Ukrisis, catastrophe potentielle

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Ukrisis, catastrophe potentielle

• Pour les analystes qui ne se satisfont pas de la méthode de la bienpensance, ‘Ukrisis’ reste encore un mystère à éclaircir. • Ce texte nous offre une perception magistrale de l’énormité de l’enjeu. • Titre original: « La catastrophe potentielle d’une mauvaise perception de la “guerre totale” interprétée comme une guerre tactique. » • Contribution d’Alastair Crooke.

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Une catastrophe potentielle

La guerre qui se déroule en Ukraine est comprise d’un côté, – le point de vue occidental au sens large, – en termes d’expression séculaire de la culture occidentale actuelle. En général, elle est présentée comme une lutte entre cette culture, vaguement présentée comme une “démocratie”, et la culture autoritaire de la Russie, de l’Iran et de la Chine, – des cultures qui reflètent des valeurs offensives, nativistes et répressives “incorrectes”.

On pense que Poutine “a senti la faiblesse du leadership politique en Amérique et, comme un joueur d'échecs qui voit une faiblesse sur l'échiquier et une ouverture pour une attaque, – il la saisit”.

Il s’agit là de la lecture incontestable et sincère d’une majorité d’Occidentaux.  Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi elle s’est imposée.  Elle correspond étroitement au zeitgeist actuel, l’esprit du temps selon lequel toute politique n’est qu’un schéma manichéen entre les “bons”, qui voient les choses de manière “moderne” et culturellement consciente, et ceux qui n'ont pas réussi à se “décoloniser” de leur passé.

Cela n’explique toutefois pas entièrement la frénésie de passion hostile dirigée contre Poutine, la Russie et tout ce qui est russe. Rien de tel n'a été observé depuis la Seconde Guerre mondiale.  Même à cette époque, on ne considérait pas comme absolument mauvais tout ce qui était allemand.

En dépit de la passion, cette lecture occidentale du monde a une logique sous-jacente. Et c’est une logique qui est inéluctable et pleine de dangers. Par exemple, le discours de Zelenski devant le Congrès américain mettait en évidence une nation confrontée à une attaque non provoquée ; une nation qui a attiré le soutien et la sympathie du reste du monde, mais qui n’est pas membre de l'alliance de l'OTAN.  Le message était simple et clair : “Je vous demande [vous, qui êtes d’Occident] d’en faire plus”.

En réponse, l'ancien secrétaire à la défense Leon Panetta a décrit cette semaine Zelenski comme « probablement le lobbyiste le plus puissant du monde à l'heure actuelle ».  Une fois encore, la logique qui sous-tend la construction selon laquelle la Russie a lancé, – sans provocation – la plus grande guerre terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale pour un gain tactique “sur l'échiquier” définit inéluctablement la réponse évidente : un soutien militaire accru à Kiev est nécessaire pour que Poutine perçoive le danger sur l'échiquier et agisse pour protéger ses “pièces d’échecs” de grande valeur.

Jusqu’à présent, le soutien des États-Unis est tout juste, vraiment tout juste inférieur à une intervention de l'OTAN.  Les paroles de Zelenski et la vidéo qu'il a partagée (par ailleurs clairement conçues par une agence de relations publiques professionnelle, – Zelenski mal rasé, t-shirt militaire de campagne, etc.) ont eu un impact émotionnel qui a fait passer cette apparition (et celles dans d’autres capitales) de l’ordinaire à l’extraordinaire. La question évidente est de savoir à quoi cela va mener.

M. Panetta a suggéré, en guise de riposte, que « si Poutine redouble d'efforts, les États-Unis et l'OTAN doivent faire de même ».

Il s’agit d’être clair : Panetta n’est pas seul à juger de la sorte. La communication de guerre, la frénésie guerrière s’accélèrent. D'aucuns exhortent Zelenski à continuer à faire passer le message, lui disant qu’en fin de compte, le refus de l’OTAN d’intervenir finira par céder.

Mais que se passe-t-il si cette analyse consensuelle est erronée ? Si elle constitue une mauvaise lecture potentiellement catastrophique de Poutine et de son équipe et, surtout, de l’état d’esprit de la majorité des Russes ? 

Le simple fait de considérer le conflit à travers une lentille aussi réductrice omet et efface toutes les connotations religieuses, raciales, historiques, politiques et culturelles cachées du conflit. Cela facilite un stéréotype banal qui peut conduire à une mauvaise prise de décision.

Si l’Occident a tort dans son stéréotype d’un “dirigeant autoritaire sans principes” – Poutine, qui engage son pays dans la guerre pour un gain tactique éphémère contre l’Occident, – alors l'Occident peut aussi avoir tort de penser qu’il mène une guerre tactique ; et donc l’Occident peut aussi avoir tort d’imaginer que les ripostes tactiques consistant à infliger le plus de mal aux Russes pour faire pencher la balance pour aboutir à “un recul, réduisant Poutine à sa plus simple expression”.

Ce que nous aurions alors, c'est une guerre totale livrée d'un côté par la Russie, présentée comme une guerre dans laquelle soit la Russie se défend, soit elle cesse d'exister ; et de l'autre côté, un “Occident” enfermé dans la logique de sa propre construction et se rapprochant de sa propre “guerre sainte” (sécularisée).

