De Watergate-2.0 à Mélenchon

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De Watergate-2.0 à Mélenchon

06 avril 2017 –Puisque les événements vont très vite, beaucoup plus vite que nul ne peut imaginer, tentons de les suivre non pas pour les expliquer, ce qui supposerait d’en être en partie les instigateurs, mais de les comprendre comme un observateur extérieur qui ne peut rien pour les modifier. Il y a longtemps que je ne peux me départir du sentiment que “les événements”, – expression passe-partout pour figurer la dynamique de la Grande Crise Générale de l’effondrement du Système, – sont totalement détachés de nous, hors de notre contrôle, qu’ils ont leur propre logique et j’irais même jusqu’à dire comme pour les personnaliser en un être leur propre essence. Je ne peux donc être que cet “observateur extérieur qui ne peut rien pour les modifier”.

... Et cet “observateur détaché”-là en tient, je l’avoue, pour la parallèle USA-2016-France-2017 dont on a beaucoup parlé sur ce site et qui me semble si féconde pour “comprendre les événements”. (Voir notamment dans ce Journal-dde.crisis le 2 mars puis le 11 mars, sur le site le 25 mars.) Les deux événements (USA-2016 et France-2017), qui marquent le destin des deux pays aux relations étroites et tumultueuses, sont éventuellement faits pour se rencontrer si quelques signes clairement apparus s’insèrent dans la dynamique ; et se rencontrer éventuellement avec une brutalité extrême et diverse, c’est-à-dire selon mon point de vue avec la plus grande fécondité possible.

Aux USA, que se passe-t-il ? Avec ce qui semble être la disgrâce de Stephen Bannon qui date d’hier, la présidence Trump poursuit sa descente dans le désordre. Pour nombre de commentateurs, et cela d’une façon justifiée, l’orientation de la politique de sécurité nationale US est en train de se changer en une complète absence de changement, contrairement aux attentes de la campagne, avec confirmation du verrouillage par le Système. C’est ce que disent par exemple Robert Parry et le Saker US. Tous deux ont écrit leur texte (les 3 et 5 avril) juste avant l’annonce de la disgrâce de Bannon, mais le Saker en a tenu compte in extremis pour renforcer sa thèse (« P.S. : I just learned that, just as I had predicted, Bannon has been removed from the US National Security Council...[...] Now the coup against Trump is fully completed.  And Bloomberg celebrates “Intelligence director, Joint Chiefs chairman elevated”.  Yeah, no kidding!  It’s over folks, the Neocons have totally crushed Trump. And he did not even given them a halfway decent fight…», etc.). Il faut admettre que les très-récentes prises de positions et les déclarations variées de divers ministres et autres, et jusqu’à Trump lui-même, sur la Russie et sur la Syrie avec la dernière attaque chimique notamment, sont complètement “dans la ligne” de la politiqueSystème plus ou moins suivie avec zèle et décontraction par Obama.

Autrement dit, Trump a perdu ? Disons : Trump, tel qu’il semblait devoir être lors de USA-2016, est en échec, et même en échec complet. (Cela ne l’empêche nullement de se célébrer lui-même et plus que jamais, on peut compter sur lui sur ce point, et cela, cet aspect narcissique et plein d’une assurance confondante du personnage est, je crois, particulièrement important.) Ici, je veux dire à dedefensa.org, on a toujours eu cette idée que, pour “réussir” dans ce qui nous importe par-dessus tout (la bataille “Système versus antiSystème”), il fallait que le Trump de USA-2016 échouât après l’avoir emporté...  Voici ce qui est écrit dans le F&C du 31 mars, où l’on constate en même temps l’échec de Trump et le déchaînement de la haine contre Trump : « Depuis que Trump est devenu un facteur politique sérieux, nous avons toujours pensé que cette situation extraordinaire ne serait une réussite de notre point de vue d’antiSystème que si justement il échouait dans son action en tant que président (sa réussite électorale devant le conduire à un échec dans son action présidentielle pour parachever une avancée antiSystème majeure selon le thème fondamental qui nous conduit du Delendum Est Systema). »

