Un assassinat métahistorique

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Un assassinat métahistorique

Nous présentons avec régularité des textes de  WSWS.org, le site de la IVème Internationale (trotskiste), à cause de la qualité de la documentation des faits et bien entendu aussi à cause de leur aspect farouchement anti-impérialiste quand il rencontre notre logique antiSystème. Souvent, nous réservons une remarque ironique pour la conclusion (un ou deux paragraphe) appelant à l’unité internationaliste de la “classe ouvrière”. Cette fois, si cette conclusion est présente, nous nous abstiendrons d’ironiser tant, dans un texte d’analyse sur l’assassinat du général Soleimani et sur la conduite de Trump (des USA, du Système), est parfaitement décrite la machinerie du Système dans sa complète entropisation, sa stupidité meurtrière, sa lâcheté inhérente à l’usage de  la technique (de la technologie), son degré de valeur morale qui est loin d’atteindre celui des  Capi  de la  Cosa Nostra  américaniste (le crime organisé), fonctionnant selon certains codes à respecter et une certaine notion de l’honneur de la corporation. Comparer le gouvernement du système de l’américanisme au crime organisé ou à la  Mafia, c’est faire bien trop d’honneur à ce gouvernement.

Le texte de  WSWS.org, qui date du  4 janvier 2020 dans sa version originale et du  6 janvier 2020 dans sa version française reproduite ci-dessous, saisit bien les éléments qui permettent d’embrasser l’essence du moment métahistorique que nous avons vécu, dans l’extrême bassesse de la partie qui l’a provoqué, dans l’extraordinaire démonstration qui a été faite de l’effondrement psychologique et moral de notre contre-civilisation. En soi, ce moment constitue un événement métahistorique qui a dépassé les seuls facteurs politiques et stratégiques qui y ont conduit directement ou (plus sûrement) indirectement, les supputations sans fin sur l’“empire” et les plans tramés par les  usual suspects, etc., pour nous offrir à la place une vision vertigineuse du degré d’abaissement, de désordre et de folie auquel nous sommes parvenus. Là-dessus, que ce soit  The-Donald qui dirige le spectacle en une sorte de “Monsieur Loyal” au milieu de son cirque est complètement logique ; le personnage a très largement démontré d’une façon convaincante son utilité d’indicateur coloré, à la fois de l’effondrement du Système, à la fois d’accélérateur de l’effondrement du Système.

Il apparaît d’assez peu d’importance de vouloir prédire les événements à venir dans leurs grandes lignes à partir d’un équilibre stratégique « déchiqueté », comme le décrit  Alastair Crooke. Également comme ce même Crooke l’observe, les USA avaient eu un certain succès ces derniers mois en tentant d’influencer la vague des revendications populaires en Irak, au Liban et en Iran même pour donner à ces revendications “les couleurs” d’autant de possibles “révolutions de couleur” anti-iraniennes (que ce soit contre l’influence iranienne ou contre le pouvoir iranien lui-même).

Les attaques US des 28 décembre et du 2 janvier, avec l’énorme événement de l’assassinat de Soleimani hautement revendiqué par le président des Etats-Unis lui-même, “en majesté” pourrait-on dire si ce n’était la vulgarité de l’acte et du reste, “déchiquètent” effectivement cette logique stratégique en lançant une énorme vague d’antiaméricanisme populaire en Iran, en Irak, etc. La foule de plusieurs millions d’Iraniens  aujourd’hui à Téhéran pour l’hommage au général Soleimani concrétisent le formidable succès  a contrario de l’action américaniste, refaisant une unité nationale iranienne jamais vue depuis 1979. Ainsi est effectivement interrompu « l’enchaînement cohérent des épisodes d’un récit, selon les lois de la rhétorique » au profit des « lois de la vie » répondant à l’événement métahistorique qu’est l’assassinat de Soleimani.

(On aura reconnu à cet égard, plus que jamais de saison, l’observation reprise d’une citation du texte du  3 janvier 2020 du Journal-dde.crisis de PhG : « Aristote nous apprend que dans la tragédie les événements s’enchaînent selon “la nécessité”. Cette nécessité n’est pas de nature logique mais de nature ontologique : elle ne désigne pas l’enchaînement cohérent des épisodes d’un récit, selon les lois de la rhétorique, mais l’enchaînement des actes humains et de leurs conséquences selon les lois de la vie. »)

