Morsi aussi ferme qu’il peut l’être


25/09/2012 - Bloc-Notes

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Morsi aussi ferme qu’il peut l’être

Avant sa visite (en cours) à New York, pour l’Assemblée Générale de l’ONU, le président égyptien Morsi a donné dimanche une interview au New York Times. On n’a jamais entendu le président égyptien aussi ferme, notamment et essentiellement sur les rapports de l’Égypte avec les USA. C’est une affirmation impérative de la souveraineté de l’Égypte, et une souveraineté retrouvée parce qu’elle avait été perdue par son prédécesseur Moubarak selon l’affirmation explicite de Morsi… S’il est question de “marionnette” de Washington en Égypte, on y trouve la confirmation qu’il s’agissait bien de Moubarak, et qu’il ne s’agit en aucune façon de Morsi.

• Le 24 septembre 2012, Russia Today donne un compte-rendu de l’interview du NYT. On y trouve bien restitués le ton et le style très ferme du président égyptien, rappelant impérativement à Washington que les USA doivent respecter le monde arabe et tenir les promesses qu’ils ont faites…

«In a 90-minute interview with The New York Times the 61-year-old Egyptian president acknowledged that the US must respect the Arab world’s grounds even when that conflicts with Western historical and cultural values, Morsi insisted. Washington should reconsider its policies towards Cairo as a cornerstone of the region’s stability, Morsi argued. And since the US is so much interested in Egypt honoring its treaty with Israel, Washington should also keep in mind the promises of independent Palestinian state given at the 1978 Camp David Summit.

»Morsi made it clear that his country is not going to play by anybody’s rules but its own. “If you want to judge the performance of the Egyptian people by the standards of German or Chinese or American culture, then there is no room for judgment,” he slammed. “When the Egyptians decide something, probably it is not appropriate for the US. When the Americans decide something, this, of course, is not appropriate for Egypt.”

»Morsi transparently hinted that former President Hosni Mubarak was a Western puppet that ignored the interests of his people. Successive American administrations essentially purchased with American taxpayer money the dislike, if not the hatred, of the peoples of the region,” Morsi said. Though denying Mubarak’s legacy, his successor dismissed the idea of becoming hostile towards Western democracies and the US, saying he believes Egypt and America are “real friends.”»

• RT note que la visite de Morsi à New York, pour l’Assemblée Générale de l’ONU, devait être l’occasion d’une rencontre avec Obama, et que cette rencontre n’aura pas lieu. La façon dont est présentée la chose marquerait plutôt une insatisfaction de Washington à l’encontre du président égyptien, – ou une indifférence à cet égard, ce qui est possible mais revient au même pour ce qui est de l’effet. «The visit by the Islamist leader has become out of hand for the Obama administration at the time of the presidential campaign entering the final stage in the US. Both Obama’s and Morsi’s aides opted against the meeting of the two presidents. So Mohamed Morsi has had to drop his request and postponed his looming talks with the American president.»

Le constat est suivi de quelques explications de Morsi sur son attitude lors des attaques lancées par la foule contre l’ambassade US lors des manifestations des 12-15 septembre. Le président égyptien tient fermement sa position qu’il a agi comme il fallait le faire, et qu’il n’entendait certainement pas présenter quelque excuse ou explication supplémentaire face aux récriminations des USA. Là aussi, fermeté polie et la marque d’une réelle divergence d’appréciations.

