Compartiment-zombie

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Compartiment-zombie

26 février 2016 – Puisque j’y suis moralement forcé par une citation intempestive et prémonitoire, je m’attelle donc à une question effleurée dans le texte du 21 février, sur ce site, concernant quelques remarques à la suite de la primaire républicaine de la Caroline du Sud. On y trouve une allusion, – sans doute une fuite ? – à ce texte que je n’étais pas encore décidé à écrire mais dont j’avais déjà décidé du titre, et que je suis désormais en train d’écrire... Voici le citation où il est question de ce que je suis en train d’écrire :

« Parfois, on a l’impression que la véritable bagarre se déroule entre les prétendants à la deuxième place (Cruz et Rubio surtout), comme si l’essentiel pour eux n’était plus de l’emporter mais d’être adoubé comme challenger-ès-establishment (un comble pour Cruz) de Trump. Cette division des forces face à The Donald s’impose de plus en plus comme le phénomène tactique le plus intéressant de la course des républicains, le phénomène stratégique étant laissé à Trump, avec les résultats qu’on sait. Il s’agit d’un phénomène qu’on retrouve dans d’autres domaines, où existe une sorte de déni sélectif, – on ne s’occupe plus de l’événement principal comme s’il n’existait pas parce qu’il est absolument insupportable et l’on s’occupe du reste comme si seul le reste comptait. (Il serait possible que notre chroniqueur du ‘Journal-dde.crisis’ s’occupât maintenant ou plus tard de ce phénomène exotique dans une page de son journal qu’il intitulerait “Compartiment-zombie ”.) »

Nommons cela, si vous le voulez bien, le Grand Cloisonnement qui permet le partage en compartiments hermétiques, en ce sens que l’idée que je vais développer est qu’il existe dans l’intelligence des zombies-Système, qu’on trouve évidemment en grand foisonnement dans le chef des élites-Système et de la presse-Système, un automatisme de la psychologie et de la perception qui rompt systématiquement le lien de cause-à-effet ; et non seulement dans la durée, dans la chronologie, mais dans la situation elle-même, concernant des éléments de cette situation existant en même temps, – côte-à-côte mais, justement, comme séparés par des cloisons hermétiques. Cette rupture par cloisonnement affecte les situations les plus diverses sans le moindre souci de la vraisemblance ni la plus petite crainte du ridicule.

Cherchant l’explication de ce phénomène étrange et qui se développe d’une façon neutre, presque “naturelle” en un sens, comme l’on dirait “comme si de rien n’était”, j’en arrive à penser que ce caractère étrange affecte l’intelligence dans son entièreté (par exemple, pas seulement la mémoire) et donc l’esprit critique et la liberté de pensée intérieure. (Je différencie radicalement cette idée de “liberté de pensée intérieure”, qui est une production intellectuelle propre à chacun et dont chacun est maître selon ses capacités, de la notion idéologique, cette “valeur” du même nom si célébrée aujourd’hui, et qui est pour moi une pression extérieure à soi, manipulable à souhait. Il s’agit de la liberté de pensée que votre propre intelligence s’accorde à elle-même.) Par conséquent, il n’y a aucune possibilité qu’une intelligence privée d’esprit critique et de liberté de pensée intérieure relève les effets indésirables de ce penchant, invraisemblance ou ridicule, puisqu’elle ne dispose plus d’un instrument d’appréciation et de sélection à cet égard.

Dans le cas qui est présenté rapidement dans le texte référencé, il y a la très forte impression (lecture de divers textes, impression générale et intuitive, etc.) que l’on discute de savoir qui va être deuxième derrière Trump, littéralement comme si Trump n’existait pas et comme si cette deuxième place était la première. Au départ, bien entendu, existe l’idée que Trump est un clown, un type sans aucun sérieux, sans la moindre chance de figurer, et d’ailleurs comme s’il n’avait même pas l’autorisation d’exister, – et puis enfin c’est un antiSystème, quoi ! (Certes, on ne vous dit pas que sa principale tare est d’être objectivement antiSystème et c’est de cette façon que commence l’entreprise d’auto-subversion de la psychologie et de sa perception, puis de l’intelligence.) Assez aisément sinon logiquement, l’intelligence en question en arrive à la conclusion que Trump effectivement n’existe pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas dans la compétition, c’est-à-dire qu’il n’est pas premier, c’est-à-dire que le débat pour savoir qui sera second derrière Trump dans la course à la nomination devient un débat pour savoir qui sera premier dans la course à la nomination... Le Grand Cloisonnement débouche sur la Grande Élimination.

