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10/08/2010 - Faits et commentaires
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10 août 2010 — Deux nouvelles viennent à peu près simultanément, pour signaler la concrétisation de ce qui devrait être un tournant politique important dans les relations transatlantiques. Les deux nouvelles sont hollandaises, d'un pays-test et pays-phare de l’alignement européen “sérieux” sur les USA. (Parce que la Hollande est un pays à la fois “sérieux” et avisé, qui sait mesurer les obligations et les intérêts d’une alliance, et qui sait compter ses sous.) Elles ont une signification pour les relations entre la Hollande et les USA mais, surtout, pour les relations transatlantiques. Elles ont un rapport évident avec le “déclin”, que nous désignons plutôt comme effondrement, des USA, encore plus que de la puissance US…
Voici les deux nouvelles, qui ont un caractère concret et symbolique à la fois, ce qui constitue clairement l’essence d’une situation politique nouvelle :
• Le 6 août 2010, DutchNews.nl annonce, d’après les quotidien Volksjrant et Telegraaf, que le gouvernement en formation devrait inscrire à son programme le rejet d’une commande de F-35/JSF pour la législature. Donc, rien de ferme d’ici 2015, en principe dossier bouclé jusqu’à cette date. Il est possible qu’un deuxième “prototype” soit acheté d’ici là, mais ce ne serait que pour assurer la continuité des investissements de l’industrie hollandaise dans le programme.
• Le 9 août 2010, le même DutchNews.nl annonce le retour en Hollande, la veille, du dernier soldat du contingent hollandais qui fut déployé en Afghanistan. De ce point de vue, le dossier semble également clos, plutôt sur le mode définitif : la Hollande n’est plus intéressée par l’Afghanistan. Elle a “déjà donné” et l’OTAN devra s’en arranger.
Ces “nouvelles”, – qui ne paraîtront pas en être à certains, tant pis pour eux, – ont un côté discrètement tranchant bien plus que spectaculaire, qui font penser qu’elles reflètent une tendance générale que l’establishment hollandais a entérinée en tant que telle, sans vraiment se préoccuper des réactions américanistes. Bien entendu, la nouvelle concernant le JSF reste à confirmer mais les sources ont l’air particulièrement solides et n’ont pas été démenties. Ces deux nouvelles sont toutes les deux, – surtout celles qui concerne le JSF, – liées à un gigantesque effort de réduction des dépenses publiques pour résorber le déficit, qui est la mission absolument prioritaire du probable nouveau gouvernement, de droite et minoritaire. De ce point de vue, la Hollande mène une politique orientée vers son équilibre intérieur, à la fois conforme au rigorisme de ses classes dirigeantes dont la corruption psychologique respecte certaines règles, et un certain “isolationnisme” né au lendemain du vote négatif (référendum sur la Constitution européenne) du 30 mai 2005.
Quelles “nouvelles” dira-t-on, pour en revenir à la restriction mentionnée plus haut ? Rien de bien nouveau dans ces deux “nouvelles”, ni rien de bien définitif… Affirmer cela, ce serait bien mal connaître les us et coutumes des relations transatlantiques, ne rien humer de leur “climat”, qui est ce qui compte. Les “nouvelles” cela se pèse au regard de l’expérience, du climat justement, des non-dits et des attitudes coutumières, et non à la lettre du communiqué du gouvernement et au chiffre du statisticien appointé par ce gouvernement, – l’un et l’autre (des chiffres et des lettres) étant le reflet quantitatif de l’imposture générale et systémique que véhicule le système de communication lorsqu’il relaie la “communication” officielle, encore bien plus virtualiste que mensongère, des élites et des dirigeants du système. Bien au contraire, ces deux nouvelles, débarrassées de la substance d’imposture de la communication officielle qui caractérise les décisions dites “concrètes”, laissent voir l’essence même, c’est-à-dire la forme fondamentale, de la situation.