• L’Égypte est-elle un “allié” des USA ? Morsi répond, précisément en anglais pour rendre la forme de son intervention plus nette : “Cela dépend de la définition que vous donnez au mot ‘allié’”. Cette expression ambiguë, au contraire de la forme de l’intervention (en anglais) n’est ni accidentelle, ni dilatoire. On observera que l’ambiguïté est, dans ce cas, une réponse directe et paradoxalement claire, sur le même ton, dans le même mode, un peu comme une réponse du berger à la bergère, à la déclaration d’il y a une décade, de BHO sur l’Égypte “pas tout à fait alliée, pas une ennemie non plus” («I don’t think that we would consider them an ally, but we don’t consider them an enemy»)

• Concernant le pouvoir qu’il exerce, et dans quelles conditions, et ses rapports avec les militaires dont bien des interprétations disent qu’ils sont les ultimes alliés (des vrais, cette fois) de Washington au Caire, Morsi est à la limite de la brutalité. Certains y verront des manières presque dictatoriales, d’autres une affirmation de la souveraineté du pouvoir élu contre le pouvoir militaire qui fut si longtemps au service des USA, conjointement avec Moubarak.

«… “No, no, it is not that they ‘decided’ to do it,” he said to an NYT journalist. “This is the will of the Egyptian people through the elected president, right?" Morsi said. “The president of the Arab Republic of Egypt is the commander of the armed forces, full stop. Egypt now is a real civil state. It is not theocratic, it is not military. It is democratic, free, constitutional, lawful and modern,” he proclaimed.

»By saying this, Morsi dismissed the very existence of any negotiable political power in Egypt but himself and the Muslim Brotherhood he represents. That might probably mean that whoever wins presidential elections in the US will have to deal with Mohamed Morsi and nobody else to ensure friendly policies towards America, with a new price tag, though. “We are behaving according to the Egyptian people’s choice and will, nothing else — is it clear?” Morsi told NYT.»

…On reprend son souffle. Morsi a montré sa véritable position, sa véritable personnalité, sa véritable orientation politique. Il est assuré que son intervention va nourrir des accusations, qui ont déjà été entendues, de tendances dictatoriales, à son profit comme à celui des Frères Musulmans. Tout cela, c’est adopter une “grille de lecture” conforme à la dialectique du bloc BAO, autour des sornettes sur la démocratisation et le reste. Il nous importe beaucoup plus de placer son intervention par rapport au cadre principiel qui est l’essentiel. Le Morsi qui a parlé avec une fermeté remarquable a employé, du point de vue égyptien et du point de vue arabe, un ton “gaullien” dans la mesure où le général de Gaulle s’est toujours affirmé le défenseur des principes de la souveraineté, de l’indépendance et de la légitimité.

• La souveraineté égyptienne est un thème fondamental du discours de Morsi tel qu’il est développé clairement dans l’interview. Ce n’est pas un thème religieux, ce n’est pas un thème démocratique, ce n’est pas un thème islamique, – c’est un thème fondamental parce qu’il va aux sources du Principe d’une façon générale, pour une nation qui entend jouer son rôle et, surtout, selon la formule gaulliste, “tenir son rang”. Morsi est notablement habile dans ses considérations extérieures, mais quand il peut être ferme il est d’une fermeté absolument remarquable et sans aucune concession. Morsi laisse aux occidentalistes et américanistes du bloc BAO les discussions sur la laïcité, le multiculturalisme, la place de la religion dans la société et toutes ces billevesées qui sont des vieilleries théoriques de temps dépassés où l’on se paye le triste luxe des pouvoirs alignés sur les influences extérieures de pérorer sur l’accessoire pour éviter d’avoir à parler de l’essentiel (cas actuel de la France en triste rupture de la pensée gaullienne). En effet, Morsi va à l’essentiel, à la seule chose qu’il nous reste à considérer dans ces temps de bataille autour du Système, pour le Système ou en mode antiSystème, qui est la question générale, politiquement impérative, essentielle, du Principe et de l’application du Principe dans la vie politique sous la forme de la souveraineté et de l’indépendance.