Cette attitude joue dans toutes les situations possibles, partout où cela est nécessaire, et bien entendu comme un automatisme, un fonctionnement inconscient de cette intelligence, je veux dire sans intention de nuire ni encore moins de tromper, et sans conscience bien entendu de la forfaiture commise. D’une façon épisodique paraissent dans la presse-Système des articles qui signalent, assez discrètement et sans aucune excitation ni emportement, “objectivement” diraient-ils eux-mêmes (les auteurs de ces articles), comme il sied à un journaliste professionnel, que les “rebelles” en Syrie utilisent de l’armement chimique ; voire même et sur leur lancée, signalent-ils épisodiquement, qu’il existe des éléments faisant qu’on peut avancer que la fameuse attaque chimique d’août 2013 qui faillit provoquer une attaque aérienne du bloc–BAO (Hollande piaffant d’impatience et Obama traînant les pieds avant de jeter l’éponge) aurait été le fait d’un montage des mêmes “rebelles” manipulés par les usual suspects (Saoudiens, Turcs et autres). D’autres constats apparaissent, tout aussi épisodiquement, sur les circonstances des troubles syriens à l’origine, avec des indications de provocations par interférences et infiltrations armées, tout aussi originelles, de groupes de la même origine qu’on connaît aujourd’hui. Mais jamais, en aucun cas, cette sorte d’information épisodique qui relève de l’enquête sérieuse et répond au principe de la nuance dont toute notre expérience nous dirait, si l’expérience était autorisée et subsistait encore, – dont toute notre expérience nous dit qu’il est impératif à appliquer dans l’évaluation de tous les conflits humains, – jamais cette sorte d’information épisodique n’est accompagnée d’une interrogation sur le jugement épouvantable, absolu et sans appel porté contre Assad, ni sur sa culpabilité à 100% en toutes choses et de toutes les façons.

Comme je la conçois, cette “culpabilité à 100%” (type “diabolisation”, ”Assad-Hitler”, “boucher qui ne devrait pas vivre”, et autres fleurs de rhétorique) est instituée à l’origine en tant que  Jugement Unique et Absolue à la place d’une cause première de la séquence, et on pourrait même l’appeler pour se donner un air rigoureux et presque logique-scientifique, Axiome-Système. (Le Système a plein d’axiomes-Système, c’est-à-dire la cause première d’une séquence transformée en borne infranchissable dite-Jugement Unique-Absolue, lequel est constitué sans appel et sans procès nécessaire, rendant par conséquent absurde et simplement idiot, sans parler du côté séditieux, tout débat et remise en cause du fondement de ce jugement.)

On multiplierait les cas et les exemples, si cela importait. Celui de l’Ukraine est encore plus évident que celui de la Syrie. Depuis “le coup de Kiev” de l’origine de la chose (février 2014), largement documenté et confirmé, sinon reconnu par les coupables eux-mêmes, comme une intervention et une manipulation US, en violation de toutes les règles et législations internationales, il y a eu de nombreux documents montrant l’influence et les atrocités des groupes nazis ukrainiens ; il y a eu des documents, voire des enquête filmées et largement diffusées, y compris dans la presse-Système, sur tel ou tel événement où la culpabilité des extrémistes ukrainiens avec la complicité avérée des autorités (le massacre d’Odessa de mai 2014). Il y a également une très nombreuse documentation sur la corruption, les liquidations, l’illégitimité complète, les bobards massifs du pouvoir ukrainien depuis “le coup de Kiev” avant Porochenko et avec Porochenko, tout cela entraînant la situation catastrophique actuelle de l’Ukraine, bien pire que sous le régime Ianoukovitch. Ces choses sont dites et redites, et les zombies-Système ne s’embarrassent même plus de les discuter. Cela admis, écrit, confirmé, l’on passe au jugement général comme si l’on passait dans une autre case de l’intelligence en franchissant une cloison étanche et en fermant soigneusement la porte derrière soi, c’est-à-dire dans la case du Jugement-Unique-et-Absolu découlant de l’Axiome-Système, et tout le monde s’y retrouve pour proclamer que Poutine et la Russie sont coupables à 100% de ce qui s’est passé, de ce qui se passe et de ce qui se passera en Ukraine, – point final..

