Une dureté révélatrice

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Une dureté révélatrice

4 juillet 2022 (17H10) – On sait que l’ancien président de la Fédération de Russie, et actuel vice-président du Conseil de Sécurité et de Défense de la même, Dimitri Medvedev, est aujourd’hui dans la ligne de mire de notre attention de communication ; du fait de sa dureté du type hypernationaliste certes (ou “eurasien systémique”, selon Douguine), mais surtout parce qu’il fut anciennement l’un des porte-drapeaux, – “aux yeux de l’Occident”, – de cette tendance libérale dite “atlantiste”, ou proaméricaniste, au sein des élites russes. Le changement de ton de Medvedev depuis février 2022 est stupéfiant, et suivre ses interventions et ses prise de parole est extrêmement instructif, non seulement à propos de lui et d’une certaine catégorie des élites russes, mais aussi à propos du sentiment général de toute la direction russe. (“Instructif”, – d’autant qu’il pourrait être l’un des candidats à la succession de Poutine, – pour la seconde fois mais dans des conditions bien différentes.)

Par conséquent, l’intervention de lui que nous allons rapporter ne surprend pas par rapport à ce néo-Medvedev que nous décrivons, mais il surprend par rapport à la mesure qu’on en peut avoir de la dureté du jugement russe aujourd’hui. Medvedev parlait, à la fin de la semaine dernière, à un Forum Juridique International à Saint-Pétersbourg ; et il prit pour cible des propositions et intentions affichées ici et là pour créer un tribunal pour juger des “crimes de guerre” de la Russie. Medvedev se réfère à un très-houleux débat au Conseil de Sécurité des Nations-Unies au tout début de la semaine dernière, avec interventions visuelles de Zelenski garantie hors-taxe (cette intervention, repentance obligatoire soulignée d’un signe de croix [éventuellement gammée, au choix] dans toute réunion internationale aujourd’hui). 

Zelenski, donc, arbitre des élégances démocratiques et pape des vertus modernistes, assurant que la Russie, “État-terroriste” pur jus, devait être jugée (sans doute t-il voulu dire : “jugée-coupable”) par un tribunal international et expulsée de l’ONU. La Pologne, la Lituanie et l’inévitable Royaume-Uni ont soutenu cette proposition qui n’a évidemment nulle chance d’aboutir puisque dépendant d’un vote où la Russie a le droit de veto ; mais bon, l’on s’agit et c’est ce qui importe ; mais bon, un peu moins disons, les Russes ne s’arrêtent à la plaisante explication de l’agitation...

L’articleque RT.com consacre à l’intervention de Medvedev commence par cette affirmation qui pourrait paraitre énigmatique et qui est certainement terrible :

« “L’Occident devrait se méfier de l'arsenal nucléaire russe lorsqu'il envisage de créer un tribunal pour ‘crimes de guerre’ contre Moscou”, a déclaré l'ancien président russe Dmitri Medvedev ».

Si on la lit dans ses implications théoriques sinon philosophiques, l’affirmation de Medvedev est effectivement d’une extrême brutalité. Elle ne discute pas du fait de savoir si la Russie a commis des “crimes de guerre” (en Ukraine notamment), ce qui est réfuté par tous les responsables russes (et par Medvedev, cela va de soi). Elle dénie à tout tribunal constitué pour juger des “crimes de guerre” de la Russie le droit de juger, – parce que, semble-t-il, la Russie est la première puissance nucléaire du monde.

« “Ces pays et ces hommes politiques croient-ils vraiment à la possibilité d'organiser un tribunal pénal contre un pays qui possède le plus grand arsenal nucléaire du monde ?” a demandé Medvedev lors du forum, ajoutant : “Je ne parle même pas des vertus pratiques de telles mesures. L’idée même, il faut l’avouer, est un non-sens complet”. »

Là-dessus, Medvedev a évidemment cité le cas des États-Unis qui devraient passer mille et une fois devant un tribunal international si la Russie y passait une fois, et qui n’ont jamais été soumis à cette procédure. Les États-Unis ont d’ailleurs officiellement averti, au début des années 2000, après 9/11 et les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak au cours desquelles leurs forces se conduisirent avec une férocité que les Russes sont très-très loin d’avoir montré en Ukraine, que si un de leurs citoyens passait en jugement devant le TPI de La Haye, ils interviendraient militairement, donc au cœur de la Hollande, pour empêcher ce crime de lèse-exceptionnalisme et rembarquer l’accusé vers les USA.

