Les villes fantômes et barbares de l’American Dream


17/07/2012 - Bloc-Notes

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Les villes fantômes et barbares de l’American Dream

Le nombre de villes quasiment insolvables ou d’ores et déjà en faillite aux USA ne cesse d’augmenter, imposant une économie urbaine d’apocalypse, avec une régression extraordinaire de tous les services publics. Les échos de cette situation sont de plus en plus nombreux et montrent l’absence totale de programmes nationaux, d’efforts du gouvernement central pour tenter d’enrayer cette tendance. Bien entendu, le gouvernement est lui-même enfermé dans une dette colossale et dans des dépenses colossales pour une politique étrangère de guerres multiples, d’aides à l’étranger pour conserver son hégémonie, d’un réseau de plus de 900 bases à travers le monde. L’Empire se vide de l’intérieur tandis qu’il continue à exercer sa violence extérieure sans aucune contrainte.

The Observer du 15 juillet 2012 consacre un reportage à la ville de Scranton, en Pennsylvanie, sur le point d’être déclarée en faillite. Cela permet d’évoquer le problème général du tissu urbain US, confronté à une situation de crise de “barbarisation” sans précédent.

«Scranton is the setting for the hit American version of the sitcom The Office. Not many people in this beleaguered city are laughing any more. A former industrial city of 76,000 citizens, nestling amid the rolling wooded coal country hills of north-eastern Pennsylvania, Scranton is in crisis. Its political system is deadlocked. The city coffers are virtually empty and its debts are huge. Last week the pay packets of all its municipal workers – including firemen, police and the mayor – were slashed to the minimum wage of $7.25 (£4.70) an hour. That effectively equates a life-saving Scranton fire chief with a burger-flipper elsewhere in the US. Not surprisingly, many expect Scranton to go bankrupt soon.

»And Scranton is far from the only American community to face this dismal prospect. In the past month three Californian cities – San Bernardino, Stockton and Mammoth Lakes – have all gone bankrupt. Some experts have warned that a wave of municipal bankruptcies is set to sweep the United States as towns, cities and counties plunge into a fiscal black hole, collapsing under the weight of huge debts and reduced revenues. Last week Michael Coleman, a fiscal policy adviser to the League of California Cities, warned in the Los Angeles Times that some smaller cities in his state “may cease to exist”… […]

»…Those sorts of figures add to a growing sense of American economic decline and worries over a political system unable to cope with growing inequality, vast debts and an inability to generate more revenue. Fremiotti sees the debate in Scranton as being one the whole country needs to have about what people are willing to pay for and that they must face up to the idea of either accepting higher taxes or a lower level of help and services. “It is much broader than just Scranton. It is the whole of America. It is a global issue,” she said.

»That may be true. But there is little sign of a political endgame in sight, for either Scranton or America. Instead, recovering from an era of huge borrowing by cities and citizens alike, and the bursting of one of the biggest bubbles in economic history, it seems easier to find people to blame rather than face up to some solutions. Fremiotti simply feels everyone had their part to play. “Nobody coming in from a foreign country could have sabotaged our systems as well as we did ourselves,” the teacher said.»

• Le 16 juillet 2012, le site The Economic Collapse consacre un long article à la situation dans douze grandes villes des USA, surtout du point de vue sécuritaire. (L’article donne un très grand nombre de liens renvoyant à des articles publiés sur la situation dans ces villes.) Parmi ces douze villes, on trouve Chicago, Detroit, Philadelphie, Cleveland, St Louis, New Orleans, Oakland, Baltimore… La réduction radicale des services publics, notamment de la police, des pompiers et des services sanitaires, entraîne un effondrement de la sécurité, une augmentation catastrophique du banditisme, l’abandon des taches fondamentales d’entretien du domaine public, avec des quartiers entiers vivant en état de quasi sécession par rapport à l’ordre public, non seulement “zones de non-droit” mais zones détachées même de la référence du droit. Les statistiques nous donnent la référence froide de cette situation (la ville de Flint, dans le Michigan, détient un record, avec un coefficient d’assassinats plus élevé que celui de Bagdad). Certaines scènes font penser à des films hollywoodiens sur la barbarie post-postmoderne s’installant dans les lieux de la civilisation après de grandes catastrophes ou la désintégration de tout l’ordre social. Ainsi, de la ville de St Louis, avec ce “détail” qui nous a particulièrement frappé, où la barbarie et la sauvagerie que produit ce Système semble tout frapper, – à la fois la situation sociale, l’être humain, l’animal, absolument tout

«The following is from a report by the local CBS affiliate in St. Louis... Lewis Reed is sounding the alarm. “I’ve witnessed packs of dogs, 10 and 15 dogs running together, and I’ve seen all these dogs I’m talking about they don’t have collars, they don’t have tags, these are truly wild dogs,” he said. Reed says stray dogs are terrorizing the north side. “It’s obscene that parents have to walk their kids to school, in some parts of the city, with a golf club to fend off wild dogs.”»

