Un lundi vert de gris

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Un lundi vert de gris

15 septembre 2008 — Reculant devant l’analogie épouvantable du “Lundi noir” (“Black Monday”), trouvant l’expression de “lundi gris-foncé”, pour faire les malins, un peu trop contrainte, – celle du “lundi vert de gris” nous est venue finalement sous la plume. Elle sonne mieux, c’est évident; elle indique à la fois, par analogie ou signification, quelque chose d’un peu vermoulu et quelque chose de fort toxique, ce qui est le cas du vert de gris dans ses appréciations les plus pratiques, mais quelque chose qui n’est pas sans beauté dans son apparence, ce qui est le cas du vert de gris pour la peinture. N’est-ce pas, plantée, hors des exclamations épouvantées, la scène de ce lundi 15 qui voit le système bancaire le plus puissant du monde épouvantablement ébranlée, jusqu’à la mort prochaine pour nombre d’entre ses acteurs, jusqu’à l’effondrement comme font les vieilles planches vermoulues pourtant colorées de riches parures?

“Wall Street se bat pour sa survie”, titrait très tôt ce matin le Financial Times sur son site. Le titre principal a changé plusieurs fois dans la journée. Celui que nous mentionnons a été vite changé pour celui, moins dramatique et moins définitif, de “Wall Street in turmoil”. Sans doute avait-on jugé le titre de la nuit un peu trop définitif, un peu trop expéditif, un peu trop “Doomsday” (dito, Jugement Dernier). Bref, il ne faut pas trop décourager le monde, il ne faut pas détruire ce qu’il reste de confiance.

… En effet, le grand mot est dit : “confiance”. C’est le thème du commentaire de Stephen King, directeur de la gestion économique à HSBC, ce matin dans The Independent.

«This issue of trust is a problem across a wide range of markets. Information failures can destroy markets remarkably quickly. Financial markets, in particular, rely on trust. Indeed, those familiar with the banking system know that it depends entirely on trust: no bank could repay all its depositors in one day because the money simply doesn't exist (which is one reason why, when the run started, Northern Rock was such a disaster). For the most part, trust is maintained but, once in a while, things go horribly wrong, perhaps because those who were trusted abused their positions. And, as trust disappears, once-respected brands become vulnerable. Madonna, be warned.

»Each time there's a rescue, in some cases via the use of public funds, markets rally in the hope that the bad news has been dealt with. After Northern Rock, markets picked up in the hope that a line could be drawn under the UK's problems. A similar bounce took place following the absorption of Bear Stearns into JP Morgan Chase earlier in the year. Then there was the injection of funds from abroad. Sovereign wealth funds were treated like the Seventh Cavalry, supplying much-needed capital to shore up the western banking system. Some of those funds, though, may now be regretting their earlier largesse, given the subsequent further losses incurred by shareholders as many banks' share prices have continued their precipitous decline.

»The breakdown of trust within the banking system relates to five factors. First, the assets which banks have lent against – notably housing – have been falling in value. Second, many banks have not only lent directly to households but have also purchased so-called asset-backed securities – effectively second-hand loans – which they can no longer offload to others.

»Third, some banks have bet that these securities, having fallen so far in value, must bounce, forgetting that a 90 per cent drop can still be followed by a further 100 per cent decline from the new, lower, value. Fourth, banks no longer trust each other, so the loans made within the interbank market have dried up, and interbank interest rates remain high relative to policy rates.

»Fifth, governments, fearing the political fall-out, are reluctant to use taxpayers' money to bail out institutions which have been abusing trust for too long already. That reluctance, in turn, has made it more difficult to arrange takeovers. After all, who knows what will be discovered upon the opening of a financial Pandora's Box?

»The result is a financial system which looks increasingly unstable. Lehmans is the casualty du jour: on Friday, its share price was down 93.6 per cent compared with a year ago. Merrill Lynch is down 71.3 per cent, Citibank down 60.7 per cent and Morgan Stanley down 63.5 per cent. Some British bank shares have not done much better, with HBOS and RBS also having experienced dramatic declines over the last 12 months.

»As trust has ebbed away, so the banking system as a whole has begun to look remarkably fragile. No one bank knows for sure what losses other banks are harbouring. This affects all of us. Over the past 12 months, banks have been squirrelling away cash and, where possible, quietly nursing their losses. No longer do they wish to lend with greedy abandon. Credit availability has dried up, house prices have fallen and, as fears of recession have risen, so too have stock markets.