• L’absence de l’engagement qui compte aujourd’hui dans le JSF, – car parler d’absence de décision avant 2015, après le déluge, c’est parler d’“absence” tout court, – c’est un véritable déni de soutien de la puissance US et de la solidarité avec cette puissance. Dieu sait pourtant que l’establishment hollandais, ses militaires et ses hommes politiques en tête, a été absolument engagés dans l’alignement sur les USA, on dirait avec une froideur calculée qui caractérise la Hollande. La même froideur calculée caractérise ce recul qui pourrait être décisif dans un projet absolument central à l’affirmation solidaire de la puissance américaniste et transatlantique.
• Le retour du dernier soldat hollandais d’Afghanistan, sans qu’il soit question de lui chercher un remplaçant (hollandais) dans un autre cadre d’arrangement, c’est de facto une rupture de la solidarité transatlantique qui n’est pas mieux représentée pour les Hollandais que par l’OTAN. Peu importent, là encore, les piètres communiqués et les insipides statistiques, qui disent que la Hollande a fait beaucoup, et beaucoup plus que beaucoup d’autres en Afghanistan, avec les engagements respectés par rapport aux prévisions. Le fait est que la Hollande rompt son engagement au moment où la situation en Afghanistan s’aggrave, où l’allié et parrain US est en difficultés, où l’OTAN ne l’est pas moins, au moment où l’un et l’autre ont besoin des amis fidèles.
Si ces deux décisions s’inscrivent et lorsque ces deux décisions se seront normalement inscrites dans l’histoire des relations entre la
Hollande et les USA, si effectivement le nouveau gouvernement ne revient sur aucune d’elles dans les semaines et les quelques mois qui
viennent, on saura que le verrou a sauté. On saura que l’engagement sacré de solidarité contracté entre la Hollande et les USA durant la
Deuxième Guerre mondiale est rompu ; on parle d’un engagement “sacré”, notamment par le biais des liens familiaux de la famille royale
réfugiée aux USA pendant la Deuxième Guerre mondiale et du président Roosevelt (d’origine hollandaise lointaine, le président US accepta
d’être le parrain de la future reine de Hollande, mère de l’actuelle Reine), aussi bien que par les intérêts puissants de cette même famille
royale dans l’industrie aéronautique US (actionnariat important, notamment dans la société Northrop)… Mais on parle d’un engagement “sacré”
également parce que, paradoxe de la froide et calculatrice Hollande, c’est dans ce pays qu’à diverses reprises, notamment au moment du Plan
Marshall puis, un demi-siècle plus tard, après la chute de l’URSS, il exista un véritable sentiment mystique pour
caractériser ce qui était jugé comme la valeur des liens transatlantiques. Le “mysticisme” impliquait bien entendu, pour boucler la boucle,
les bonnes affaires plus discrètes, la corruption sérieuse (le Prince Bernhardt fut le mieux payé des agents d’influence de Lockheed dans
les années 1970, avec $15 millions de
Mais la Hollande a changé. Il y a ce sentiment d’“isolationnisme” né du référendum de 2005, qui s’exerce un peu aux dépens de l’Europe,
certes, mais, surtout, aux dépens des liens de sécurité avec les USA, parce qu’il s’agit d’un sentiment qui se traduit par un calcul aussi
froid que le reste des intérêts immédiats mesurés par la proximité marchande, avec les liens qui vont avec, avec les pays européens voisins.
Il y a aussi l’appréciation réaliste, qui n’est pas exempte d’un certain mépris, de la vertigineuse perte de puissance des USA (l’“effondrement”). Comme pour le
reste, les Hollandais savent faire des comptes et concluent que la “protection” US commence à faire étriquée et qu’on ne doit pas rester lié
jusqu’au bout au Titanic.
