Denis Monod-Broca
16/02/2026
Il fréquentait les grands de ce monde. Son amitié était recherchée. Il était riche, puissant et admiré. Et puis il a été jeté à bas de son trône.
Jeffrey Epstein est un cas, chimiquement pur comme on dit, de victime émissaire.
Il est désormais impur : son nom seul, accolé à un autre nom, rend suspect, c’est-à-dire impur, le porteur de l’autre nom, même si ce dernier n’a jamais eu aucune relation d’aucune sorte avec lui.
Il a l’unanimité contre lui. Prendre publiquement sa défense est inimaginable. Sa culpabilité est une certitude partagée par tous.
La question de la culpabilité est essentielle et mérite quelques précisions. Ses crimes, indéniables, sont l’affaire de la justice et il a d’ailleurs, pour certains d’entre eux, été jugé et condamné. La culpabilité mentionnée ici va au-delà de ses crimes : elle est absolue, sans appel, elle est, si l’on ose dire, ontologique. Il est la culpabilité personnifiée. Cela transparaît par exemple dans la formule dite et redite de « Epstein, le pédocriminel ». D’après ce qu’on sait, il s’est rendu coupable, dans le domaine sexuel, de détournement de mineures, de diverses agressions sexuelles, de proxénétisme, etc., mais pas de pédophilie. Mais on ne peut s’empêcher d’imputer à la victime émissaire un crime absolu, impardonnable. Comme Œdipe est accusé d’inceste, comme Marie-Antoinette le fut, Epstein est accusé de pédophilie.
Enfin sont mises sur son dos des fautes collectives : jouissance à tout prix, disparition de toute morale, nihilisme, vanité, cupidité…
Toutes les caractéristiques de la victime émissaire sont réunies.
Il a suivi la « route des hommes pervers ».
A-t-il mis fin à ses jours pour rejoindre l’unanimité de la foule liguée contre lui ? Nul ne le saura.
Mais l’affaire Epstein continue ses ravages. Croit-on que nos sociétés seront rendues plus pures, croit-on qu’elles seront guéries de leurs crimes, par l’accusation et le châtiment de tous ceux, innombrables, que l’affaire atteint ?
Bien sûr que non ! Au contraire ! Cette affaire inouïe montre à quel point nous sommes collectivement prisonniers de superstitions vieilles comme le monde, à quel point la pensée magique oublie le savoir accumulé depuis des siècles et à quel point elle prend facilement le dessus sur la pensée véritable.
« Avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a »
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