Je ne crois pas ce soit les neocons qui ont gagné (comme l’écrivent Parry et le Saker US), mais plutôt, je dirais, “les militaires” en général (McMaster, Mattis, etc.), sur lesquels Trump se repose entièrement ; comme si, en un sens, la politique de sécurité nationale l’ennuyait ou le déroutait, notamment parce qu’il n’y comprend pas grand’chose par rapport à ses habitudes de businessman type-Patton. Pour autant, et c’est là la chose essentielle en relation directe avec ce qu’est le personnage de Trump, la haine contre Trump, notamment de la part de tout ce qui est neocon à Washington, du Washington Post aux progressistes archi-bellicistes des élites-Système, cette haine ne s’apaise absolument pas ; et cela, malgré que “sa” politique de sécurité nationale suive à peu près la voie que ces messieurs-dames préconisent... Or, sur ce terrain, je dirais sur le front des médias et de la communication et aussi dans son ressentiment contre l’administration précédente et toute sa coterie progressiste-sociétale, mon sentiment est que Trump ne cédera pas et même qu’il considère, cet homme de pure communication, que c’est son principal combat. Les autres le haïssent, eh bien lui il les hait. L’on sait qu’il y a un beau dossier qui est en train d’être monté, qui s’appelle “Watergate-2.0”, où la happy harpy Susan Rice est sur la sellette et qu’il est probable qu’elle va être requise de témoigner, probablement sous serment, devant la commission du renseignement de la Chambre des Représentants. Trump n’a pas mâché ses mots à cet égard, lorsqu’il a déclaré hier que “Susan Rice a commis un crime” dans cette affaire.

Ce qui est intéressant, c’est que “les autres” (la coterie progressiste-sociétale) qui haïssent Trump, ce ne sont pas les militaires. Au contraire Trump adore les militaires et eux, ils s’arrangent parfaitement de ce président-là du moment qu’il leur laisse les mains libres pour la politique de sécurité nationale. Il faut ainsi avoir à l’esprit que les militaires n’ont jamais débordé d’affection pour les neocons, même s’ils font une politique qui va dans leur sens, – d’ailleurs, politiqueSystème à laquelle tout le monde à Washington est soumis. L’on devrait avoir noté avec intérêt que c’est le général McMaster, le directeur du NSC, qui a poussé aux feux pour aller à un éventuel “Watergate-2.0” que le sénateur Rand Paul entend bien faire exploser : « C’est le Général McMaster, directeur du NSC à la place de Flynn depuis février, qui a passé en revue les documents où Rice avait ordonné que les noms soient “démasqués” (chaque ordre de cette sorte est signé et authentifié par la carte ID de l’autorité qui le donne). Ayant trouvé le document Rice, son contenu et l’identification de Rice, c’est lui qui l’a passé au parlementaire de la Chambre, le président de la commission du Renseignement Dines, déclenchant ainsi la phase explosive de l’affaire. »

Enfin et pour faire encore plus compliqué, – “pourquoi faire simple lorsqu’on peut faire compliqué ?” – et pour compléter cet aspect du dossier des “événements en cours”, j’ajouterais que les militaires, qui sont donc en charge de la politique de sécurité nationale, sont loin d’être sur un front uni. Chez aussi, un certain désordre règne. On peut dire ça, par exemple, lorsqu’on constate que le général Votel (chef du Central Command) est prêt à partir en guerre contre l’Iran, c’est-à-dire éventuellement contre les Russes, alors que le général Dunford, président du comité des chefs d’état-major, rencontre deux fois en quinze jours son homologue russe, le général Gerasimov... Voilà donc la situation à Washington : le Trump de USA-2016 s’est évaporé, reste le Trump ennemi des médias que les progressistes-sociétaux ultra-bellicistes haïssent jusqu’à la fin des temps ; la politiqueSystème a repris, ou plutôt poursuivi son train d’enfer alors qu’on se dirige vers un Watergate-2.0 ; les militaires dirigent la politique de sécurité nationale que les neocons affectionnent tant tout en haïssant plus que jamais les neocons... Bref, si le Deep State a réussi son “coup silencieux” contre Trump, comme l’affirme le Saker US, il s’agit d’un Deep State profondément fracturé, en divers coteries et partis, où la haine rôde également... Bref toujours, le désordre règne et l’antagonisme dans tous les sens ne s’est jamais aussi bien porté. America Great Again ? Je dirais plutôt, excusez du peu, America Bordel Again.