»Things are likely to get quite a bit worse. As recession bites, so banks will become even more cautious. Further lending cutbacks, though, will magnify the economic downswing and reduce the impact of interest rate cuts from the Federal Reserve, Bank of England and others. This is, potentially, a market failure on the grandest of scales. The effective nationalisation of Fannie Mae and Freddie Mac was a big, if largely expected, event, but we're not yet out of the woods. Ask policymakers in Sweden – who ended up nationalising almost their entire banking system in the early 1990s – or in Japan – where, year after year, taxpayers' money was used to prop up a banking system that was near enough bust.»

Effectivement, en marge de ces événements en cascade, on ne sait plus comment susciter, ou ressusciter la confiance, jusqu’à en devenir sot (sotte). C’est le cas de la ministre française Lagarde, obligée de constater l’extrême difficulté du système qu’elle chérie, déclarant pourtant (en marge d’une émission à Europe 1 ce matin, sur I-TV): «C’est un choc, bien entendu, un tel fleuron de la finance… Mais c’est aussi un signe d’équilibre» “Equilibre”, quoi donc? La situation (le refus de l’administration US de renflouer Lehman) montre, nous explique la ministre, que les pouvoirs publics ne veulent plus assumer les pertes pour ceux qui les subissent. Quand un homme en train de se noyer et de se débattre désespérément, soudain prend le temps de resserrer dignement le nœud de sa cravate, c’est “un signe d’équilibre” d’une certaine façon, – cela doit vous donner confiance dans son destin de noyé bien cravaté.

Pourtant, nous nous demandons si la “confiance” est vraiment partie comme quelque chose se casse, avec le choc que cela suppose. Nous vivons une tragédie financière et pourtant rien ne se passe comme au cœur d’une tragédie. Le “lundi vert de gris”, qui n’est pas le premier de la série en cours, et certainement pas le dernier, n’a rien à voir avec la dimension tragique du “mardi noir” d’octobre 1929 et ce qui suit. Notre esprit est tellement cloisonné, la représentation des communications si puissante, qu’on ne parvient pas à réaliser l’ampleur de la crise, ni à relier les crises entre elles d’ailleurs. (Car tout est lié, entre la crise financière, les crises de gestion et bureaucratiques comme celle du Pentagone, les crises géopolitiques comme la Géorgie, etc. Mais non, pourtant. Il est vrai qu’on continue à entendre des commentaires entendus, du haut de notre superbe de “maîtres du monde”, sur les déboires financiers des Russes qui veulent jouer au gros bras, par rapport à notre puissance en ce domaine. Ambrose Evans-Pritchard, mieux inspiré quand il se cantonne à l’économie, conseillait le 1er septembre de laisser faire, que les Russes se ramasseraient quand le prix du pétrole baisserait, que nous n’aurions qu’à en ramasser les morceaux. Et puis quoi? Les mettre en banque? Chez Lehman Brothers?)

La question de confiance ou la question de la confiance

C’est entendu, comme nous le signalons par ailleurs: «…what is now unambiguously the worst financial crisis since the Great Depression.» Nos lecteurs reconnaissent dans cette citation notre intérêt passionné pour cet événement (la Grande Dépression), la référence que nous en faisons constamment, l’importance très grande que nous lui accordons, hors du domaine économique. Justement, nous apprécions cette crise américaniste de 1929-1933 (jusqu’en 1941) essentiellement du point de vue psychologique, avec des causes et des conséquences essentiellement au niveau historique et politique.

Lorsque, il y a quelques mois (en janvier 2008), Robert Reich (ancien secrétaire au travail de Clinton, le plus à gauche de l’équipe Clinton) est interrogé sur la possibilité d’un nouveau 1929, il s’exclame …

«Là-dessus, Gosset enchaîne par la question évidente, qui est appelée par les explications de Reich: “Croyez-vous que nous puissions connaître un nouveau 1929?” Aussitôt, comme on dirait en un éclair, Reich se redresse et la réponse jaillit: “Oh non, certainement pas!” Puis suivent des explications scolaires, impeccables, théoriquement sans un pli: “Cela m’étonnerait grandement. Contrairement à 1929, aujourd’hui les Banques Centrales, notamment en Europe et aux USA, sont capables de générer très rapidement des liquidités. Les mécanismes d’ajustement sont très au point et on peut aisément générer les liquidités nécessaires…”»