Il faut signaler ici notre conviction que ce sentiment fait son chemin dans d’autres pays, notamment les plus atlantistes en Europe
(Royaume-Uni, Italie, Allemagne), et qu’il accouchera de “décisions” qui seront d’abord, comme dans le cas hollandais, des prudences, des
temporisations, puis des non-engagements, cela jusqu’à que ce que la chose (la mystique transatlantique) s’étiole. En un sens, la très
progressiste et permissive Hollande serait, selon l’orientation que nous jugeons qu’elle prend, une sorte d’avant-garde d’un mouvement dont
on distingue de plus en plus “la réalité climatique”. (Allez demander aux fonctionnaires de la Commission à quoi aboutissent concrètement
les rapports entre l’UE et les USA aujourd’hui ; des tonnes de paperasseries et des mégabits d’échanges électroniques, des dizaines de commissions
conjointes, et rien, absolument rien au bout du compte. Un fonctionnaire audacieux et ironique, comme il en existe parfois tant les systèmes
les plus quantitatifs et hermétiques laissent parfois passer l’oiseau rare, vous dira, en guise d’explication, que «les USA sont trop
occupés à s’observer en cours d’effondrement pour s’occuper du reste».)
(On observera que, dans ce tableau, la France n’a pas de place particulière alors qu’elle devrait être en tête du mouvement. La France a,
aujourd’hui à sa tête, la plus médiocre et la plus insignifiante équipe de sécurité nationale de son histoire. Elle a réintégré l’OTAN, elle
est désormais une “partenaire loyale”, – et “critique”, certes, on a sa vertu. Cela la cantonne dans un rôle effacé et sans vigueur ni
intérêt d’un “bon élève” conservant tout de même ses caractères d’indépendance technique sur l’essentiel. Politiquement inexistante.)
Alleluïa, envisageraient de s’exclamer les “vrais” Européens. Voilà donc l’Europe qui s’acheminerait vers une situation où elle
serait quitte de ses chaînes, engagée dans la voie nécessaire de se faire, par libération de son asservissement transatlantique… Pas si
vite, oh non, pas si vite. En réalité, l’évolution probable de la Hollande, et de l’Europe, n’implique nullement un renversement avec toutes
ses conséquences dans les relations transatlantiques parce que les conditions diverses des relations et des antagonismes internationaux sont
en train de changer à très grande vitesse. Il n’y aurait pas “un renversement dans les relations transatlantiques” parce que cette norme des
relations transatlantiques, qu’on soit pour ou contre, devient très rapidement une norme du passé et une norme dépassée à la fois.
(Certaines normes du passé pouvant ne pas être dépassées pour autant. Celle-là, oui.)
Pour ce cas, une cause conjoncturelle en est évidemment le déclin/effondrement des USA, qui place la question des relations avec les USA
dans un tout autre domaine que celui où évoluaient les relations transatlantiques. Leur importance, que ce soit pour s’aligner ou pour
rompre l’alignement sur les USA dans le cas de l’Europe, reposait sur la puissance des USA telle qu’elle était perçue. Si cette puissance
s’effondre ou se dissout, l’importance de ces relations décroît à mesure.
Un autre fait, bien plus important parce que structurel, est l'évolution de la forme des relations internationales, avec la référence
potentielle de relations conflictuelles changeant elle-même à très grande vitesse. Il s’agit de l’évolution vers des relations certes à
potentiel conflictuel mais dans des conditions extraordinaires d’incertitudes concernant les acteurs des conflits ; dans la forme, il
s’agit plus de crises que de conflits, et de crises eschatologiques liées à des questions hors des normes politiques courantes (crise des
ressources, crise climatique, etc.). Cette évolution est beaucoup plus rapide que prévu et, surtout, elle emprunte la voie de formules
intermédiaires qui n’étaient pas prévues aussi rapidement et d’une façon aussi rapide, quand elles étaient même prévues. Ces formules
intermédiaires mélangent des phénomènes nouveaux et encore mal définis tels que la G4G étendue aux autres domaines que militaires, les
conflits économiques impliquant des entités non gouvernementales, l’intervention fratricide et chaotique du système de la communication, les
affrontements internes des pays impliqués interférant sur la crise, etc. (De ce point de vue, des crises avec dimension militaire menaçante
comme l’Iran appartiennent déjà au passé, ce qui explique la confusion autour, avec deux des pays impliqués, les USA et Israël, s’appuyant
sur des comportements également dépassés. L’Afghanistan ressort évidemment de la même logique.) Quelques exemples récents ou en cours sont les suivants,
dans lesquels on observe que la notion d’“ennemi” et les références traditionnelles des situations conflictuelles se perdent dans une
confusion caractéristique :
• Le “oil spill” du Golfe du Mexique où les principaux acteurs de l’affrontement ont été une société pétrolière britannique (BP),
l’administration US avec ses divers services, certaines communautés internes aux USA (l’Etat de Louisiane, notamment), un fort courant de
communication contestataire virulent, etc.
