Aux sources de l’antiSystème

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Aux sources de l’antiSystème

3 juillet 2018 – On sait, ou on doit le savoir, que je ne suis pas à proprement parler “un homme public” malgré que je pratique une activité où l’on trouve des conférenciers, des personnes à interviewer, etc. Il y a beaucoup de moi dans cette retenue, et cela se sent. Je me rappelle le cas d’une ravissante jeune fille toute fraîche émoulue de l’ENA, passée au ministère des affaires étrangères, affectée à la délégation française à l’UE, ou quelque chose de ce genre, qui m’avait appris qu’on me désignait, chez les habitués de la bibliothèque de l’ENA qui recevait dedefensa & eurostratégie (papier), comme “l’ermite de Fléron”.

Néanmoins, j’ai quelques liens, quelques amitiés... Nous nous entendons très bien, nos chers amis du Sakerfrancophone et moi. Ils ont notamment la générosité de me faire partager “leurs Orlov” jusqu’à me permettre d’ouvrir une rubrique à partir de leurs traductions. Parfois, ils reprennent un texte de dedefensa.org, et ce fut le cas dernièrement, dans l’habituelle formule hard d’Ouverture libre, un texte substantiel de dedefensa.org suivie d’un texte d’un auteur extérieur, ici une traduction d’un texte de Kunstler. La surprise fut que Le Sakerfrancophone y faisait figurer une photo de moi-même dont je n’avais aucun souvenir, ni du lieu, ni de la circonstance, etc., sauf que je me paraîs être à moi-même un tantinet plus jeunet que l’implacable témoignage que me renvoie mon miroir. Ils me répondirent que cela venait d’un site portugais qui avait repris un texte de dde.org en juin 2014 et l’avait assorti de la fameuse photo.

Entretemps, j’avais réfléchi au cas, rapidement repris mes nombreuses sorties publiques dans ce XXIème siècle (on les compte sur les doigts des mains d’un manchot), et tout aussi rapidement conclu que ce ne pouvait être que lors de cette conférence-débat que je situe en décembre 2006 sur le thème de “9/11, complot ou pas”, avec trois orateurs dont un député européen d’Italie, et myself  (j’ai oublié le troisième). C’est ma dernière sortie publique, depuis l’“ermite” a regagné sa taverne de Platon. Cela se passait dans un cinéma bruxellois, avec une organisation nettement “de gauche” et un public tout acquis à la thèse du coup monté.

Moi-même je fis un peu de chambard en exposant ce qui a toujours été ma thèse sur cette grande affaire, – en gros, comme ceci : “Je me fiche bien de savoir s’il y a eu complot ou non, et qui, etc., pourvu que beaucoup de gens y croient, car l’important est l’entretien de la suspicion, donc de l’hostilité au gouvernement washingtonien, donc au Système ; et mon avis est qu’il est préférable de ne jamais trouver la vérité d’un complot si c’est le cas parce que l’affaire serait expédiée avec quelques boucs-émissaires et l’Amérique renaîtrait de ses cendres en un ‘Monsieur Propre’ qui est capable de laver son linge sale tout seul [exactement ce qui s’est fait pour le Watergate]”.

(On trouve exposées ma ou mes positions notamment dans ces deux textes, du  26 septembre 2011 sur la vertu de l’inconnaissance dans le cas de 9/11 et du  11 octobre 2011 sur les effets psychologiques de 9/11, complot ou pas qu’importe. Je pense que ce sont les deux textes les plus complets du site sur 9/11. Pour mémoire ou pour la doc des surveillants généraux de la bonne pensée, dans les deux sens, je signale que le texte le plus ancien sur la thèse date du 30 juin 2002.)

Cette position, quand elle fut exprimée toute crue, souleva des “réactions diverses” dans le public religieusement acquis à la thèse du complot ; ensuite, l’on s’expliqua et je m’amusai bien... Mais ce qu’il m’importe de rappeler ici est qu’il y avait alors une belle unanimité pour clouer au pilori le gouvernement de Washington à propos de 9/11 (complot, soupçon, etc.) et ce qui avait suivi (attaque en Afghanistan, attaque de l’Irak) ; et cette unanimité rassemblait des gens de gauche et des gens de droite, depuis les formidables manifestations antiguerres du début 2003, où la gauche hors-institutionnelle (hors-système disait-on alors, et antiSystème aujourd’hui) avait un poids énorme et où son héros politique n’était rien d’autre que le tandem de droite Chirac-Villepin qui avait durement sinon héroïquement chapitré la bande Bush-Blair s’apprêtant à attaquer l’Irak.

Je parle là d’un mouvement transnational, à la fois transatlantique, parcourant ce qui deviendrait le bloc-BAO, à une époque où la Russie ne comptait pas et où la Chine ne comptait guère. L’union antiSystème droite-gauche était faite au sein même de l’Occident, celle-là même que nous cherchons désespérément aujourd’hui en nous interrogeant sur l’absurdité de l’incapacité des populismes de droite et de gauche (Le Pen-Mélenchon aux dernières présidentielles) de s’unir contre les partis-Système. Bien entendu, ce mouvement populaire n'avait aucune représentation institutionnalisée.

Que s’est-il donc passé entretemps ? Un seul nom suffit comme réponse : Obama.