Les Iraniens, héritiers des Perses, ont une longue patience derrière eux et une vision cosmologique du monde. Il apparaît plus probable qu’ils veuillent aménager en diverses manœuvres et actions hybrides leur nécessaire riposte, également pour faire avancer leurs intérêts stratégiques selon les opportunités inattendues que leur offre l’étrange acte de l’américanisme déchaîné ; cela, comme presque un signe du ciel, alors que des interprétations presque comme autant d’automatisme seraient de mettre à leur crédit, ou au crédit d’une influence paradoxale, tout événement antiaméricaniste même sans affinité iranienne, comme cette  attaque réussie de ce dimanche par le groupe somalien al-Shabaab, (affilié à al-Qaida) contre la base US de Manda Bay, au Kenya. De ce point de vue, il apparaît d’assez peu d’importance de prétendre prédire les événements à venir ; tout juste peut-on envisager qu’une période de stagnation et d’enlisement de la tension crisique extrême, avec accident(s) possible(s), va succéder à l’acte américaniste qui se voulait sans doute décisif ...

... Et l’on peut aussi avancer cette hypothèse intéressante par rapport à la stratégie “déchiquetée” que le théâtre principal de cet enlisement pourrait être l’Irak bien plus que l’Iran, avec les relations entre USA et Irak mises en cause d’une façon inattendue et imprévue. En effet, le pays principalement humilié et touché par l’acte américaniste, paradoxalement, c’est l’Irak. Comme le note encore Alastair Crooke :

« Et la façon dont l’assassinat a été réalisé est aussi sans précédent.  Soleimani était en visite officielle en Irak. Il est arrivé ouvertement de Syrie en tant qu'invité de marque et a été accueilli sur le tarmac par un fonctionnaire irakien tout aussi haut placé, Al-Muhandis, qui a également été assassiné (avec sept autres personnes).  Tout était fait ouvertement et officiellement. Le général Soleimani utilisait régulièrement et sans autre précaution son propre téléphone portable car il soutenait qu'en tant qu’officiel de haut niveau de son pays, s’il devait être assassiné par un autre État il s’agirait purement et simplement d’un acte de guerre.
» Cet acte, perpétré à l’aéroport international de Bagdad, ne constitue pas seulement le franchissement de toutes les “lignes rouges”, mais aussi une humiliation infligée à l'Irak, – à son gouvernement et à son peuple. L’événement va bouleverser le positionnement stratégique de l’Irak. La tentative irakienne classique d’établir un équilibre des influences entre Washington et l’Iran sera balayée par le peu de cas de la souveraineté du pays qu’a démontré l’hybris de Trump et l’action de ses drones et ses missiles. Cela pourrait bien marquer le début de la fin de la présence américaine en Irak (et donc aussi en Syrie) et, en fin de compte, de l'empreinte américaine au Moyen-Orient. »

Après le vote du parlement irakien, hier, demandant le retrait “des troupes étrangères” du sol irakien, donc des forces US alors que les mêmes USA sont en train de préparer un renforcement de 5 000 hommes de leur contingent de 5 200 hommes déployés en Irak, ce pays pourrait ou devrait devenir le théâtre de tensions maximales. En effet, comme chacun l’imagine, avec le système de l’américanisme il n’est pas facile de se débarrasser de ses forces stationnées dans un pays “ami” pour le “protéger” à peu près comme on occupe un vassal à qui il est demandé d’être à la fois obéissant et reconnaissant. Cette attitude toute impériale est doublée d’une trouille si intense devant les pertes et troubles possibles que les forces US sont totalement coupées des populations dont elles sont pourtant censées conquérir “les cœurs et les esprits”.

Compte tenu de ces diverses occurrences dont le constat que les USA ont réussi à faire contre eux l’unité nationale du Parlement irakien (Kurdes et Sunnites compris), la réaction de Pompeo (“Nous ne partirons pas”) et  celle de Trump (“Nous ne partirons que si l’on nous paie les $milliards qu’ont coûté nos bases ou nous déciderons de très dures sanctions contre l’Irak”) laissent augurer bien des difficultés. Enfin, il faut tenir compte du fait qu’il faut de toutes les façons des mois et des mois pour déménager tel ou tel lieu confié à la vigilance des G.I. On pourrait donc déboucher sur une sorte de remake de type hollywoodien, disons une sorte de troisième “guerre d’Irak” pour les USA, après les premier (1990-1991) et second (2003-2007) épisodes. 