Il est évident que ces remarques, exemples, extraits divers, etc., complètent notre F&C du 10 juillet 2012 et, d’une certaine façon, notre Bloc-Notes du 16 juillet 2012, dans la mesure où les nouvelles dans ce dernier texte concernent indirectement la situation économique et sociale des campagnes aux USA, avec son effet général sur le pays. Ce qu’on observe, c’est bien un processus de déstructuration puis de dissolution du tissu urbain, avec la réflexion complémentaire que cette déstructuration et cette dissolution s’expriment par la barbarie et la sauvagerie. Il s’agit du stade ultime du Système, lorsque «la barbarie intérieure» (selon l’expression de Jean-François Mattéi, dans son livre au titre éponyme) habitant l’esprit de l’homme qu’a produit la modernité, finit, sous la pression du Système et des conditions matérielles et surtout psychologiques qu’il impose, par atteindre une telle force, une telle ampleur, qu’elle se transcrit en actes, en comportements, en “vie courante”. Les USA sont, et de très loin, un “modèle” à cet égard, bien “en avance” sur nous dans le parcours de la Chute, puisque raccourcissant jusqu’à la coexistence le lien entre le luxe tapageur et apparent de l’hyper-modernité avec la barbarie sauvage de la rue abandonnée qui en est la conséquence immédiate.

Cette situation révèle l’extraordinaire fragilité du tissu social fondamental des USA, sinon son inexistence, derrière le camouflage d’une “vie communautaire” créée de toutes pièces, d’un patriotisme réduit aux attributs d’apparence de la chose, et d’une activité intensive du système de la communication pour tenter d’en restituer une image acceptable. Elle est, cette situation, la création de trois facteurs qui s’ajoutent, se complètent et multiplient leurs effets respectifs. Il y a d’abord la situation fondamentale des USA, qui est une pure création humaine moderniste, sans relation avec l’Histoire, qui refuse même la dimension historique par absence de maîtrise de cette dimension, et même par haine de cette dimension. Il en résulte l’absence totale de la dimension régalienne naturelle caractérisant les vieilles nations qui se sont forgées dans les soubresauts de l’Histoire, avec le développement naturel d’un bien public, d’un État qui, malgré tous ses travers, garde de ses origines la nécessité de sa nature collective de bien public solidaire, la nécessité de la responsabilité collective qu’engendre cette situation. Rien de semblable aux USA, où l’autorité et la légitimité sont parcellisées, éclatées, réduisant cette dimension régalienne à une caricature d’elle-même où chaque pouvoir se replie sur ses prérogatives et ses privilèges et refuse toute intervention dans les zones intermédiaires hors de sa juridiction, véritable vide social où prolifèrent désormais, dans la situation d’urgence qu’on connaît, barbarie et sauvagerie. Le pouvoir du système fédéral se réduit à une peau de chagrin qui est le double inversé de l’accroissement de sa faillite, tandis que les pouvoirs locaux se replient sur leurs prérogatives, également à mesure de leur situation comptable catastrophique.

Le second facteur est la situation économique (et sociale, là aussi) résultant de l’application intensive du système idéologique du capitalisme intégral. Ce système du capitalisme étant en crise profonde, en crise terminale et catastrophique, se replie lui aussi sur ses travers les plus immondes, continuant à privilégier le bénéfice de l’investisseur aux dépens des dépenses qui ne sont pas bénéficiaires du point de vue capitalistique, qui sont ces dépenses “improductives” assurant l’entretien du tissu social, sa protection, son entretien, etc. Les services fondamentaux de la vie et de la survie sociales, notamment la sécurité sous toutes ses formes, sont les premiers touchés, de façon à réserver ce qu’il reste du produit de l’activité de ce système à ceux-là même qui en sont sa substance. Cela se traduit par la monstruosité qu’on connaît de réserver la richesse encore disponible aux plus riches, aux “investisseurs” potentiels, pour être conduit à frapper encore plus fort les plus démunis et détruire toutes les structures sociales restantes. C’est une pure mécanique du Mal à visage découvert, sans faux-nez ni faux-semblant, engendrant effectivement déstructuration et dissolution.

Le troisième aspect est psychologique. Ce à quoi nous assistons à ce spectacle d’un pays en train de devenir fantomatique et barbare, et livré aux bandes d’êtres abandonnés et de chiens devenus des loups sauvages sans la beauté naturelle et la logique de la chose lorsqu’elle se manifeste dans l’environnement du monde épargné par la modernité, c’est au fracassement d’une psychologie collective artificiellement créée par le système de la communication qui est le fondement même, et le fondement moderniste, de l’existence des USA. Notre “hyperpuissance” qui fait la leçon au monde entier sur la vertu de ses vertus et de ses canonnières, se dissout de l’intérieur, mangé par ces termites qui sont les acteurs principaux de la méthode moderniste de l’apocalypse, ou l’apocalypse-Système. La seule efficacité qui reste au Système, c’est celle de la dissimulation faussaire, la façon dont il arrive à dissimuler cette situation générale en faisant en sorte d’en empêcher la formation d’une image synthétique et en laissant sa description à une multitude de compte-rendu épars qu’il faut savoir rassembler et commenter. Pour cela, il est bien entendu largement aidé par son ultime victime et son ultime serviteur, le sapiens-standard de nos élites, celui qui tient autant les pouvoirs que les grands réseaux de communications, et qui, soumis au Système, continue à se battre le dos au mur pour faire survivre l’illusion de sa narrative. Jamais esclave n’aura défendu sa condition avec autant d’acharnement.


Mis en ligne le 17 juillet 2012 à 06H17