Walesa et le labyrinthe de l’antiSystème

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Walesa et le labyrinthe de l’antiSystème

Les vétérans chenus de la Guerre froide se rappelle du nom de Lech Walesa comme l’un des plus grands héros de la phase de l’effondrement de l’URSS et du communisme, sans doute le premier chronologiquement et en ordre d’importance, et d’une certaine façon le précurseur paradoxal de Gorbatchev. L’ancien ouvrier des chantiers navals de Gdansk fut la cheville ouvrière de la révolte polonaise de 1980-1981 avec le mouvement Solidarnosc, lancé d’abord sous forme d’un syndicat. Politiquement, Walesa avait tout pour faire un populiste anticommuniste, en même temps qu’il faisait montre d’un catholicisme fervent qui le fait classer parmi les traditionnalistes. Pour tout cela, il obtint dès 1980 le soutien massif de l’Église, lui-même très proche du pape polonais Jean-Paul II, mais aussi le soutien de la CIA agissant par ses courroies de transmission syndicales, notamment le syndicat général AFL-CIO.

La reprise en main de Jaruzelski avec l’imposiution de l’état d’urgence à la fin 1981, forçant Solidarnosc à entrer dans la clandestinité, est aujourd’hui considérée comme un acte de soutien indirect à la révolte polonaise, en fait un contre-feu pour éviter l’incendie principal ; il apparaît en effet incontestable que Jaruzelski a agi pour éviter une invasion soviétique de la Pologne envisagée pour décembre 1981. Après deux années de régime très dur, Jaruzelski desserra peu à peu, puis de plus en plus vite avec l’arrivée de Gorbatchev, l’autoritarisme de son régime qui n’apparut finalement que transitoire. Cela aboutit au retour comme acteur public central de Solidarnosc en 1988, puis à la complète indépendance de la Pologne tandis que le Pacte de Varsovie s’effondrait. Walesa connut alors le triomphe politique et devint le président de la “nouvelle Pologne”... Au fil de la fin des années 1990, il s’effaça devant de nouvelles forces politiques (y compris les bureaucrates communistes reconvertis) et se laissa aller à céder aux amitiés forgées durant sa période révolutionnaire du combat anticommuniste.

Ainsi fut-il un temps complètement récupéré par le capitalisme américaniste, rançon de la CIA. Cela fait que nous pouvions écrire le 20 juin 2002, sans nous gêner de faire de Walesa un malheureux prestement corrompu et définitivement récupéré par le Système, – mais “il ne faut jamais dire ‘toujours’” (pas plus que “jamais dire ‘jamais’”) par les temps qui courent si vite dans une voie historique si complètement sinueuse pour suivre la métahistoire :

 « Lech Walesa s'est parfaitement intégré dans le “circuit”', disons dans le grand courant globalisant où évoluent les personnalités tous terrains de notre société globalisée. Walesa s'affiche comme partisan des technologies de la communication, comme administrateur d'une socié hich tech, comme imperturbable soutien de la politique américaine, des intérêts américains et des conceptions américaines, tout cela selon l'appréciation bien comprise que cette orientation générale rencontre évidemment la logique de la globalisation. »

A cette époque, Walesa nous paraissait perdu corps et bien dans la bouillie du Système et de sa courroie de transmission de la corruption américaniste ; à cette époque, Walesa nous paraissait l’ennemi idéal de la Russie qui commençait à se relever sous la direction de Poutine, donc précurseur de l’actuelle situation marquée par une haine antirusse extraordinaire du gouvernement polonais, et d’un complet alignement de la Pologne sur l’américanisme.

... Eh bien, pour ce qui concerne Walesa il n’en a rien été parce qu’il n’en est rien, et même au contraire. En témoigne ce résumé que donne  RT.com de l’interview que  le “vieux” Walesa a donnée à l’hebdo russe Sobesednik :

« Bien que les relations entre la Pologne et la Russie n'aient pas été particulièrement chaleureuses au cours des dernières décennies, elles peuvent être régénérées si les deux parties font chacun un pas en avant, a déclaré M. Walesa à l'hebdomadaire russe Sobesednik.
» “Même maintenant, ces relations peuvent être améliorées”, a déclaré l'ancien président. “Lorsque nous nous querellons, seules les tierces parties en retirent un avantage. Varsovie a toujours été plus proche de Moscou que de Washington.”
» La Pologne et la Russie “méritent de vivre en paix et dans l’amitié... malgré toutes les pertes subies par les deux parties”, a noté M. Walesa. De plus, le reste de l'Europe “tremblera” une fois que les voisins historiques se seront réconciliés.
» Varsovie a une nouvelle fois fait monter les enchères au début de l'année, lorsque l'ancien Premier ministre et chef du parti au pouvoir, le Parti du droit et de la justice, Jaroslaw Kaczynski, a déclaré que les Russes étaient les “auteurs” du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
» Faisant écho à cet étrange débordement, le vice-ministre des affaires étrangères Pawel Jablonski a exigé que la Russie paie ses dettes pour ce qu'il a qualifié de “crimes de guerre” et d’“occupation” pendant plusieurs décennies.
» Interrogé sur la remarque de Jablonski, Walesa l’a tournée en ridicule. “C’est la même chose que si j’exigeais de la part d’un tiers qu’il me fasse retrouver ma jeunesse. Mais elle est déjà partie ... Nous devons aller de l’avant, – voilà ce qui importe”.
» L’ancien président [...]qui acquit une grande notoriété comme leader du mouvement anticommuniste Solidarnoc soutenu par l'Occident, estime qu’une telle détente ne se réalisera pas tant que le gouvernement de droite actuel ne sera pas renversé.
» “Je reste loin d'eux. Je n'ai pas voté pour eux”, a déclaré M. Walesa. “Et je n'aime pas non plus le fait qu'ils ne puissent pas rétablir des liens avec la Russie. En principe, j'attends les nouvelles élections [en mai 2020]”. »