En attendant, l’article de Bill Van Auken, de WSWS.org, sous le titre de « L’assassinat de Qassem Soleimani et l'assassinat comme politique d’État » nous restitue les circonstances diverses de l’assassinat par rapport au comportement de la direction américaniste, aussi bien que le caractère et la carrière de la victime. (Sur Qassem Soleimani, on peut lire aussi un article de Scott Ritter sur RT.com très bien documenté, ce 3 janvier 2020. Ancien major du Corps des Marines, Ritter a notamment été l’un des chefs des inspecteurs de l’ONU en Irak dans les années 1990. Son comportement très anti-irakien l’a tout de suite mis en évidence durant cette mission, mais Ritter a ensuite évolué radicalement jusqu’à quitter l’armée US pour prendre une position de complète dissidence. Ritter fait également partie du groupe dissident d’anciens officiers de renseignement et de sécurité nationale  VIPS.)

dedefensa.org

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L’assassinat comme politique d’État

Avec l'assassinat par un drone du général iranien Qassem Soleimani et de sept autres personnes à l'aéroport international de Bagdad aux petites heures du matin vendredi, l'administration Trump a perpétré un acte criminel de terrorisme d'État qui a stupéfié le monde entier.

Le meurtre de sang-froid par Washington d'un général de l'armée iranienne et d'un homme largement décrit comme la deuxième personnalité la plus puissante de Téhéran est incontestablement à la fois un crime de guerre et un acte de guerre direct contre l'Iran.

Il faudra peut-être un certain temps avant que l'Iran ne réagisse à ce meurtre. Il ne fait aucun doute que Téhéran réagira, en fait, surtout face à l'indignation du public au sujet du meurtre d'une figure qui avait un grand nombre de partisans.

Mais l'Iran consacrera sans doute à sa réponse beaucoup plus d'attention que Washington n'en a accordé à son action criminelle. Le Conseil national de sécurité du pays s'est réuni vendredi et, selon toute probabilité, les responsables iraniens ont discuté du meurtre de Soleimani avec Moscou, Pékin et, très probablement, avec l'Europe. Les responsables américains et les médias capitalistes semblent presque vouloir des représailles immédiates pour leurs propres fins, mais les Iraniens ont de nombreuses options.

C'est un fait politique que l'assassinat de Soleimani a effectivement déclenché une guerre des États-Unis contre l'Iran, un pays quatre fois plus grand et avec plus du double de la population de l'Irak. Une telle guerre menacerait de propager le conflit armé dans toute la région et, en fait, dans le monde entier, avec des conséquences incalculables.

Ce crime, motivé par le désespoir croissant des États-Unis face à leur position au Moyen-Orient et la crise interne croissante au sein de l'administration Trump, est stupéfiant par son degré d'imprudence et d’illégalité. Le recours par les États-Unis à un acte aussi odieux témoigne du fait qu'ils n'ont atteint aucun des objectifs stratégiques qui ont conduit aux invasions de l'Irak en 1991 et 2003.

Le meurtre de Soleimani est l'aboutissement d'un long processus de criminalisation de la politique étrangère américaine. Les «assassinats ciblés», un terme introduit dans le lexique de la politique impérialiste mondiale par Israël, ont été utilisés par l'impérialisme américain contre des terroristes présumés dans des pays s'étendant de l'Asie du Sud au Moyen-Orient et à l'Afrique au cours de près de deux décennies. Il est toutefois sans précédent que le président des États-Unis ordonne et revendique publiquement le meurtre d'un haut fonctionnaire en visite légale et ouverte dans un pays tiers.

Soleimani, le chef de la Force Quds du Corps des gardiens de la révolution islamique en Iran, n'était pas un Oussama ben Laden ou un Abou Bakr al-Baghdadi. Au contraire, il a joué un rôle central dans la défaite des forces d'Al-Qaïda et de l’État islamique (EI), que ces deux figures, toutes deux assassinées par les escadrons de la mort des opérations spéciales américaines, avaient dirigées.

Des centaines de milliers de personnes ont rempli les rues de Téhéran et des villes à travers l'Iran vendredi pour pleurer et protester contre le meurtre de Soleimani, qui était considéré comme une icône du nationalisme iranien et de la résistance aux attaques de l'impérialisme américain sur le pays depuis des décennies.

En Irak, l'attaque du drone américain a été fermement condamnée comme une violation de la souveraineté du pays et du droit international. Parmi ses victimes, on compte non seulement Soleimani, mais aussi Abu Mahdi al-Muhandis, le commandant en second des Forces de mobilisation populaire (FMP) irakiennes, la coalition de milices chiites comptant 100.000 combattants qui est considérée comme faisant partie des forces armées du pays.

Cette réponse tourne en dérision les déclarations de voyou ignorantes de Trump et de ses conseillers. Le président américain, s'exprimant depuis son lieu de villégiature de Mar-a-Lago en Floride, s'est vanté d'avoir «tué le terroriste numéro un dans le monde». Il a poursuivi en affirmant que «Soleimani complotait des attaques imminentes et sinistres contre des diplomates et des militaires américains, mais nous l'avons pris sur le fait et nous l'avons éliminé.»