... D’où ces remarques de Medvedev :

« Il a ensuite demandé pourquoi les États-Unis, par exemple, n'ont jamais fait face à la condamnation de la communauté internationale pour leurs propres interventions militaires. “Je ne me souviens pas d'une seule tentative réussie d'organiser un tel procès pour les nombreuses campagnes militaires menées par les États-Unis au XXe et au XXIe siècle”, a-t-il déclaré.

» Bien que la Cour pénale internationale ait officiellement lancé des enquêtes pénales sur des crimes de guerre présumés commis sur le territoire de l'Afghanistan, y compris par les États-Unis et leurs alliés, ces efforts n'ont finalement pas abouti à un quelconque procès. En outre, après des années d'obstruction de la part des États-Unis, le procureur principal de la CPI, Karim Khan, a annoncé l'année dernière que son enquête se concentrerait uniquement sur les crimes commis par les talibans et l'État islamique.

» L’ancien président a insisté sur le fait que les “actions illégales” de Washington, pour ne pas dire plus, ont servi à construire une “démocratie de style anglo-saxon sur les os des populations civiles de Corée, du Vietnam, de Yougoslavie, d'Irak et d'Afghanistan”. »

Medvedev a rappelé que la Russie est des pays « à l'origine de la construction de l'ordre mondial actuel et de l'établissement des fondements juridiques de la création d'organisations internationales », – comme celles qui ont demandé la création d'un tribunal pour juger le gouvernement russe. Ce rappel n’est pas là pour argumenter de la bonne foi russe, ou pour tenter de manœuvrer par rapport à la demande de Zelenski. Elle est au contraire là pour dire, platement et crûment : “nous avons été, en tant que vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale, un des pays fondateurs de ces structures internationales et nous pouvons donc d’autant mieux en juger le désastre et le carnage que vous avez fait et faites de ces institutions, ; notamment et jusqu’à l’insupportable, en laissant s’introduire ces idées avec des personnages telles que Zelenski”.

Si nous donnons cette interprétation, c’est parce que la première affirmation de Medvedev (“Nous sommes la première puissance nucléaire, donc nous sommes intouchables”) est une terrible profession de foi selon laquelle la Force prime complètement, absolument sur le Droit. Or, Medvedev ne nous a pas habitués à de tels excès conceptuels, si l’on considère qu’il parle effectivement à partir d’un cadre déterminé par le Droit, – ou plutôt par “ce droit”-là, – car c’est bien là que se situe le point de rupture.

L’attaque brutale de Medvedev n’est pas contre le Droit (concept majusculé), mais contre “ce droit”-là ou bien, si l’on veut, et s’adressant aux Anglo-Saxons et au bloc-BAO, – “contre ce que vous avez fait du Droit”... Il faut alors y voir un signe de plus de la rupture béante, énorme, abyssale, entre la Russie (avec son conglomérat du “Grand-Sud sécessionniste”) et l’Occident, alias bloc-BAO. Il faut même aller jusqu’à l’idée qui commence à apparaître de la nécessité de la destruction des structures occidentales, du Système en un mot. Ce que Medvedev signifie alors,

• c’est qu’il ne considère plus le système juridique international perverti par le bloc-BAO comme pertinent, qu’il le traite donc comme un déchet répugnant et inverti où le Droit n’a plus court, et où seule compte la force, – et à cet égard, la Russie est bien dotée, et elle l’affichera tant qu’elle aura encore usage de ce système pourri et dégénéré ;

• c’est qu’il importe pour la Russie de conduire un mouvement mettant en place et structurant un nouveau système juridique international qui respectera le droit et sera destiné, non seulement à être une option de concurrence par rapport à l’actuel système, mais essentiellement à le remplacer après l’avoir détruit.