Une sacrément drôle de crise

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Une sacrément drôle de crise

12 juin 2007 — Expert réputé et original, Joseph Cirincione, du Center for American Progress, répond à des questions de Katrina vanden Heuvel, de The Nation, le 7 juin, sur l’affaire, la crise des anti-missiles US en Europe. Ecoutez-le :

«Welcome to what Joseph Cirincione — senior fellow at the Center for American Progress and author of the new book, Bomb Scare — calls, “This week's episode of President Bush in Fantasyland.”

»“President Bush is rushing to deploy a technology that does not work against a threat that does not exist,” Cirincione says. “Iran is at least 5 to 10 years away from the capability to build a nuclear weapon and at least that far from having a missile that could hit Europe let alone the US. And anti-missile systems are still nowhere near working despite $150 billion spent since the 1983 Star Wars program started and years of phony tests staged to demonstrate ‘progress’ and ‘success.’”»

Cette description effrontée correspond en un sens à ce que nous notions hier de l’impatience du Financial Times s’interrogeant, excédé, sur le sérieux de cette affaire, c’est-à-dire (mais sans l’écrire, — le FT a ses pudeurs) sur le sérieux des premiers initiateurs de la chose, — i.e., les USA :

«Nevertheless, Mr Putin’s suggestion offers a basis for discussion. It is worth remembering that the missile defence base in Europe is not due until 2013 and may very well not work. It is absurd to excite talk of a new cold war. Mr Putin’s proposal should be welcomed as a conciliatory move, as should President George W. Bush’s decision to invite him to the US next month to discuss the issue. The two men should reach an understanding and move on. The world has more important things to worry about.»

On retrouve des sentiments approchants chez d’autres gens respectables, qui semblent tous retrouver cette même appréciation étonnée, incrédule, voire agacée pour la situation créée par cette affaire des anti-missiles. C’est le cas de la commentatrice Georgie Ann Geyer, citant en passant notre ami William S. Lind :

«The recent explosive contretemps between Washington and Moscow ostensibly began over the U.S.'s plans to place a radar system in the Czech Republic and 10 interceptor missiles in Poland. There is still considerable question about why they are being placed there, but the administration says they are to intercept missiles from ‘rogue states,’ starting with Iran.

»The Russians, not surprisingly, look westward and see the missiles pointing at them. There is plenty to be critical of the Putin government about, but they have a genuine complaint here. They were defeated in the Cold War — great! But there is not only no need to rub their noses in their monumental failure, there can only be a negative purpose and result to it.

»William Lind, the brilliant military scholar who in earlier days advised the Marine Corps on small warfare, remarked to me of the missiles: “It doesn't make any sense except for irritating the Russians. It seems to be a game of playing picador against the Russians. Hubris: Who are the Russians not to lie at our feet?”»

Les propositions alternatives de Poutine (une base-radar dans l’Azerbaïdjan, voire des bases en Turquie, ou, pourquoi pas ?, en Irak) ont semé une réelle confusion dans le camp bureaucratique et médiatique occidental. Du point de vue psychologique, elles ont considérablement servi à mettre en lumière les caractéristiques presque absurdes des projets américanistes en Pologne et en Tchéquie, lorsqu’ils sont présentés avec l’argument courant de défense contre les missiles-qui-n’existent-pas d’Iran et d’ailleurs. Elles ont par conséquent accentué le soupçon à propos du but réel de ces projets polonais et tchèques, selon lequel ils auraient comme but réel de créer des points de pression militaire éventuellement, voire essentiellement utilisables vis-à-vis de la Russie. (Certains commentateurs russes estiment que si les USA refusent les propositions russes, ou conservent les bases d’Europe de l’Est malgré les bases nouvelles proposées par les Russes, ils auront montré qu’effectivement ce qui les intéresse est d’avoir un moyen de pression militaire sur la Russie.)

Du point de vue de la tactique politique, ces propositions russes apparaissent remarquables. Le même Cirincione déjà cité a réagi dans ce sens après avoir pris connaissance de la proposition :

«“Brilliant move by Putin. He is basically doing to President Bush what Bush is trying to do to the Europeans on global warming: offer a counter proposal that appears to be constructive but has the effect of delaying the entire process and moving it in a completely different direction. Moving the radar to Azerbaijan both solves some of the Russian military concerns-as the radar will not be able to track Russian ICBMs from that site-and Russian geostrategic concerns by placing any radar in a country much more in their sphere of influence…. Better, the talks about where to site the radar will take months. Putin could well play out the clock on Bush's presidency. But how can President Bush refuse to talk? Isn't Putin doing exactly what President Bush had asked-that is, talk about cooperating on anti-missile systems? If he does refuse, he will look even more the aggressor, eroding what is left of his administration's credibility. President Bush has fallen neatly into Putin's trap. They may have to invent a new name for this gambit.»

Cette si abracadabrantesque crise…

Il faut se rappeler (rapidement) d’où vient cette affaire des anti-missiles.

• Après l’échec complet de la SDI de Reagan suivit une période de complet désintérêt pour les systèmes anti-missiles. Cirincione note : «The Joint Chiefs were happy to cut this budget as soon as Presidents Reagan and Bush left office. In 1993 they formally wrote President Clinton and recommended spending only $2.8 billion with $2.3 billion of that devoted to short-range defenses.»