Cet Axiome-Système est un procédé qu’aucun zombie-Système ne reconnaîtrait, bien entendu, puisque par définition le caractère du zombie-Système est constitué d’abord, par référence aux “valeurs” prônées par le Système, du déni d’être la créature de quoi que ce soit et qu’il ne peut donc apprécier, quasiment par essence si essence il y a, de manière critique ce qu’il ne peut être (la créature de...). Placé devant les diverses vérités-de-situation qu’il ne peut en aucun cas accepter ni même concevoir, il utilise avec empressement et sans aucune conscience de le faire le procédé du Grand Cloisonnement, c’est-à-dire cette suppression du cause-à-effet entre divers événements que vous êtes obligé de reconnaître par le système de la communication qui les impose plus ou moins aisément. Ainsi, on ne peut nier que Trump est premier mais on ignore aussitôt que Trump existe et qu’il est premier, en débattant de savoir qui sera second comme si l’on débattait de savoir qui sera premier. On ne peut ignorer que les anti-Assad ont utilisé et utilisent du chimique mais lorsqu’il s’agit de débattre du fait de l’utilisation du chimique, on observe évidemment, avec l’indignation qui sied qu’Assad est mille fois pendable, manifestement et évidemment parce qu’il est le seul à avoir utilisé du chimique. On ne peut nier que les USA sont les coupables exclusifs du “coup de Kiev”, que les extrémistes ukrainiens, avec la complicité des autorités, ont commis toutes sortes d’atrocités, que le pouvoir ukrainien est totalement illégitime et corrompu, etc. ; puis, lorsqu’il s’agit de débattre de la responsabilité de tout cela, aucun débat ne s’avère nécessaire puisque la Russie et Poutine sont coupables à 100%. En poussant cette logique à l’extrême qui n’est pas, dans bien des cas, seulement théorique, tout se passe comme si, dans un tribunal, vous en arrivez à conclure que l’accusé est innocent à 100% de tous les chefs d’accusation portés contre lui, passons à autre chose... Puis, passant à autre chose, c'est-à-dire à une autre case de l’intelligence, vous répondez à la question finale renvoyant au Jugement-Unique-et-Absolu : bien entendu, l’accusé est coupable à 100%. Il y a donc eu procès et tout le petit monde des zombies-Système est assuré de sa propre vertu ; le procès, lui, répond finalement à la Loi unique, celle de l’Axiome-Système qui institue à l’origine, avant tout procès, le Jugement Unique et Absolue.

Et là-dessus, je veux dire  une première conviction, – car il n’existe aucune preuve de ce que j’avance dans cet univers totalement privé de réalité, – que tout cela est le fait d’individus libres. (Qu'ils se trouvent dans une bulle totalement invertie, un monde vivant dans un état de forfaiture permanente et ressemblant à un établissement psychiatrique, cela va de soi, – mais ce n'est pas ici le propos.) Au reste, vous voyez bien qu’aucune censure n’est exercée contre eux, qu’aucune contrainte ne pèse sur eux, au contraire ils en rajoutent eux-mêmes ; avec un réel entrain sinon un énervement paroxystique et un peu hallucinée, ils trouvent des arguments neufs et irrésistibles dans leur absurdité première née de l’Axiome-Système. Ils jugent de façon toute rationnelle qu’ils parlent juste et vrai, ce sont littéralement des hommes libres dans un cadre qu'ils jugent et jurent complètement démocratique et librement déterminé ; il ne peut être question, de leur part, ni de tromperie ni d’entourloupette.

Là se trouve la grande différence avec, – par exemple mais exemple passé d'un procédé et d'une situation qui sembleraient les plus proches du procédé et de la situation du Système, – le système stalinien, précisément avec sa mécanique des grands procès, illustré parfaitement et notamment par le film L’Aveu d’après le livre d’Artur London (vice-ministre tchècoslovaque des affaires étrangères en 1949, arrêté en 1951 et condamné en 1952), que j’ai revu récemment et qui démonte remarquablement la mécanique. Dans le cas stalinien, il existe d’abord une pression policière, une torture physique et surtout psychologique pour affaiblir le coupable-victime, qui est dans ce cas un communiste convaincu, comme les zombies-Système le sont nécessairement (convaincus) de la vertu du Système ; passé cette phase où l’on vous traite plus bas que la plus ignoble des crapules sans vous dire pourquoi, apparaissent les premières suggestions, puis des visages avenants remplacent les hurlements des premiers interrogateurs et s’impose alors la présence à visage découvert et perçu consciemment de l’Axiome-Système sous la forme de l’argument devenu irrésistible en raisons de la faiblesse du coupable-victime, du type “Il faut que vous vous dénonciez et plaidiez coupable parce que la Parti a besoin de vous, c’est-à-dire de votre culpabilité, pour résister aux dangers qui le menacent”. L’argument implique sans que cela soit vraiment dit par le bourreau devenu presque complice et mentor sous le nom de “référant”, – mais hein (clin d’œil), entre camarades du Parti, – que celui qui avoue sait vaguement, dans la brume de l'affreux traitement qu'il vient de subir, que son aveu est infondé et recouvre un crime complètement imaginaire, et qu’il le fait pourtant, en quelque sorte, par sacrifice suprême, héroïquement, pour aider ou sauver “le Parti”. (Et peut-être cet héroïsme sera-t-il récompensé par une réduction ou une commutation de peine par la grâce du Parti reconnaissant.) La différence entre ce coupable-victime et le zombie-Système est que le premier accepte de n’être qu’un élément avec une certaine conscience (quoique fatiguée, la conscience) d’une collectivité qui le dépasse et dont son honneur et sa raison d’être sont de la servir tandis que le second reste un individu libre, plus individu que jamais selon la “valeur”-Système fondamentale de l’individualisme.

