Élévation de la critique crisique

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Élévation de la critique crisique

22 août 2018 – Certes, quelques textes du site de ces derniers jours sont pour beaucoup dans ces remarques qui suivent, y compris bien entendu celui d’hier, avec Alastair Crooke. Mais il n’y a aucune peine à les trouver, je veux dire à trouver le sujet qui est dans l’actualité ou dans le commentaire de l’actualité, car ils commencent à abonder notablement. Il y a un état d’esprit qui est en train de s’installer, une psychologie collective chez certains commentateurs, analystes, etc., que j’ai l’habitude de fréquenter.

Il y a à la fois de la lassitude pour la bouillie de chat quotidienne et puis, au bout du compte, une sorte d’élévation. Peu à peu les “scories” (ce mot que j’emploie volontiers) des crises innombrables qui constituent l’immense Grande Crise qui nous secouent perdent de leur intérêt et se dispersent, ou plutôt elles ne constituent plus l’essence même de la réflexion et ne sont plus utilisées (commentées) qu'en fonction de ce qu'elles apportent à l'approche de plus en plus renforcée et assumée de cette Grande Crise. Ce qu’on observe, ce que je ressens ces derniers temps, c’est l’élévation de la réflexion critique vers le cœur même de la Grande Crise, l’élargissement du regard, l’acuité renforcée de la perception, l’alimentation de la pensée vers les grandes références que l’expérience a conservées pour ce moment-là.

Il y a 7-8 ans, toutes les chroniques d’Alastair Crooke concernait le Moyen-Orient, et très vite fixées sur la Syrie et ses avatars sans nombre. Il y a deux ans peut-être, le champ de sa réflexion s’est élargi, passant tout en restant plus ou moins lié à son origine du Moyen-Orient aux grands courants crisiques, les questions financières, les relations entre les USA et la Russie ; désormais, comme on le lit avec le texte référencé, la pensée part à la recherche de la cause première, de la crise originelle qui, seule, a la capacité d’éclairer les événements actuels. Il y a l’élévation de la pensée d’une part, la nécessité quasiment utilitaire de cette élévation d'autre part ; je veux dire par là que ce n’est pas une réflexion théorique, prétentieuse et éthérée, et donc assez vaine par conséquent, mais bien une réflexion que la situation au sens “opérationnel” de la chose rend nécessaire.

Je prétends que nous sommes obligés d’en passer par là, ce qui est d’ailleurs une obligation noble et qui nous grandit, pour mieux pouvoir saisir le sens des actes et la signification des choses, et opposer la vérité-de-situation, notre vérité-de-situation, à la narrative qui est l’arme principale sinon absolue de l’oppression du Système aux abois. Alastair le dit bien, et fort justement, et ainsi fixant à la fois l’importance et la nécessité de notre combat, à nous qui écrivons, en faisant de la narrative l’équivalent postmoderne de la guillotine, au temps de la toute-puissance du système de la communication : « En d'autres termes, les millénaristes d’aujourd’hui, qui ont certes renoncé à la guillotine, sont explicitement coercitifs ; ils le sont d’une manière différente, à travers la “capture” progressive de la ‘narrative’ et des institutions étatiques. »

Il est vrai que nous ne sommes pas là, nous qui faisons profession de foi d’affronter le Système en dénonçant sans trêve le simulacre, pour distraire le lecteur par des nouvelles attrayantes qui jouent à être à contre-courant, si possible des “scoops” sensationnels qui illustrent le goût du jour, le zeitgeist-simulacre édifié pour nous tromper. Nous sommes là pour chercher, chercher et trouver chaque jour un peu plus si Dieu le veut, et sans cesse élever la pensée à mesure que la démence du Système grandit, pour parvenir aux origines ultimes de cette démence et les mettre à jour. Peut-être jugerait-on que ce n’est pas toujours très sexy, facile à lire, distrayant comme le Système lui-même parsème son simulacre et sa narrative pour mieux nous attacher à ses rets. Mais il importe de comprendre que, si nous en arrivons aujourd’hui à ces réflexions du genre et de la hauteur dont je parle, c’est parce que la Grande Crise elle-même en est à ces extrémités.

Il ne faut pas craindre de parler haut et fort, de retourner aux origines qui sont l’origine de toutes choses et qui éclairent cette Grande Crise qui nous paraît si incompréhensibles. Il ne faut pas craindre de prendre le monstre gigantesque à bras-le-corps, et laissant les “scories” des explications accessoires à l’inconnaissance, enfin justifiée dans toute sa sagesse.

... Mais enfin, je vous parle des gens que j’ai l’habitude de fréquenter dans leurs écrits en vous présentant cette évolution de l’appréciation critique de la Grande Crise. Je songeais à ce constat hier, après avoir rédigé l’entame de ce texte en laissant le reste pour le jour suivant, et passant une demi-heure devant une émission-débat d’une chaîne courante (LCI), car il n’y a pas mieux que le spectacle de la sottise courante, non pour vous distraire mais pour vous faire sentir, après une première réaction dépressive, combien il est urgent de faire ce que j’ai décrit plus haut, – “l’élévation de la critique crisique”. (Quoique j’avoue être parfois fasciné par le spectacle d’un sot en pleine créativité, lui qui, comme on le sait, “ose tout” par définition.)

C’était un débat sur l’attitude de l’Europe face aux sanctions US contre l’Iran et leurs effets sur le business européen. Les débatteurs étaient des vrais de vrai, un communiste, un “communiquant”, une féministe (pourquoi pas), un journaliste distingué et de droite (d’Orcival, de Valeurs Actuelles). Tout le monde jugeait l’affaire grave et constatait, qui en le déplorant, qui en l’acceptant, qui en s’en réjouissant secrètement, l’impuissance de l’Europe à affronter les USA. L’un d’entre eux, l’homme à la plume libérale (on le reconnaîtra), observa sur un ton sentencieux et pompeux qu’on ne pouvait rien faire parce que les USA avaient sur nous tant de moyens de pression ; « Alors, nous sommes prisonniers ? », dit assez justement la féministe ; « Non, répondit la voix sentencieuse-pompeuse, nous sommes libres à l’intérieur d’un marché-libre bien délimité ».

Je me rappelle que nous avions cette sorte de débat au début des années 1990, et débouchant sur les mêmes constats d’impasse, et aujourd’hui risible débat devenu “scorie” inutile s’il n’est pas instrumenté pour faire avancer notre compréhension de Grande Crise. (Bien entendu, pas un seul dans ce débat ne dit un mot de la crise qui déchire “D.C.-la-folle” et renvoie à la Grande Crise, dont dépend toute la politique US, y compris les sanctions.) Cela m’a rajeuni un instant, et conduit à juger l’instant d’après combien toutes ces pensées étaient extraordinairement vieilles, molles, contraintes dans la redite impuissante, dans la crainte aveugle de seulement songer à hausser le jugement. 

Je me suis demandé ce qu’un Alastair Crooke aurait pu dire dans un tel débat. Vous comprenez que ce monde-là n’est pas le mien, ni le nôtre ; moi-même si j’y avais été convié, prétextant ma timidité je me serais éclipsé... De toutes les façons ils ne verront rien venir, alors il était inutile de les réveiller. 

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