Ukrisis en suspens

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Ukrisis en suspens

17 août 2022 (20H55) – ... Quand le titre dit “en suspens”, cela signifie “en attente” de quelque chose, et cela dans une atmosphère étrange, en suspension si vous voulez, attendant que l’Éole des grands événements se décide à souffler dans la direction choisie par les dieux. Le fait est que je perçois la guerre d’Ukrisis, non pas encalminée, non pas stagnante, mais plutôt dans une immobilité symbolique pleine de tensions souterraines, qui définit bien cette attente.

Je réalise cette sensation que j’éprouvais si vaguement et sans vraiment m’y arrêter, à la lecture d’une page du blog de Andrei Martyanov du 16 août. D’abord, Martyanov nous donne un extrait d’une dépêche de Tass (d’abord en russe, qu’il traduit en anglais, restituée ici en français)

« Les planificateurs occidentaux ont pratiquement fait une croix sur le régime de Kiev et planifient déjà la partition de l'Ukraine, a déclaré le porte-parole du Service de renseignement extérieur, le colonel-général Vladimir Matveev, lors de la Conférence de Moscou sur la sécurité internationale. “De toute évidence, l'Occident ne se préoccupe plus du sort du régime de Kiev. Comme le montrent les informations reçues par le SVR, les planificateurs occidentaux l'ont presque passé par pertes et profits et sont en train d'élaborer des plans pour la division et l'occupation d'au moins une partie des terres ukrainiennes”, a-t-il déclaré. Toutefois, selon le général, l'enjeu dépasse largement l'Ukraine : pour Washington et ses alliés, il s'agit du sort du système colonial de domination mondiale. »

Ensuite, Martyanov poursuit en commentaire, qui renvoie à d’autres détails de l’intervention du porte-parole du SVR :

« Parmi les nombreuses choses que Matveev a exposées, l'une d'entre elles s’impose particulièrement, à savoir le détachement des États-Unis de la réalité et leur approche dogmatique de leurs anciennes possessions coloniales, qui se réduisent aujourd'hui à l'Europe. Cela explique la dissonance cognitive des États-Unis qui créent de plus en plus de chaos dans des tentatives désespérées de préserver une domination mondiale déjà perdue. Comme le dit Matveev (en russe), une telle approche est risible mais aussi dangereuse. Il a résumé cette attitude en utilisant cette image : “L’Occident s’affaiblit, il trébuche mais se croit toujours puissant...”, ce qui est tout à fait vrai si l'on considère non seulement ce que l'Occident combiné fait mais aussi qui est à la barre. Il s’agit donc d'un ensemble très intéressant de déclarations du SVR. »

Tout cela est dit alors que les événements militaires en Ukraine semblent figées, ou plutôt ne “bénéficient” plus d’une publicité importante. Il y a pourtant deux points d’agitation, très spécifiques, très spectaculaires et très dangereux.

• Les affrontement autour du site de la centrale nucléaire de Zaporozhye, marqués hier par des tirs de plusieurs missiles ukrainiens dont on discute bien entendu avec fièvre pour savoir si ce sont les Ukrainiens qui attaquent les Russes, ou bien les Russes qui attaquent des Ukrainiens pro-russes au milieu de soldats russes, sans doute pour le panache. Le risque, selon les Ukro-Russes parlant sans autorisation du département d’État, notamment Vladimir Rogov, membre de l'administration du gouvernement local, est qu’un coup au but sur le système de refroidissement aurait des conséquences apparentant ses effets à une “arme nucléaire sale”.

« “L’un des missiles guidés a frappé à seulement dix mètres" des barils contenant le combustible nucléaire usé, a déclaré Rogov à Soloviev Live. “D'autres ont frappé un peu plus loin, à 50 ou 200 mètres”.

» Le site de stockage étant à l'air libre, toute frappe entraînera la libération de déchets nucléaires de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de kilogrammes et la contamination de la zone, a expliqué le fonctionnaire. “En langage clair, ce serait comme une bombe nucléaire sale”, a déclaré Rogov.

» Si le réacteur lui-même ne peut être détruit qu'avec une arme nucléaire tactique, les systèmes de refroidissement et le stockage des déchets sont beaucoup plus vulnérables et leur endommagement pourrait facilement provoquer une catastrophe, a précisé le responsable. Les troupes ukrainiennes ont déjà tiré “plusieurs dizaines” de projectiles lourds sur les systèmes de refroidissement, a ajouté M. Rogov. Si elles parviennent à désactiver un tel système, cela pourrait provoquer une fusion plus importante que la catastrophe de Tchernobyl en 1986. »

• Il y a aussi les événements en Crimée (explosions, dont l’une reconnue comme un sabotage par les Russes), et particulièrement des menaces contre le pont de Kerch, entre la Crimée et la Russie continentale. La dernière interprétation est que cette attaque serait la contre-attaque ukrainienne contre Kherson, promise et non tenue. Explication d’un vrai officiel ukrainien...

