Attracteur, une démocratie en cours de construction

Les carnets de Badia Benjelloun

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Attracteur, une démocratie en cours de construction

Pluie et bruits, Saint-Nazaire 6, 7 et 8 avril 2019

Le ciel belliqueux avait sorti toute sa panoplie, une bruine fine, un gris d’acier et un silence granité du seul clapotement de ses armes. Sur la place de la gare où s’alignent en rangée sage une dizaine de bistrots, marche à pas vifs un homme en gilet jaune. L’homme  très affairé à retrouver une adresse propose de me conduire avec son groupe au site.

La Maison du Peuple, port fiévreux, troue de son abondante fluorescence l’écran de pluie pour nous accueillir. Dans la grande salle au plafond portant la marque encore fraîche des cloisons abattues, un intense brouhaha fait place à l’écoute du programme très fourni de la journée. L’auditoire, presque recueilli, est attentif.

Des rapporteurs des séances de travail de la veille défilent sur l’estrade centrale. 

Bientôt le public se disloque, des petites nuées se forment, différents groupes se répartissent par les différents thèmes précédemment proposés par courriels aux différentes AG locales. Le chantier est immense, démesuré, il balaie les  actions passées et à venir, la communication interne et externe, la répression appliquée généreusement à l’encontre du mouvement des gilets jaunes, les revendications portées par cette énergie jaune qui toutes les semaines bloque les flux essentiellement du commerce et de la production.  Enfin, certains ont la tache de formuler une ébauche des stratégies à moyen et court terme.

L’affluence était telle qu’il est devenu nécessaire de scinder les groupes en sous commissions, rendant plus complexe l’élaboration de la phase de la synthèse ultérieure. Un temps a été donné à la restitution des travaux.

Une équipe de volontaires s’est chargée de la rédaction des différentes propositions.

Aucune étape, collection, restitution et rédaction n’a bénéficié du nécessaire rétrocontrôle, ce qui a donné lieu inévitablement à une perte des données fournies par chacun des participants. Cependant les échanges ont lieu, les rencontres sont fructueuses. 

Qui voulons-nous être ?

Définir ou plutôt questionner ce que doit être une Assemblée des Assemblées, tel fut le but assigné à l’une commission vite répartie en six groupes. Elle récuse la forme pyramidale de la prise des décisions et veillera à empêcher l’émergence de tout leader qui usurperait une fonction de représentant ou de dirigeant. Affirmées de multiples fois, un consensus est vite obtenu autour de l’évidente indépendance, autonomie et souveraineté des Assemblées locales. Seulement cela et rien que cela ? L’AdA est un moment d’échanges, de rencontres, de mutualisation et de discussion. La commission s’est hasardée à émettre qu’elle pouvait également coordonner des actions. Plus loin encore, elle s’octroie la possibilité d’énoncer des orientations dans le strict respect de chacune des Ag locales qui peuvent les entériner, les modifier ou les réfuter.

Cette élaboration ne précise pas les modalités précises de la prise en compte du retour des avis locaux. 

Il est bientôt près de 23 h, le petit groupe abrité sous une bâche plantée dans un sol boueux où s’enfoncent les pas et prennent copieusement l’eau les jambes des pantalons s’éclaire aux écrans des téléphones. Les détonations du feu d’artifice ne dissipent que quelques-uns qui sont allés s’égailler plus loin. Le gros de la troupe est resté accroché au mot, à la virgule, s’efforçant d’être le plus rigoureux dans la rédaction d’un texte qui devra faire consensus et être adopté le lendemain en plénière. Vaincue par le froid et l’humidité et par la perte de la clé de l’appartement prêté, je quitte l’équipe alors que le travail était encore en cours d’achèvement après plusieurs heures.

Une bonne partie de la nuit, des volontaires se sont attelés à la mise en forme des textes de synthèse élaborés par les sous-commissions et les commissions. Le travail de mise en forme n’exclut pas l’interprétation du rédacteur de notes prises sur papier de la taille d’un tableau.

La journée du lendemain a été consacrée à la lecture et la discussion des synthèses.

De manière frappante, l’estrade et le micro sont principalement occupés par des gilets jaunes au masculin reconduisant la si funeste et classique division du travail.