Reste maintenant à investiguer la cause du Grand Cloisonnement. Plus que jamais, il s’agit de conviction, donc d’hypothèses, car aucune explication objective n’est disponible au contraire du cas stalinien qui nous montre jusqu'à plus soif les méthodes policières et psychologiues. Pourtant, le film nous donne l’une ou l’autre scène qui permet d’élargir le champ de la réflexion et d'établir un lien avec nous et nos zombies-Système. Il y a, à la fin du film, la scène où Montand-London, libéré depuis 1956 et la déstalinisation, traverse une place, sans doute la belle et fameuse place Venceslas de Prague ; soudain un homme l’interpelle “Monsieur, Monsieur, comment allez-vous ?!” ; c’est son tourmenteur-bourreau, puis son “référant” d’avant le procès et de durant-le-procès qui lui susurrait que le Parti voulait ses aveux parce que le Parti avait besoin de lui. L’homme se montre amical, devant un Montand-London muet d’une stupéfaction d’on ne sait quoi, à peine de dégoût et beaucoup d’une lassitude marquée sur ses traits, défait, épuisé, fureur rentrée et puis aussi, juste sous la surface, quelque chose qui pourrait sembler une sorte de complicité complètement irréelle... Et l’autre, après avoir futilement offert une une bière commune comme font deux camarades d’autres combats, s’exclame à mots rapides : “Mais qu’est-ce qu'il nous est arrivé, Monsieur ? On n’a rien compris, n’est-ce pas ? Moi aussi j’étais en prison, quand ils vous ont libéré en 1956. On ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux. Vous savez, ceux qui ont ordonné tout ça, ils sont encore au pouvoir... Qu’est-ce qu’il nous est arrivé, Monsieur... Et la santé, ça va ? Soignez-vous bien...”.

On sent que le bourreau-tourmenteur-complice ne ment pas, d’ailleurs il s’est précipité sur Montand-London qui ne l’avait pas vu, presque comme on retrouve un camarade de chambrée et de tranchée. Soudain apparaît, résumé, le principal mystère du film, qui n’est nulle part percé en tant que tel et qui ne l’est toujours pas : qui a ordonné tout cela, finalement, comme cause première je veux dire ? Il n’y avait pas de cause première mais, au départ un Jugement-Unique-et-Absolu et, ensuite, un dédale minutieusement et hermétiquement cloisonné, où personne ne pouvait parler à personne, sinon pour dire ce qui lui était dicté sans le moindre soucis de la logique du cause-à-effet. Voici donc le lien entre les deux situations : l’immense réseau cloisonné du totalitarisme collectif s’est inscrit aujourd’hui dans la psychologie totalitaire du zombie-Système, qui devient à elle seule un ensemble totalitaire individuel, avec Jugement-Unique-et-Absolu à l’origine, et un cloisonnement hermétique pour cheminer. Ainsi apparaît la formule de ce progrès foudroyant, faisant passer du cloisonnement collectif qui a besoin de tout un appareil à installer et de la brutalité policière et de l’insidieuse torture psychologique, au Grant Cloisonnement qui est donné à chaque zombie-Système individuel, comme condition nécessaire et suffisante pour atteindre sa condition de zombie.

Le reste entre dans le cadre d’une explication qui m’est chère, déjà développée pour le XVIIIème siècle par rapport à l’immense fracture du “déchaînement de la Matière” (les trois révolutions entre 1776 et 1825), notamment caractérisée par le “persiflage”, qui se situe au niveau des psychologies épuisées, subissant pour notre époque la puissance du système de la communication, devenant psychologies-Système, investies, possédées par le Système et s’inscrivant naturellement dans le cadre du Grand Cloisonnement pour reconstituer à l’intérieur de soi l’empire du totalitarisme tel qu’il n’a cessé de se raffiner depuis le développement de la Modernité. (On en a déjà vu à ce propos.) Au bout de la chaîne, inspirateur du système, comme là on trouvait l’inspirateur conduisant à la mécanique des procès, il y a ce grand caractère de notre époque qui voit le déchaînement de toute la puissance du Mal. Les zombies-Système voyagent dans un compartiment de classe-VIP...

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