètement hors de l’orbite du Pentagone. Il y a certainement des liens qui s’établissent au cours de certaines opérations, sur ordre supérieur, mais il est loin d’être évident que les militaires US apprécient ce genre d’acteurs et ce genre d’actions et dans tous les cas ils n’ont eu et n’ont aucun rapport de hiérarchie avec eux. Cette remarque vaut pour la situation actuelle, où les initiatives du couple Bolton-Pompeo (directeur du NSC et secrétaire d’État) et les foucades du président Trump, qui sont venues s’ajouter aux opérations déjà en cours (de Soros bien entendu, parmi d’autres), ne sont pas non plus soutenues directement ni nécessairement appréciés par le Pentagone, et encore moins planifiées par lui.

(De même, la politique des sanctions, qui devrait être implicitement considérée comme “acte d’agression” [ dans la nouvelle stratégie militaire russe], a bien peu à voir avec le Pentagone : ce sont des actes qui dépendent des bureaucraties des départements d’État et du Trésor à Washington.)

Ainsi est-on conduit à apprécier l’initiative des militaires russes comme un acte révolutionnaire, qui constitue une énorme pression exercée sur le Pentagone. Les militaires US vont être obligés de prendre en compte dans leurs plans et dans leur stratégie, à leur tour, les opérations d’“agression-soft” qui ne dépendaient pourtant pas d’euxet qu’ils ne doivent pas nécessairement apprécier comme type d’action. Il est alors très possible que l’initiative de Gerasimov et de son état-major introduise dans l’appareil bureaucratique washingtonien une nouvelle source de mésentente et d’affrontement en introduisant le puissant facteur du Pentagone dans le tourbillon crisique de l’“agression-soft”, donc et pour tout dire une nouvelle source de désordre. Les militaires se tenaient jusqu’ici autant que faire se peut à l’écart des “agression-soft” ; désormais, ils estimeront avoir leur mot à dire puisque leurs vis-à-vis et adversaires potentiels russes les incluent dans leurs plans de guerre, et – peut-être, sans doute, – ce mot ne sera-t-il pas toujours aimable pour les aventures des neocon-bouffe à la Bolton et de l’inusable Soros.

... Bref, le Général Gerasimov a ouvert la boite de Pandore. On peut faire l’hypothèse qu’il l’a fait froidement, en calculant précisément ce que cette démarche lui apportait : le droit d’affirmer la possibilité d’intervention contre des opérations de communication, la possibilité d’envisager des actions préventivess’il le jugeait nécessaire pour la sécurité de l’État, la nécessité éventuelle de la supériorité stratégique(être éventuellement “un pas en avant” par rapport à l’adversaire).

Pandore-sur-la-Moskova introduit des règles complètement nouvelles, à la capacité explosive remarquable. Il faut cela pour accélérer le rythme de la Grande Crise d’Effondrement du Système : comme si Pandore-sur-la-Moskova était une sorte de “Cheval de Troie” introduit au cœur de la crisepour la faire décisivement exploser. 

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