C’est là que nous passons au dossier français qui, lui aussi, cultive le désordre comme un des très-grands beaux-arts des temps courants. Ainsi en vient-on à Mélenchon... On sait ce qu’on en pense, ici à dedefensa.org très précisément avec cet article du 12 avril 2012, pour les précédentes présidentielles. Depuis, les événements ont amené divers amendements, d’abord en confirmant sa politique intérieure qui mélange les arguments patriotiques et les arguments sociétaux qui en font un personnage très ambiguë. (*) Le reste de l’aspect intérieur m’intéresse assez peu, comme tous les programmes à ce niveau, car il est impensable de concevoir une “politique intérieure” aujourd’hui sans d’abord apprécier où en est la situation politique extérieure dont tout dépend. A ce niveau, Mélenchon reste prisonnier de la mystique de “la renégociation des traités” qui est un leurre qui confrontera rapidement celui qui le demande au dilemme habituel : se soumettre (à l’UE) ou rompre (avec l’UE). Je crois que, dans les conditions présentes, Mélenchon rompra parce que autant son caractère que les autres impératifs de sa politique extérieure lui imposeront de le faire. Ce caractère et ces impératifs tournent autour du souverainisme, qu’on aime ou pas le mot, qu’on s’en effraie ou on ; c’est-à-dire, non-interventionnisme humanitariste, bonnes relations avec la Russie, méfiance de l’atlantisme sinon plus, beaucoup plus, jusqu’aux portes claquées de l’OTAN... Autrement dit, grossièrement tracée, une position souverainiste dans le seul domaine qui m’intéresse parce qu’il règle tout le reste. (Ce qui l’amènerait à la position “classique” du souverainiste, façon-antiglobaliste, du type-Dupont-Aignant en partie et surtout du type-Asselineau.)

Si je m’attache au cas Mélenchon pour la première fois d’une façon sérieuse dans le cadre de France-2017, on comprend que c’est par simple constat de l’évolution de la dynamique du susdit événement France-2017, où tout le monde sent bien que la candidature Mélenchon est en plein développement. L’hypothèse “Marine à 34%” qui prévalait il y a 3-4 semaines laisse place à l’hypothèse “Mélenchon-par-surprise”... Voyons cela.

Formidable orateur avec un écho grandissant répercuté par le système de la communication, Mélenchon est désormais le seul parmi les “grands candidats” à faire évoluer significativement sa position, jusqu’à faire envisager la possibilité d’une présence au deuxième tour. (Bien, il est question des sondages dont on sait toute la fragilité et la vulnérabilité aux manipulations, mais il y aussi l’impression laissée par le spectacle des choses et les effets sur la masse d’indécis, si complètement désorientée par l’esprit général des opérations en cours.) Par conséquent, la spéculation est permise, pour envisager ce que signifierait un tel événement (Mélenchon au second tour). La possibilité d’une victoire de Mélenchon, surtout après un affrontement avec Micron (désolé, le “a” de mon clavier ne fonctionne pas avec lui) qui est une forte possibilité dans cette hypothèse, devient fascinante ; pour ce cas, parce qu’un affrontement avec Micron ne porterait pas sur les sujets sociétaux (les “valeurs”) qui ne servent qu’à brouiller les cartes et les pistes mais sur les questions principielles, l’Europe et le reste, – ou, plus généralement dit, et tant pis pour l’imprécision ou l’amalgame des mots, – le souverainisme et ses principes (Mélenchon) contre le globalisme et ses “valeurs” (Micron).

