Confession d’un trois-quarts de siècle

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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 1978

Confession d’un trois-quarts de siècle

18 mars 2019 (*) – Puisque des lecteurs, à commencer par notre lecteur-commentateur et ami “jc”, si précieux au Forum et grand-érudit, et par monsieur Fabrice Vivier que je salue chaleureusement certes, m’ont fait la grâce de remarquer mon petit signe qui était si peu prémédité, qui m’est venu naturellement sous la plume, notamment en raison du symbolisme de l’âge après tout (**), j’en profite pour enchaîner sur une chose qu’il me plaît de confier, attendant l'occasion pour le faire... Il s’agit d’une citation lié à mon anniversaire par le hasard d’un agenda, et qui me semble me correspondre tout à fait au point qu’il m’arrive de douter du hasard (dans ce cas comme dans tous les autres).

Une courte explication d’abord. Je suis un vieil amateur de La Pléiade, avec l’habitude d’en acheter deux-trois l’an ; et régulièrement depuis l’apparition en 2000 de l’agenda-Pléiade avec ses diverses particularités si littéraires et notamment une citation par semaine, regroupant l’achat de deux volumes en fin d’année pour disposer de l’agenda de l’année suivante. Cette année 2019, j’ai eu la curiosité dès que je l’eus en ma possession, en novembre 2018, d’aller voir la citation de la semaine de mon anniversaire. C’était la première fois que j’avais ce geste, sans délibérer ni rien, sinon encore une fois à cause du symbolislme de cet âge des trois-quarts de siècle. J’inscrivis aussitôt en haut de page : « 75 ans, – voilà qui me convient parfaitement », avec une flèche jusqu’à ces quelques lignes de la citation, qui sont de Jean-Paul Sartre, dans Les Mots  (***) :

« Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de l’“élite” : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un “talent” : ma seule affaire était de me sauver, – rien dans les mains, rien dans les poches,  – par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

Je ne suis certainement pas un admirateur de Sartre ni un adepte de l’existentialisme, mais sans excès de rien, ne connaissant l’un et l’autre que fort peu. (Dans ma jeunesse, très hostile à Sartre, tout d’un bloc, sans nuances ni goût de connaître les siennes, à cause de ses positions politiques.) Peu importe, je ne juge ici que “les mots”, justement... Et je trouve, je ressens jusqu’à être touché, qu’ils disent le vrai d’un homme qui devait avoir des vertus personnelles d'assez belle facture. (Jean Cau, qui, après avoir été son secrétaire, s’est opposé à lui avec une grande férocité mais sans haine ni traîtrise, en fait un portrait émouvant dans ses Croquis de mémoire publiés en 1985, cinq ans après le mort de Sartre.)

Même lorsqu’il parle de se protéger “de l’élite” dont il nous paraissait en faire si intimement partie qu’on aurait dit qu’il en était l’inspirateur et le Messie, et même parfois le dictateur, je ressens qu’il dit vrai ; cette façon qu’il a de repousser tout suprémacisme au nom de sa propre intégrité, ce n’est ni fausse modestie ni hypocrisie. Lorsqu’il écrit que « jamais [il ne se crut] l’heureux propriétaire d’un “talent” », je m’y retrouve moi-même absolument, moi que l’on dit si justement être “logocrate”, c’est-à-dire messager de mots et d’un langage dont je ne me crois aucunement le propriétaire, ni même l’inspirateur. J’ignore si c'est se leurrer soi-même mais j’aimerais que cette citation soit aussi de moi pour ce que je pense de moi, parce que les sentiments et les traits de caractère qu’elle met en évidence me conviennent absolument. Symbolique proximité pour un symbolique anniversaire.

Et puis il y a toujours le mystère de l’être... Une chose m’arrête chez cet homme (Sartre), au gré de cette citation et rien que cela, lui qu’on sait être officiellement l’athée absolu ; plus précisément m’arrêtent deux mots et une tournure. Lorsqu’il dit “me sauver... par le travail et par la foi” : je sais bien que le mot “foi” qui vient de fidus signifie d’abord “confiance” mais on ne peut se débarrasser à la légère de sa connotation, sinon religieuse dans tous les cas spirituelle. Et puis voici cette phrase avec cette tournure : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? » ; non seulement le mot “Salut”, mais surtout l’emploi du “si” qui expose en général une signification conditionnelle et hypothétique au lieu, par exemple, d’un “puisque” privatif (“Puisque je range l’impossible Salut au magasin des accessoires...”). Est-ce voulu ou pas ? N’y a-t-il pas alors une étrange contradiction ? Cette contradiction éventuelle entre le “si” conditionnel qui indique qu’il y a un choix et qu’il (Sartre) pourrait aussi bien décider de ne pas ranger “l’impossible Salut au magasin des accessoires”, et le qualificatif “impossible” ; puisque le Salut est qualifié d’“impossible”, il n’y a pas de choix possible et le Salut est automatiquement au “magasin des accessoires”, et lui-même n’a d’ailleurs nul besoin de l’y mettre, et bien sûr encore moins de s’interroger pour savoir s’il l’y met. Y a-t-il ici, dans l'éventuelle contradiction, une position affirmée en conscience et un élan secret caché au-delà de la conscience ?

Curieux destin de cette citation et étrange dessein d’ainsi en chercher la signification, et j’arrête là mon enquête sans tirer aucune conclusion que ce soit, – cette affirmation est capitale et règle tout ce propos. Mon âge canonique me permettrait de faire acte de connaissance et d’expérience, et donc avec une possibilité légitime d’affirmation impérative, et bien entendu je ne le ferai certainement pas dans ce cas. Je voulais simplement confier à ma plume quelques observations, à partir d’une superbe citation, pour montrer l’insaisissable légèreté du jugement sur l’être. Péguy disait « il faut toujours dire ce que l’on voit, mais surtout voir ce que l’on voit » ; et j’ajouterais pour mon compte qu’il faut savoir “si nous pensons vraiment ce que nous pensons, et si nous croyons vraiment ce que nous croyons”. Je puis assurer d'expérience intime que cet exercice si évident ne fait que s’avérer plus délicat avec l’âge, si l’âge vous laisse votre lucidité malgré le poids qu’il exerce sur vous.

... Et plus encore, sur un autre sujet qui est pourtant le même au fond : cette rude lucidité, si elle vous est laissée, vous interdit sous peine d’une fatigue mortelle d’ennui de vous détourner de votre mission. Cela signifie pour mon compte : le Tome-III (et le reste), jusqu’au bout de mes forces.

Bon anniversaire à nous tous.

 

Notes

(*) Publié le 19 au très-petit matin mais écrit le 18.

(**) « En aparté : je l’avoue et je le signale en même temps comme un signe des temps, je me réfère beaucoup aux “dieux” ces temps derniers, lesté de mes trois-quarts de siècle aujourd'hui exactement. »

(***) Et naturellement, tout ce développement sans la moindre idée, qui serait stupide, indigne et infâme comme serait celui qui y songerait, de comparaison, de me hausser et me prétendre à la notoriété d'un Sartre, et d'ailleurs la citation fait justice d'une telle interprétation, ridicule en plus de l'infâme. Cela est si évident que cela méritait d'être dit, pour pouvoir dire que cela va sans dire.