• C’est dans la deuxième partie des années 1990 que le système anti-missiles retrouve des partisans, sous la forme de lobbyistes proches des néo-conservateurs, de l’industrie de défense, etc., et menés, pour ce cas, par Rumsfeld (alors toujours dans l’industrie privée non-défense). Rumsfeld dirigea en 1998 la commission qui porta son nom et recommanda le développement d’une NMD (National Missile Defense), — ou BMD (Ballistic Missile Defense) — contre la Corée du Nord, présentée alors comme étant sur le point de disposer de missiles intercontinentaux. Cet argument dérisoire suffit à poursuivre la renaissance d’une dynamique anti-missile, qui fut largement concrétisée avec l’arrivée de Rumsfeld au Pentagone.

• Au printemps 2001, une équipe du département de la défense, avec Wolfowitz à sa tête, fit un tour des capitales alliées pour annoncer le lancement d’un vaste réseau NMD. Il n’est alors question, pour ce qui concerne l’Europe, que d’une base éventuelle au Royaume-Uni.

• Peu après l’attaque du 11 septembre, une “équipe” constituée d’officiels (John Bolton en tête) et d’officieux (comme Bruce K. Jackson, et d’autres proches des/ou néo-conservateurs) entame des négociations avec des pays d’Europe de l’Est. Tout cela se fait sans mandat d’aucune sorte, pour quoi que ce soit, par des organisations de type “frontiste” officiellement d’origine privée. On promet beaucoup en échange d’un engagement de soutien de la guerre en Irak (la lettre des “dix de Vilnius”). La démarche aidera accessoirement à la vente de 48 F-16 à la Pologne et lancera l’idée de bases BMD en Europe de l’Est, sans autre justification que “payer” le soutien de certains à la guerre en Irak. (Paradoxal paiement, très “américaniste-style” puisqu’il s’agit d’imposer des engagements supplémentaires à ces pays.) Les bases BMD sont présentées selon un seul et unique argument : elles sont une garantie de sécurité des USA.

A partir de là, l’idée de bases en Europe de l’Est concrétisée, on va s’employer à déterminer à quoi pourraient servir ces bases, selon quels arguments les “vendre”, etc. L’utilité et la nécessité de ces bases sont décidées après que le principe de leur construction ait été acquis. C’est un fonctionnement typique du système américaniste et pentagonesque. La crise actuelle, si l’on s’en tient aux éléments qui sont officiellement utilisés, n’a donc aucune raison d’être, aucune justification. La défense anti-missile du continent européen est aussi urgente que l’installation de filets anti-sous-marins devant les principaux ports du continent ; l’intention agressive de la Russie ne vaut pas celle de la Pologne si l’on compare le volume des paroles et ne peut même pas se comparer une seule seconde aux réalisations agressives des USA. Cette inexistence structurelle de la crise explique évidemment sa volatilité, son inconsistance, et qu’on puisse parler la semaine dernière d’une nouvelle Guerre froide avec des affrontements militaires possibles, et aujourd’hui entendre le Big Business britannique, depuis Saint-Petersbourg, ridiculiser l’“ex-Premier ministre” Tony Blair pour avoir dit à Poutine que l’Ouest ne voudrait plus investir en Russie.

Ainsi la crise ne cesse-t-elle d’en revenir à une interrogation entre alliés, notamment des Européens à l’égard des motifs des Américains, — et comme ceux-ci ne peuvent répondre de manière convaincante... Mais, d’autre part, cette crise complètement artificielle ne peut pas cesser par là où elle a commencé : en dissipant le montage qui est à son origine. Washington et ses obsessions veillent. La bataille est engagée là-bas aussi, pour la bonne poursuite du programme NMD/BMD. Après l’alarme du mois dernier, où le Congrès a commencé à montrer qu’il entendait soumettre le programme anti-missiles à une attention , les dernières informations montrent qu’une contre-offensive des partisans du système a porté ses fruits et conduit ce même Congrès à s’orienter vers un soutien massif. Il est probable que l’allocation du Congrès pour le système BMD dépassera de quelques dizaines ou centaine de $millions les $10,1 milliards demandés par l’administration pour l’année FY2008.

Cela signifie que toutes les forces habituelles, — Pentagone, néo-conservateurs, industriels, groupes de pression tels la MDAA, etc., — continueront à pousser pour le BMD, y compris en Europe. Et cela n’a aucune raison de ralentir avec le prochain président si, effectivement, les démocrates ont choisi le camp du soutien au système.

Selon Martin Sieff, de UPI : «An op-ed last week in Space News provided significant support for our assessment that the new Democrat-controlled 110th Congress wants to praise ballistic missile defense, not bury it. In it, Ellison, one of the most influential proponents of the Bush administration's BMD program, not only comes to the conclusion that Democrats and Republicans in Congress now agree on almost all funding issues associated with BMD, he also pointed out that after decades of opposing, or appearing to oppose, any costly and ambitious U.S. ballistic missile defense program on principle, the Democrats have now embraced it.»

La crise artificielle est donc faite pour durer, d’une façon erratique et chaotique puisque ses fondements sont complètement virtualistes. De ce désordre étrange peut, comme on l’a déjà envisagé à plusieurs reprises, sortir un bien. Ce bien peut apparaître dès lors que les Européens eux-mêmes commencent à s’intéresser à cette crise, entre eux et avec les Russes, en plus et en-dehors des consultations au garde-à-vous avec les Américains. Une bonne nouvelle à cet égard est la proposition faite le 7 juin au G8 par Sarkozy à Poutine, et acceptée, de l’envoi d’une délégation militaire française à Moscou pour étudier conjointement la question d’un point de vue stratégique et technique.