Pour pousser à son terme l’hypothèse, la possibilité d’une victoire (de Mélenchon) est effectivement fascinante. Le nouveau président français, type Vème ou VIème République c’est selon et c’est plus secondaire que ne croient tous ceux qui y croient, serait confronté à des problèmes comme ceux de la situation en Syrie, des relations avec la Russie et du reste, ces événements qu’on croyait devoir s’apaiser avec l’élection de Trump et dont on a vu qu’au contraire ils continuent de plus en plus vite à ne pas changer et donc à s'aggraver. C’est là, on le comprend évidemment, que la parallèle USA-2016-France-2017 est sur le point de sortir de lé géométrie euclidienne pour envisager de susciter des aires de confrontation comportant l’occasion de voir diverses crises, à mesure que les événements en disposent, entrer bruyamment dans la famille du dilemme déjà-vu : se soumettre ou rompre.

Cette fois, il s’agit d’être clair, pour laisser entrevoir ce qu’impliquerait comme conséquences cette sorte de dilemme : il s'agitbien de “se soumettre” au Système ou de “rompre” avec le Système (devenir antiSystème, le vrai-de-vrai, pas celui des estrades électorales)... Et dans cette sorte de perspective où l’on voit bien de quel côté penche mon sentiment, je jurerais qu’un Mélenchon choisirait plus qu’à son tour de rompre plutôt que de se soumettre et je ne jurerais pas qu’un grand et furieux dialogue Mélenchon-Trump rendu nécessaire par les circonstances n’aurait pas certains aspects des plus étonnants et des plus réjouissants ; je ne jurerais pas, notamment, que cette occurrence ne permettrait pas à Mélanchon de s'éloigner plus aisément de l'UE que Trump déteste, et à Trump de trouver quelque intérêt dans les grands événements crisiques, et quelque force pour se révolter contre les gardiens qui le maintiennent actuellement dans sa Maison-Blanche comme dans une vaste et confortable prison, et accélérer en le diversifiant l’affrontement destructeur en cours à Washington D.C.

Dans tout cela, il y sans doute du Sacha Guitry (Faisons un rêve), mais Sacha n’était pas si mauvais dans sa vision implicite, transférées au boulevard et dans les salons du temps où l’on y parlait un beau français, – sa vision policée et élégante des grands affrontements qui se déploient aujourd’hui à visage découvert et dans toute leur extrême brutalité. Les événements courent et n’attendent pas ; ils prennent au vol ce qui leur convient, sans nous demander notre avis...

 

Note

(*) L’ambiguïté de Mélenchon, je la ressens, je dirais “charnellement”, en tant que pied-noir comme l’on dit. J’en ai appris récemment, en l’entendant réagir avec une réserve prudente mais significative aux propos obscènes et incultes de Micron sur ce qu’on nommait “les événements” (d’Algérie) et qu’on nomme aujourd’hui “guerre d’Algérie“ et même, puisque nous y sommes, “guerre de libération”, etc. Par exemple, j’ai appris que, bien qu’ayant fait sa jeunesse à Tanger (demi-pied-noir, en un mot), sa famille était d’Oran et de Staouéli. Ce dernier nom m’a rappelé bien des choses de ma mémoire : pour aller d’Alger vers les plages de l’Ouest, – Club des Pins, Moretti jusqu’à Sidi Feruch, là où débarquèrent en 1830 les soldats français avec leurs brodequins noirs qui les firent surnommer “pieds-noirs” par les Arabes, – il y avait la route de la côte et celle, plus courte, coupant par l’intérieur des terres, et qui passait par Staouéli. C’est dire combien de fois j’ai traversé le village d’où viennent les Mélenchon ou apparentés. Je prends cela comme un symbole pour exprimer effectivement un sentiment qui a été renforcé par la lecture, suite à des recherches récentes, d’une présentation et de diverses déclarations qu’il fit à Alger début 2013, lors d’un Forum International, et des commentaires qui l’ont accompagné, à propos de ce “sinistre personnage” et “négationniste” de surcroît, – Mélenchon lui-même, mis en cause par quelques porte-flingues déguisés en porte-plumes du régime-FLN... Enfin, j’arrête là mais je me promets d’y revenir là-dessus, sur “Mélenchon et l’Algérie”.

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