Je ne parle pas de la narrative d’Obama-marionnette tel qu’on l’a décrit, manipulé par le Système, installé par le Système au terme de l’habituel complot pour poursuivre sous un autre habillage la même politique de Bush ; ses deux adversaires successifs de 2008, – Clinton pour la nomination démocrate, McCain pour la présidence, – étaient tout à fait sûrs pour la politiqueSystème, pourquoi aller fabriquer une marionnette novice s’il est question de marionnettes ? Beaucoup plus simplement, je crois qu’Obama a joué son jeu de “réformiste radical” (pseudo-“American  Gorbatchev”) et en a tiré son épingle ; mais l’essentiel est que, dans ce déluge d’affectivisme où s’est réfugiée la politique, le fait brutal de l’élection d’un Africain-Américain (bien plus que d’une femme si Clinton avait gagné) produisit un électrochoc qui nous fit passer de la référence stratégique-impérialiste à la référence sociétale-progressiste, autant sur le théâtre extérieur que sur le théâtre intérieur. Le “printemps arabe”, archétype de la narrative progressiste-sociétale en politique extérieure, débuta fin 2010 ; le regime change, application opérationnelle selon les pays du même progressisme-sociétal, de sa position de complot plus ou moins dissimulé et sa fonction d’outil, devint la politique officielle des USA et sa finalité fondamentale. Pendant ce temps, le vrai (la vérité-de-situation) était qu’Obama poursuivait sinon accentuait la politiqueSystème qui ne provoquait désormais plus la moindre réaction populaire, – et surtout pas à gauche.

Alors, triompheront les nihilistes-pessimistes qui se disent antiSystème ou jugent les antiSystème comme trop mous, le Système a donc gagné, nous l’avions bien dit ! Oui et pourtant non, car la formule contient nécessairement son contraire : il a gagné, donc il a perdu... Depuis que s’est imposée, pour mon compte et pour la séquence depuis 9/11, cette référence du “Système” bientôt majusculémon sentiment a été que seul le Système peut abattre le Système. Obama n’ayant pas été ce qu’il promettait d’être durant la campagne, – un “American  Gorbatchev”, – la partie était jouée et le Système déployait sans aucun frein sa logique surpuissance-autodestruction.

Ceci était écrit en octobre 2010, après qu’Obama ait acquiescé à un renforcement de la guerre en Afghanistan : « Le jour où il n’a pas songé à tenter d’être l’“American Gorbatchev”, d’une façon ou l’autre, sur quelque affaire que ce soit, y compris et naturellement l’Afghanistan, Obama a perdu. Cela se passait, cela ne pouvait se passer, disons, que dans les derniers jours de janvier 2009 ou dans les premiers jours de février 2009, – à peine inauguré 44ème président des États-Unis (POTUS). Cela ne fut pas et, comme l’on dit, “ainsi soit-il”.

» Il n’y a là nulle raison de désespérer, et nous dirions même : au contraire. L’Afghanistan (ou autre chose, les arguments ne manquent pas, de crise en crise) ne sera pas seulement la fin des ambitions politiques de Barack Obama ; ce sera aussi, en conjonction avec le reste, de crise en crise, un pas de plus dans l’effondrement du système, lequel s’organise avec une rapidité si remarquable qu’il pourrait se montrer suffisamment véloce pour accompagner Obama dans son échec ou dans sa chute. Nous ne suscitons pas, nous n’applaudissons pas la logique du pire, nous la constatons parce que c’est la seule logique des événements du monde encore en activité, et avec quelle puissance... »

Aujourd’hui, emportés par la folie progressiste-sociétale, nous avons retrouvé toutes nos oppositions idéologiques aussi rances et réduites en poussière que le sont les références aux années 1930 dont nous nous abreuvons. La bataille claire et nette des années 2001-2009 qui dépassait les oppositions idéologiques s’est transformée en un cloaque immonde où les idéologies réduites à des conditions de zombies, c’est-à-dire les vanités diverses prétendant à l’hybris affectiviste, produisent à la tonne cet affectivisme qui réduit à rien la politique. Le Système a proliféré partout et avec lui son hypermanie, son désordre, ses outrances suicidaires, tout ce qui fait sa surpuissance en quête de transmutation vers l’autodestruction. Il a enfin produit ce qui pourrait être son “arme absolue”, son revolver retourné contre sa tempe, en la personne de Donald Trump, ce formidable destructeur du Système, cette termite géante qui creuse les galeries souterraines pour organiser l’effondrement en douceur, comme on se dissout, – Softly, As I Leave You, comme dit la chanson...

Cette remarque, prise de l’extrait ci-dessous, dans laquelle je voyais d’abord une espérance un peu trop vite affirmée, ne serait finalement pas loin de la Vérité : « ...un pas de plus dans l’effondrement du système, lequel s’organise avec une rapidité si remarquable qu’il pourrait se montrer suffisamment véloce pour accompagner Obama dans son échec ou dans sa chute... »

L’antiSystème qui n’existait pas encore de nom mais qui faisait cette belle unité collective sans souci des idéologies (mais aussi sans espoir de l’emporter), que je pouvais observer dans une salle de cinéma arrangée en conférence à Bruxelles, en décembre 2006, s’est volatilisé dans sa composante collective. L’“être-antiSystème”, aujourd’hui, est une façon d’agir dans le système de la communication en se situant bien et en nous éclairant, non par rapport à des tendances politiques, encore moins par rapport à des idéologies-zombie, mais par rapport au désordre crisique qui se révèlera le plus vertueux et le plus fécond dans la profusion de désordres crisiques divers que produit le Système.

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