« Le pont russe de Crimée, la plus grande structure de ce type en Europe, “devrait être détruit”, a averti un collaborateur du président ukrainien Vladimir Zelensky. “C'est une construction illégale et le principal point d'accès pour approvisionner l'armée russe en Crimée”, a déclaré Mikhaïl Podolyak au Guardian mardi, expliquant pourquoi Kiev veut l'attaquer. [...]

» [Concernant les deux explosions en Crimée], Kiev n'a pas officiellement revendiqué les incidents, mais de nombreux responsables ukrainiens ont laissé entendre que c'était le cas, Podolyak suivant le modèle dans son interview avec le journal britannique.

» “Je suis certainement d'accord avec le ministère russe de la défense, qui prévoit d'autres incidents de ce type dans les deux ou trois prochains mois. Je pense que nous pourrions en voir davantage”, a-t-il noté.

» L'assistant du président ukrainien a qualifié les attaques clandestines présumées de “contre-offensive”, de nature différente du type d'action militaire habituellement décrit par ce terme. “Une contre-offensive ukrainienne est très différente [d'une contre-offensive russe]. Nous n’utilisons pas les tactiques des années 60 et 70, du siècle dernier”, a-t-il affirmé. Le Guardian a suggéré que Podolyak avait peut-être tacitement admis l'incapacité de l'Ukraine à rassembler des troupes et des armes pour une véritable contre-offensive contre les troupes russes sur le champ de bataille. »

Supputations & interprétations...

Une fois écartées toutes les scories des simulacres extraordinaires qui enveloppent les événements militaires en Ukraine, il resterait certaines hypothèses expliquant aussi bien les incidents sur les deux points détaillés, que les affirmation du SVR. Dans les deux cas, il s’agit d’actions politiquement très hasardeuses, qui ont de fortes possibilités jusqu’à l’extrême de la certitude, d’être considérés par les Russes comme des casus belli impliquant des frappes de décapitation contre l’Ukraine, voire des frappes contre des objectifs alliés (de l’OTAN). Il est probable que les Russes commenceraient par les premiers et, selon les réactions des pays de l’OTAN, y ajouteraient ou non la seconde option.

Dans l’hypothèse générale évoquée, il est très possible, sinon probable que l’équipe Zelenski, se sente effectivement beaucoup moins soutenue par l’Ouest depuis plusieurs semaines, notamment (en dernière instance), du fait de son incapacité de lancer une contre-offensive sur Kherson. Elle pourrait alors envisager ces deux options (Zaporozhye et/ou Kerch) pour brutalement dramatiser le conflit et obliger l’Ouest (les USA) à y rester, à continuer à la soutenir, voire à entrer dans le conflit. Le cas du pont de Kerch est particulièrement ambigu puisqu’il est, même selon la logique-Zelenski, au moins autant à la Russie qu’au Zelenskistan.

De toutes les façons, les deux menaces sont du type catastrophique, apte à enflammer le conflit à un niveau beaucoup plus haut que celui où il se trouve actuellement. Un tel événement trouverait les Russes dans un état d’esprit multiplié d’intransigeance tandis que les USA flottent dans une ‘cinetic diplomacy’ démente et sans beaucoup de moyens militaires ni aucun lien avec la réalité, – là-dessus, le SVR ne se trompe certainement pas. (Même chose pour certains Européens, sans aucun doute, notamment les Français du Macronistan qui s’avèrent être d’un niveau inimaginable de bassesse soumise et de sottise arrogante.)

Un tel scénario est une voie royale pour une extension maximale, du conflit certes, mais parallèlement, et de mon point de vue beaucoup plus rapidement que le conflit lui-même, extension maximale des crises internes, aussi bien de la pseudo-“coalition” du bloc-BAO que des pays le composant. Un moyen d’éviter une telle issue est la liquidation de l’équipe Zelenski par les Occidentaux, ce qui demande une certaine unité d’action au moins aux USA (entre les diverses factions), ou bien un coup d’éclat de l’un ou l’autre centre de pouvoir (la CIA, jusqu’ici très discrète et dont on dit que le directeur Burns aurait une action personnelle importante après des Russes).

Les tout récents nouveaux-déboires du SBU indiquent qu’il existe une opposition au sein du régime qui peut jouer un rôle dans cette orientation intra-démocratique... D’autre part et inversement, Zelenski dispose d’une telle surface hystérico-médiatique établie par le déchaînement du simulacre de la presseSystème et des élites du même bord que son élimination constituerait une opération extrêmement délicate, qui peut alimenter un peu plus la détérioration du climat dans le monde américaniste-européaniste.

Pendant ce temps, les liens entre Chinois et Russes, diplomatiquement et militairement, ne se sont jamais mieux portés.

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