• La situation sur
la frontière USA-Mexique, où les acteurs sont les deux gouvernements, US et mexicain, les cartels de la drogue, certains Etats US de la
frontière (l’Arizona notamment), avec des affrontements idéologiques et de communication à partir de cas précis comme la polémique sur
l’immigration, etc.
• Les problèmes grandissants de l’Europe n’ont plus grand’chose à voir avec les problèmes stratégiques courants, autour desquels était
débattue la question des relations transatlantiques. (Obsolescence complète à cet égard de la question du système anti-missiles US.) Il
s’agit de la stabilité et de la cohésion de l’ensemble européen dans la crise économique et sociale actuelle ; des relations avec la
Russie, aussi bien en fonction des références classiques que de nouvelles références de sécurité environnementales, comme la crises
climatique avec ses effets. (Les immenses incendies en Russie commencent à devenir une préoccupations européenne. On aurait tort de les cantonner à une crise humanitaire ou
environnementale ; ils sont ceci et cela mais constituent également, potentiellement dans tous les cas, un événement stratégique, –
avec quelles répercussions économiques et politiques… ?)
Dans ce cadre nouveau qui est en train de se développer rapidement, une forme telle que les relations transatlantiques est en train de
perdre rapidement de son importance, voire même de sa cohésion et de son existence pseudo-structurelle, encore une fois pour l’appuyer
autant que pour la rejeter. En d’autres mots, elle est en train de s’effacer en tant que référence politique et idéologique sérieuses. On
observe d’ailleurs que même sa réaffirmation lancinante qui fut la marque de la politique de communication et du virtualisme du “bloc”
américaniste-occidentaliste depuis la fin de la Guerre froide et, encore plus, depuis 9/11, est en train de se réduire rapidement,
d’ailleurs avec l’aide de l’indifférence US vis-à-vis de l’Europe qui produit en retour le développement progressif d’une indifférence
européenne dans le sens contraire.
Ce qu’on décrit doit aussi peu à peu (c’est-à-dire assez vite, au rythme où vont les choses) affecter la cohésion existentielle de ce même
“bloc”. A cet égard, pourtant, il reste quelque chose de commun à ce “bloc”, et ce n’est pas une très grande vertu… Il s’agit de la
responsabilité générale qu’il porte d’être la cause fondamentale de la crise générale, puisque c’est sa doctrine générale qui en est la
cause. Cette dernière caractéristique commune aux deux partenaires du “bloc” est en vérité un véritable boulet que toutes les parties
traînent avec elles, et il faut simplement l’extraordinaire stérilité de la pensée des directions en place pour ne rien tenter pour s’en
débarrasser, notamment en affirmant la fausseté et le vice fondamental de cette doctrine. Mais il s’agit là, certes, du caractère
fondamental de cette civilisation et poser la question de la survie de cette doctrine malgré ses conséquences universellement
catastrophiques revient en fait à poser la question de la légitimité de tout le système et de toute la civilisation.
Dans cet ensemble en pleine évolution, la politique a toujours sa place mais elle dépend de plus en plus de références et de paramètres
complètement nouveaux, qui s’éloignent des références de force traditionnelles (stratégie, puissance militaire, etc.). L’évolution
hollandaise prend en compte cette évolution générale, inconsciemment ou pas, – et nous dirions, bien entendu, plutôt
inconsciemment.
La référence transatlantique s’efface