• Morsi “à propos du monde arabe” (ou plutôt, du “monde musulman”). Ces déclarations au New York Times accompagnent une autre déclaration, du 22 septembre, à propos de l'importance de l’Iran, notamment dans l’affaire syrienne (nous mentionnions la chose le 24 septembre 2012). Dans son «Obama’s Benghazi Moment», du 24 septembre 2012, M K Bhadrakumar note…

«Enter the Brothers. In a stunning interview with the New York Times on Saturday, Egypt’s President Mohamed Morsi has reset the compass of Middle Eastern politics. And, the curious part is that there is no trace whatsoever that he even cared to consult Saudi Arabia before doing so. He speaks on behalf of the Arab nations. Not only that, alongside, Morsi also gave his first interview on Saturday also to the Egyptian state TV after coming to power, in which he harped on the importance of keeping a “strong relationship” with Iran. which he called a “vital” player in the region. And, come to think of it, all this in a matter of the past 10 days that shook the Middle East.»

…Effectivement, Morsi parle au nom du monde arabe et, quand il le faut, parce qu’il comprend bien la nécessité des équilibres et des stabilités, il étend son propos au monde musulman en y incluant l’Iran, et il salue l’Iran, implicitement, comme un partenaire indispensable. En Syrie, dit Morsi en paraphrasant le malheureux Kofi Annan dézingué par les manœuvres et la fourberie du bloc BAO, “l’Iran n’est pas le problème, il est la solution du problème”. Morsi pourrait dire cela pour toute la région du Moyen-Orient, en complète contradiction avec le sentiment de l’Arabie saoudite, du Qatar, des USA (d’Israël, si l’on doit encore parler d’Israël), – le Moyen-Orient où “l’Iran n’est pas le problème, mais la solution du problème”, – l’Iran, c’est-à-dire, une solide relation stratégique entre l’Égypte et l’Iran.

Ce propos général complète la position de Morsi qui est de réaffirmer la puissance d’influence de l’Égypte, qu’il conçoit comme une sorte de partage avec l’Iran à cet égard… Effectivement, ses propos montrent qu’il cherche plutôt un partenariat avec l’Iran dans la région, pour structurer l’équilibre de la région, qu’avec l’Arabie ou avec la Turquie, deux pays qui ont perdu leur crédit en s’engageant comme ils l’ont fait dans l’aventure syrienne, – ce choix signifiant l’agrément de l’influence du bloc BAO. La “puissance d’influence de l’Égypte” s’exprime chez Morsi lorsqu’il prétend parler au nom du monde arabe, pour admonester les USA («[T]he US must respect the Arab world’s grounds even when that conflicts with Western historical and cultural values») ; elle se nuance d’une volonté d’équilibre pour le monde arabe étendu au monde musulman pour boucler la région lorsqu’on y inclut ses appréciations sur l’Iran et la nécessité de “relations fortes”, manifestement perçues sur un pied d’égalité et de coopération active, entre l’Égypte et l’Iran. (Il faut noter que cela vient après une première réunion, au Caire, du “quartette” régional sur la Syrie, formé à la suite d’une proposition de Morsi le 15 août à Ryad, à la réunion d’un sommet islamique. Ce “quartette” comprend l’Arabie, l’Égypte, l’Iran et la Turquie. Au Caire, l’Arabie n’était pas présente au niveau ministériel ni du ministre-adjoint, ce qui marque aussi bien sa prise de distance de l’initiative que la baisse de son influence, marquée par ailleurs par des difficultés intérieures et la mauvaise santé du ministre des affaires étrangères. Le commentaire que tire Morsi de cette réunion, malgré ses divergences avec l’Iran sur la question syrienne, c’est celui de l’importance de l’Iran : les nécessités stratégiques et principielles transcendent le désaccord sur la Syrie.) La complémentarité de l’Égypte et de l’Iran, qui apparaît de plus en plus comme un fait majeur de la situation générale, s’appuie sans aucun doute sur le fondement essentiel d’une vision commune des principes : souveraineté, indépendance, etc., ce qui implique une opposition sans équivoque aux pressions déstructurantes et dissolvantes du bloc BAO, des USA, et bien entendu de l’habituelle hystérie israélienne.


Mis en ligne le 25 septembre 2012 à 04H16