Difficile démocratie

Une équipe de rédaction s’est consacrée à composer les textes de l’Appel et des quatre motions de la deuxième AdA, confinée dans un sous-sol bruyant. Des rapporteurs (ses) au fur et à mesure que la plénière s’accordait pour une proposition venaient l’en informer.

Le scribe transcrivait les propositions qui émanaient de la dizaine de personnes présentes. Processus long, entrecoupé par des va et viens incessants, dans une tension intense, celle de l’urgence et celle des inévitables conflits entre les différentes orientations politiques incarnées par les rédacteurs. L’horizontalité n’est plus perceptible dans ce chaudron où le moindre mot peur faire surgir des réactions.

L’Appel de la deuxième AdA a été maintes et maintes fois remanié, ses rédacteurs n’ont eu à aucun moment le texte en entier entre les mains pour qu’ils puissent en juger dans son ensemble. Ils ne l’ont découvert qu’au moment de sa lecture sur l’estrade, amputé mystérieusement de beaucoup de paragraphes pourtant âprement discutés.

Le scribe fut contraint de réintroduire des bouts de paragraphes après la première lecture, manifestement tronquée. Sur le bord de l’estrade qui sert de tribune.

C’est alors que fut réintroduit le passage qui signale que le combat a lieu contre un système global, un véritable plasma dans lequel tout le monde baigne, toute la planète. Toute activité est plongée dans le bain du profit à tout prix, de l’exploitation et des inégalités croissantes de plus en plus marquées et insoutenables. Sortir de la destruction de l’humain et de son lieu de vie, c’est sortir d’un système qui est un mode de production qui détruit plus qu’il ne produit.

Formuler cette évidence a semblé prématuré à certains.

La crainte de voir des groupes s’éloigner de cette position ‘doctrinaire’ en a ému plus d’un. Mais elle est vraie. Elle a la limpidité de l’évidence de ce que nous vivons tous. 

Les ruraux et les paysans pâtissent des phénomènes de concentration des propriétés agricoles, de la phagocytose des petites entreprises sous la loi d’airain du capitalisme exprimé par la Politique agricole commune. Le machinisme, le rendement quantitatif au détriment de la qualité, les subventions les plus conséquentes accordées aux plus riches, la privatisation du génome des semences, tout cela procède d’une seule et même logique.

Ceux qui fuient les villes, trop chères et inconfortables à habiter, deviennent de faux ruraux exposés aux traitements chimiques variés épandus sur ce qui sera notre nourriture. Ils sont éloignés de tout et s’épuisent et épuisent leurs salaires dans le prix de transports de plus en plus coûteux. La dispersion de leur habita, garante de leur espace de vie, est un obstacle formidable à une vie collective. Il a fallu les ronds-points des gilets jaunes pour qu’elle advienne de nouveau autour de feux et de cabanes.

Une fois dite, la formule ‘sortir du capitalisme’, devient un attracteur. Le chaos se réordonne autour de ce principe.

Nous avons à nous déterminer par rapport à cela.

Produire notre vie matérielle différemment.

Travailler différemment.

Exister différemment.

Vivre décemment de son travail c’est sans exploitation, sans domination.

Et c’est possible. Nous avons tous les moyens pour mettre ce programme en œuvre et tous les faux experts incapables de concevoir en dehors de la matrice où ils ont été forgés pour la nourrir et la servir sont des faux savants et des prêtres d’une croyance sans substance que l’argent qui se multiplie pour lui-même.

Dimanche, pendant la parturition, le ciel s’habilla d’un peu de douceur, il ne gâta plus le travail de l’AdA avec sa froidure qui anesthésie les extrémités. Il émit un peu de clarté teintée d’un soleil timide. L’enfant à naître a un peu souffert de la station prolongée dans les limbes. Il vint, vivant mais un peu cabossé. Maintenant, il faut en prendre soins et lui donner nourriture, soins et attention et bonne figure.

 

Notes

1. Les textes produits :
https://reporterre.net/Gilets-jaunes-l-Appel-de-Saint-Nazaire

 2. Définition d’un attracteur : Dans l'étude des systèmes dynamiques, un attracteur est un ensemble ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l'absence de perturbations. Constituants de base de la théorie du chaos, au moins cinq types sont définis : ponctuel, quasi-périodique, périodique, étrange et spatial.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attracteur

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