C’est un avis répandu et, à notre sens, c’est ne pas comprendre l’essentiel de la crise de 1929. Les économistes décrivent la crise de 1929 comme on décrit une autoroute sur laquelle il y a eu un grave accident, le lieu de l’accident, les circonstances du dérapage, du tête-à-queue etc.; mais il n’expliquent pas pourquoi le conducteur roulait à 220 kilomètres à l’heure et pourquoi il a fait faire une embardée à son véhicule qui a déclenché le terrible accident. Reich nous explique les améliorations apportées à la voirie et dans la signalisation depuis 1929. Ce qui nous intéresse, c’est l’état d’esprit du conducteur actuel qui a l’air de conduire de plus en plus vite et d’être de moins en moins sûr de sa conduite.

La situation est pire qu’en 1929 parce que, dans notre perception, il semble ne s’être encore rien passé de considérable et de dramatique au niveau des événements socio-économiques et politiques, après les événements financiers qui sont eux-mêmes cloisonnés dans nos esprits et perçus comme une crise à part dont nous nous sentons étrangement étrangers, et comme immunisés contre ses effets. Ce qui nous manque par rapport à 1929, c’est paradoxalement le phénomène psychologique, le choc de la perte de confiance. La confiance est absente, Stephen King a raison, mais elle ne s’est pas activement effacée, elle ne s’est pas accompagnée du choc psychologique à mesure; elle a disparu comme on se replie “en douce”, sans qu’on proclame que le système est pourri, sans qu’on tire les conséquences au niveau de la situation générale du système parce que les conditions générales (notamment le conformisme de la pensée) et l’absence de choc psychologique l’interdisent. A partir de 1931-1932, la Dépression avait suscité les plus terribles craintes quant à la faillibilité, voire le fondement du système (en septembre 1933, le Français André Maurois rapportait ces remarques dans ses Chantiers américains: «Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l'hiver (1932-33), vous auriez trouvé un peuple complètement désespéré. Pendant quelques semaines, l'Amérique a cru que la fin d'un système, d'une civilisation, était tout proche.»)

C’est cette psychologie qui fait de la Grande Dépression un événement extraordinaire, beaucoup plus que les conditions économiques elles-mêmes. Aujourd’hui, on est très loin de cet état d’esprit. Malgré des hypothèses dans ce sens, la campagne présidentielle 2008 n’a aucun rapport avec celle de 1932, qui conduisit à la victoire de Roosevelt; l’on ne voit pour l’instant rien qui puisse nous en rapprocher d’une façon ou l’autre. Or, c’est cet état d’esprit désespéré qui suscita une réaction, qui suscita un Roosevelt tel qu’il apparut, qui soutint l’action de Roosevelt après son entée en action; à l’intensité du désespoir répondait la nécessité de mesures draconiennes, acceptées, réclamées par tous.

Aujourd’hui, tout se passe comme si nous nous anesthésions de plus en plus face à des coups, à mesure que nous prenons ces coups et en ayant tout de même conscience de ces coups, simplement dans l’attente que les coups s’arrêtent et que tout recommence “comme avant”. La population est à la fois polarisée et extrêmement fragmentée, par une communication automatique qui semble la dispenser de ses élans collectifs traditionnels mais qui lui permet tout de même d’avoir un meilleur accès à l’information. Jusqu’ici, le système a tenu parce que l’information hostile à son encontre et l’effacement de la confiance n’ont pas encore rassemblé leurs effets ni engendré un choc psychologique suffisant pour déclencher, sinon une révolte ou une riposte, au moins une prise de conscience collective. Il nous semble pourtant que cette prise de conscience est inéluctable si l’on accepte l’idée, ce qui est notre cas, que les chocs de décomposition du système vont se poursuivre parce que le système est irréparable et irréformable. Elle sera d’autant plus forte dans ses effets qu’elle a été retardée, et que le système s’est décomposé à mesure. Par contre, il nous paraît bien difficile de prévoir dans quel domaine et de quelle façon s’exerceront ces effets. Malgré le bruit imposant de la chute de Lehman Brothers, notre situation est celle d’un 1929 en train de se faire et dont nous n'entendons rien et dont nous ignorons tout de l’explosion en cours. Cela n'empêche pas ce 1929 de se faire.