Week-end pré-révolutionnaire

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La situation à Washington, dans le chaos tournoyant du débat sur la dette, est devenue le point central de l’intérêt du monde. Les tensions diverses et sans cesse renforcées conduisent évidemment à des hypothèses de plus en plus audacieuses, – mais qui le sont finalement de moins en moins, objectivement, dans un contexte qui invite évidemment à l'audace. Ainsi de l’hypothèse fameuse et toujours excitante de la possibilité de troubles publics aux USA, dans le flux déstructurant des événements de Washington.

Les Russes ont toujours été friands de ces hypothèses et scénarios de déstructuration des USA, – dislocation, sécession, etc. Aucune surprise, par conséquent, de voir et d’entendre Russian Today, la chaîne télévisée russe en langue anglaise, développer l’idée avec l’historien, économiste et démographe Neil Howe, expert et auteur honorables de recherches sur d’éventuels événements de rupture dus à des différences conflictuelles de génération. (Howe est notamment l’auteur, en 1997 avec William Strauss, de The Fourth Turning présentant l’hypothèse d’un “tournant” prochain dans la situation structurelle des USA, à cause de cette différence générationnelle.)

Le 29 juillet 2011, RAW Story reprend les principales interventions de Howe au cours de l’émidssion The Big Picture, sur Russia Today le 28 juillet. Howe est interrogé par Thom Hartmann et son intervention est résumée par l’idée : «U.S. may be on the verge of another révolution».

«Speaking of the generational differences between today’s new guard and the retiring baby boomers, Howe said that cultural forces have essentially forced this crisis, with “culture warriors” and “values voters” in direct contention with “gen x” for control of the national budget.

»“Are we on the verge of another ‘fourth turning’ — another major crash leading to a world war and a world-wide depression?” Hartmann asked. “No,” Howe said. “I hope it won’t be bad. I hope the destructive will be avoided to the furthest extent possible and the constructive, which always comes out of a fourth turning… will be maximized.”

»Despite his hopefulness, Howe added that as society closes the book on its last century, once we are able to look back at this period in time, no matter what happens next, historians will point to the financial crisis of 2008 as the trigger behind it all.»

L’entretien avec Howe, dont RAW Story donne le lien vers la vidéo de Russia Today, présente une hypothèse volontairement modérée, ou disons tempérée, d’un auteur dont on peut dire qu’il est un membre acquis de l’establishment. (Howe fait partie, notamment en tant que démographe et futurologue, du très fameux et honorable CSIS de Washington.) Cette thèse, basée sur ses travaux démographiques et sociologiques, est que les USA sont peut-être bien “au bord” d’une révolution à cause des différences antagonistes de générations, qui s’expriment notamment et fortement à propos de cette querelle sur le budget ; thèse effectivement aussitôt tempérée par l’affirmation digne de Bouvard and Pécuchet qu’il est bien connu que de bonnes choses peuvent sortir d’une révolution.

Si l’on veut, ce serait une thèse de type “révolution-renaissance”, qui aurait surtout l’avantage de présenter l’argument que tout se passe “entre nous” – entre l’ancienne génération au pouvoir, les baby-boomers, et la nouvelle qui “prend la pouvoir”. On fait la révolution “entre nous”, puis la renaissance “entre nous”, – dito, dans un cadre américaniste, maintenu américaniste. D’une façon très caractéristique, ce serait une tendance assez nouvelle au sein de l’establishment, d’accepter l’hypothèse d’un bouleversement ; et il est évident que cette idée de bouleversement est essentiellement représentée par Tea Party, qui est justement un acteur désigné comme important dans l’actuelle bataille du budget (ce qui renvoie à l’interprétation de Howe). On pourrait donc envisager l’idée que l’establishment serait prêt à accepter la poussée populiste Tea Party. Certes, Tea Party est vilipendé par l’establishment mais ce même establishment ne parvient pas à réduire Tea Party, et à le récupérer selon les procédures normales. Alors, il y a effectivement l’hypothèse Howe, qui est d’“objectiviser” Tea Party en un phénomène générationnel, extrémiste certes mais promis tout de même à se couler, à un moment ou l’autre, dans le moule américaniste qui aura été aménagé un tantinet pour rencontrer et apaiser l’hystérie Tea Party qui fait un peu désordre.

Pas question, bien sûr, dans ces hypothèses, de dislocation ou de sécession, ou autres fariboles du genre pour les experts du Système. Le problème est que Tea Party ne répond pas à cette définition implicite qu’on a évoquée. Tea Party est informe, sans véritable consistance, ni programme, ni rien du tout ; lorsque Howe parle de “culture”, de “valeurs”, etc., pour définir l'objet de la “révolution” à venir, il joue l’apaisement dans un conflit qu’il définit comme un simple affrontement de cultures et de valeurs ; mais, en vérité, ce conflit, tel qu’il est, ne peut pas être apaisé… Tea Party ne présente aucune unité culturelle, aucune revendication rationnelle au niveau des “valeurs”, avec des tendances qui partent dans tous les sens ; Tea Party est colère pure, avec tous les excès qui vont avec, de la xénophobie au localisme, et d’ailleurs sans la cohésion qui lui permettrait de dégager une majorité cohérente, c’est-à-dire responsable, aboutissant effectivement à un “passage de témoin” vers une nouvelle génération. Tea Party représente une réaction inconsciemment nihiliste, complètement déstructurée, qui ne peut s’exprimer que d'une seule façon qui est d'être contre le Centre, contre Washington, contre le Système, ce qui représente le pouvoir en place ; parce qu'aux USA, la colère ne peut être que centrifuge. Là où Tea Party est un système antiSystème, c’est qu’il attaque, avec son nihilisme et sa déstructuration, un Système qui est lui-même nihiliste et déstructurant.

L’intervention de Howe est donc intéressante, non pour ce qu’elle nous décrit de son hypothèse, non pour l’analyse pseudo-“scientifique” qu’implique cette hypothèse, mais plutôt indirectement. Elle est intéressante parce qu’elle émane d’un membre de l’establishment qui la présente non plus d’une façon intemporelle et théorique, mais à propos des événements en cours. Elle est intéressante parce qu’elle témoigne, par acteurs interposés qui suivent les grandes tendances et analyses du Système, qu’aujourd’hui le Système est proche d’être persuadé que les USA vont vers un bouleversement. Il s’agit donc de faire en sorte, y compris par l’incantation de ses analystes et chercheurs appointés, que ce bouleversement soit contrôlable et ne s’attaque pas à la substance même de la chose, qu’il soit réellement du type “révolution-renaissance” à l’intérieur du Système. Cette idée disparaîtra bien vite, à l’aune des illusions qui désormais conduisent la pensée-Système. Reste, pour nous, le constat que l’hypothèse d’un bouleversement inévitable, d’une façon inhabituelle, peut-être violente, sans doute radicale, est de plus admise et discutée dans tous les centres de pouvoir aux USA, désormais y compris dans l’establishment. Quant à ce qui en sortira, c’est une autre affaire, et nous sommes loin, bien loin, de la vision élégamment utopiste de Howe.


Mis en ligne le 30 juillet 2011 à 11H35