Cette intervention, qui marque une évolution d’ailleurs assez logique et certainement pas critiquable de Walesa, permet de bien réaliser le labyrinthe historique, idéologique, politique et psychologique de certaines situation dans un contexte général où ce qu’on nomme le Système exerce une domination globale, et où une Résistance-dissidence de type antiSystème ne cesse de se développer. Un détail des positions des uns et des autres dans le labyrinthe polonais permet de prendre une mesure du phénomène de la nécessaire évolution des positions par rapport au Système.

• Walesa est manifestement, d’une façon fondamentale, un populiste-traditionnaliste. Il a été dans l’orbite américaniste pendant un certain nombre d’années parce que, outre l’avantage de cette position, il gardait une imprégnation de l’“esprit Guerre froide”, face à une URSS déstructurante, ennemie de la religion, des traditions et du souverainisme. Par voie de conséquence, les USA, qui luttaient contre l’URSS, étaient (faussement) perçus comme ayant l’inverse de ces perversités idéologiques.

• En ce sens, Walesa a une  certaine proximité au niveau des positions sociétales et traditionnalistes avec le PiS, parti fondé en 2001 par les jumeaux Kaczynski (réduits à un seul survivant depuis 2010). Cette proximité est aujourd’hui un facteur qui garde son importance mais qui ne génère aucun dynamisme politique d’union.

• ... Car une perception majeure, vitale, les sépare irrémédiablement : Walesa a compris que la Russie de Poutine n’a rien à voir avec l’URSS, du point de vue sociétal-traditionnaliste aussi bien que de point de vue de de la géopolitique expansionniste. Au contraire, Poutine est un symbole de ralliement de type-traditionnel pour tous les résistants antiSystème qui s’opposent au courant déstructurant du Système et des USA.

• Au contraire, les Kaczynski et le parti au pouvoir en sont restés à la Deuxième Guerre mondiale, et s’acharnent d’ailleurs à réécrire l’histoire de cette guerre à leur profit (et avec la Grande Alliance US, of course), comme si nous étions encore en 1944, sinon en 1941. Dès lors, l’alliance US au sein de l’OTAN est vitale pour le parti PiS, à la fois contre l’UE pour des raisons sociétales-traditionnalistes et surtout contre la Russie pour des raisons géostratégiques d’une soi-disant survie. Cette direction polonaise actuelle, pourtant populiste-traditionnaliste, est totalement aveugle quant à la dynamique déstructurante, anti-souverainiste des USA.

• Walesa a compris que les USA, même s’il ne les désigne pas par leur nom, est le profiteur de l’antagonisme Pologne-Russie. (Passage explicite : « Lorsque nous [Pologne et Russie] nous querellons, seules les tierces parties en retirent un avantage. Varsovie a toujours été plus proche de Moscou que de Washington. ») Mieux encore, certaines de ses remarques font croire qu’il serait assez favorable par rapport à l’équilibre des forces en Europe à la formation d’un “bloc” Russie-Pologne (auquel on pourrait ajouter les autres pays du “triangle de Visegrad”) : « De plus, le reste de l'Europe “tremblera” une fois que les voisins historiques [Pologne et Russie] se seront réconciliés. » La direction actuelle, qui n’a à offrir qu’une Pologne antirusse isolée dans un asservissement complet à Washington, est loin de pouvoir comprendre cette sorte d’arrangement, – lequel représente par ailleurs une affirmation antiSystème contre le Système que promeuvent évidemment les USA au sein de l’OTAN. 

On a une fois de plus une description de l’infinie variabilité des positions antiSystème selon les circonstances, ce qui est l’exact contraire d’une situation idéologique. Effectivement, il s’agit non d’une situation idéologique mais d’une situation ontologique. (Voir la thèse de Mircea Marghescu, dans son livre  Homunculus sur une ‘Critique dostoïevskienne de l’anthropologie’ où l’auteur écarte dans l’antagonisme actuel l’explication idéologique au profit de l’explication décisivement fondamentale de l’ontologie.)

Chaque situation, chaque évolution, demande une réévaluation en fonction de sa propre ontologie, c’est-à-dire l’antiSystème pour notre compte, avec un seul ennemi, sans retour, sans compromis possible, le Système (Delenda Est Systemum). Cela conduit à varier continuellement ses soutiens, ses alliances, ses prises de position, y compris pour la situation interne de Washington D.C. au temps de “D.C.-la-folle”, où l’affrontement est si rude et si haineux que l’on peut trouver une dynamique antiSystème chez l’un ou l’autre selon les situations, dans une entité qui devrait normalement être complètement acquise au Système. C’est dans ce contexte systématiquement extrêmiste qu’on peut mesurer le degré de bouillonnement du tourbillon crisique où nous nous trouvons aujourd’hui, dont nul ne réchappe, qui demande une attention de tous les instants, y compris bien entendu en Pologne.

 

Mis en ligne le 9 février 2020 à 14H45