Trump a accusé le général iranien de «perpétrer des actes de terreur pour déstabiliser le Moyen-Orient depuis 20 ans.» Il a déclaré: «Ce que les États-Unis ont fait hier aurait dû être fait il y a longtemps. Beaucoup de vies auraient été sauvées.»

Qui le président américain pense-t-il tromper avec sa rhétorique mafieuse? Les 20 dernières années ont vu le Moyen-Orient dévasté par une série d'interventions impérialistes américaines. L'invasion américaine illégale de l'Irak en 2003, basée sur des mensonges concernant les «armes de destruction massive», a coûté la vie à plus d'un million de personnes, tout en décimant ce qui avait été l'une des sociétés les plus avancées du monde arabe. Avec la guerre de dix-huit ans menée par Washington en Afghanistan et les guerres de changement de régime lancées en Libye et en Syrie, l'impérialisme américain a déclenché une crise régionale qui a tué des millions de personnes et en a forcé des dizaines de millions à fuir leurs foyers.

Soleimani, que Trump a accusé d'avoir «fait de la mort d'innocents sa passion maladive», – une description appropriée de lui-même, – s’est élevé à la tête de l'armée iranienne pendant la guerre Iran-Irak qui a duré huit ans et qui a coûté la vie à environ un million d'Iraniens.

Il s'est fait connaître de l'appareil militaire, de renseignement et diplomatique américain en 2001, lorsque Téhéran a fourni des renseignements à Washington pour l'aider à envahir l'Afghanistan. Au cours de la guerre américaine en Irak, les responsables américains ont mené des négociations indirectes avec Soleimani alors même que sa Force Quds apportait son aide aux milices chiites qui résistaient à l'occupation américaine. Il a joué un rôle central dans le choix des politiciens chiites irakiens qui ont dirigé les régimes installés sous l'occupation américaine.

Soleimani a ensuite joué un rôle de premier plan dans l'organisation de la défaite des milices liées à Al-Qaïda qui se sont déchaînées contre le gouvernement de Bachar al-Assad dans la guerre orchestrée par la CIA pour le changement de régime en Syrie, puis dans le ralliement des milices chiites pour vaincre la progéniture d'Al-Qaïda, l’EI, après qu'il eut envahi environ un tiers de l'Irak, en mettant en déroute les forces de sécurité formées par les États-Unis.

Qualifier un tel personnage de «terroriste» signifie seulement que tout fonctionnaire ou commandant militaire d'un État, n'importe où dans le monde, qui entrave les intérêts de Washington et des banques et sociétés américaines, peut être qualifié de tel et être ciblé pour un meurtre. L'attaque de l'aéroport de Bagdad montre que les règles d'engagement ont changé. Toutes les “lignes rouges” ont été franchies. À l'avenir, la cible pourrait être un général ou même un président en Russie, en Chine ou, en fait, dans n'importe quelle capitale des anciens alliés de Washington.

Après cet assassinat célébré publiquement, – ouvertement revendiqué par un président américain sans même un semblant de déni, – y a-t-il un chef d'État ou une figure militaire éminente dans le monde qui puisse rencontrer des responsables américains sans avoir à l’esprit que si les choses ne se passent pas bien, il pourrait lui aussi être assassiné?

L'assassinat du général Soleimani à Bagdad a été comparé par Die Zeit, l'un des journaux allemands de référence, à l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand d’Autriche en 1914. Comme lors de cet événement, écrit-il, «Le monde entier retient son souffle et attend anxieusement ce qui pourrait arriver.»

Cet acte criminel comporte la menace d'une guerre mondiale et d'une répression dictatoriale à l'intérieur des frontières des États-Unis. Il n'y a aucune raison de croire qu'un gouvernement qui a adopté le meurtre comme instrument de politique étrangère s'abstiendra d'utiliser les mêmes méthodes contre ses ennemis intérieurs.

L’assassinat de Soleimani est une expression de la crise extrême et du désespoir d'un système capitaliste qui menace de jeter l'humanité dans l'abîme.

La réponse à ce danger réside dans la croissance internationale de la lutte des classes. Le début de la troisième décennie du 21e siècle est témoin non seulement de la poussée vers la guerre, mais aussi de la montée en puissance de millions de travailleurs à travers le Moyen-Orient, l'Europe, les États-Unis, l'Amérique latine, l'Asie et tous les coins du monde dans la lutte contre les inégalités sociales et les attaques contre les droits sociaux et démocratiques fondamentaux.

C'est la seule force sociale sur laquelle peut se fonder une véritable opposition à la campagne de guerre des élites capitalistes au pouvoir. La réponse nécessaire au danger de guerre impérialiste est d'unifier ces luttes croissantes de la classe ouvrière par la construction d'un mouvement anti-guerre socialiste, international et uni.

Bill Van Auken,WSWS.org 

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