Les paroles et la vidéo de Zelenski ont eu un fort impact émotionnel dans les capitales occidentales, – elles étaient clairement destinées à alimenter une atmosphère d’émotions vives, presque au point de rupture du paroxysme. Cette charge émotionnelle s’ajoute à l’angoisse d'une Amérique en déclin, à l’évidence que de moins en moins de pays s’inclinent instinctivement devant les États-Unis comme par le passé. C’est inquiétant. Cela peut déclencher des sentiments d’agressivité et de désir de riposter à celui qui rabaisse la croyance de cette nation (les États-Unis) dans son destin exceptionnel.

Ce contenu émotionnel empêche déjà les commentateurs occidentaux de voir les réalités militaires sur le terrain, qui sont ignorées et effacées par les déclarations quotidiennes d’atrocités déchirantes.  Dans l’Occident d'aujourd’hui, l’analyse est devenue une simple expression de la culture bienpensante, et toute mention des réalités du terrain, presque un crime. C’est le contexte idéal pour conduire à de graves erreurs.

À quoi cela mènera-t-il ?  La logique le suggère : une guerre totale occidentale.

Un cinéaste russe partout reconnu pour son talent, Nikita Mikhalkov, a prononcé son propre discours au peuple russe, – un parallèle avec le discours de Zelenski au Congrès, peut-être ?

« Regardez-vous, [peuple russe], et rappelez-vous qu’ils vous feront la même chose si vous faites preuve de faiblesse... Mes frères, rappelez-vous le sort de la Yougoslavie et ne les laissez pas vous faire la même chose. Je suis personnellement convaincu que ce n'est pas une guerre entre la Russie et l'Ukraine, ce n’est pas une guerre entre la Russie, l'Europe et l’Amérique. Ce n'est pas une guerre pour la démocratie comme ils veulent nous en convaincre. C'est une tentative globale, et peut-être la dernière, de la civilisation occidentale d’attaquer le monde russe, l'éthique orthodoxe et ses valeurs traditionnelles. Celui qui a été élevé sur ces valeurs n'acceptera jamais ce qu'ils nous proposent, des mariages homosexuels à la légalisation du fascisme. La guerre est une chose terrible. Je ne connais pas une personne normale qui pense que la guerre est une bonne chose. Mais l’Ukraine, l'Amérique et l'Europe ont commencé à se préparer à cette guerre dès 1991... Il y a deux façons de sortir de cette situation : soit nous nous défendons, soit nous cessons d'exister. En fin de compte, je vous offre les sages paroles d'un homme intelligent : “Il vaut mieux être pendu pour sa loyauté qu’être récompensé pour sa trahison”. »

Mikhalkov n'est pas un cas isolé. La Dr Mariya Matskevich, de l'Institut de sociologie de l'Académie des sciences de Russie, explique qu’une grande partie de la population russe considère la guerre en Ukraine comme “une lutte sainte” et “une guerre de la Russie avec le reste du monde”. Elle ajoute qu’il s'agit d’une position que de nombreux Russes trouvent bien plus concevable que toute coopération avec le monde extérieur. Elle note que les sondages démontrent régulièrement, et généralement avec précision, la pertinence de ce modèle, ainsi que la croyance répandue que ce que la Russie fait en Ukraine est de se défendre contre une attaque occidentale. Pour cette raison, le soutien populaire russe à Poutine, à son gouvernement et même à son parti Russie Unie a augmenté depuis le début des hostilités.

La notion de “guerre totale” a été exprimée avec force sur une chaîne de télévision à grande écoute par un éminent penseur et auteur russe, le professeur Douguine. Son point de vue a suscité un large soutien :

• La guerre en Ukraine n’est pas seulement existentielle pour l'État russe, elle l’est aussi pour le peuple russe, sa culture et sa civilisation.

• Une issue favorable en Ukraine est la clef de la création d’un nouvel ordre mondial.

• Jusqu'à présent, l’Occident n’a jamais accepté la Russie comme partenaire, mais l’opération en Ukraine va changer cela.

Vous pouvez être d'accord ou non avec ce point de vue, mais là n'est pas la question. La question est de savoir s’il s’agit d'une opinion authentique, ou non, du peuple russe. Si c’est le cas, alors Poutine et la Russie ne reculeront pas devant une nouvelle série de sanctions occidentales, ni même devant de nouveaux drones ou de nouvelles armes fournies à Kiev : la guerre totale est, bien sûr, existentielle, – elle ira jusqu’au bout.

Un éminent universitaire serbe, le professeur Vladusic, replace cette question dans un contexte plus large. Il existe une carte des civilisations dans le ‘Choc des civilisations’ de Huntington. Sur cette carte, l’Ukraine et la Russie sont peintes de la même couleur, car elles appartiennent à la même civilisation, la civilisation orthodoxe. Et juste à côté de l'Ukraine, commence la couleur sombre avec laquelle Huntington marque la civilisation de l'Occident :

"[En] regardant la guerre à travers les yeux de Huntington, voici ce que je conclu : la guerre entre la Russie et l'Ukraine est une grande catastrophe pour la civilisation orthodoxe. L'hypothétique disparition de la Russie serait également la fin de la civilisation orthodoxe, car il n'existe aucun autre pays orthodoxe suffisamment puissant pour défendre les autres nations orthodoxes. Huntington me souffle alors qu’il n’est jamais arrivé dans l’histoire qu’un pays passe d’une civilisation à une autre, non pas parce que certains pays n’ont pas essayé, mais parce que, tout simplement, les autres civilisations ne les ont jamais acceptés définitivement. Sans la Russie, le poids géopolitique des pays orthodoxes restants chuterait tellement que les autres civilisations les ramèneraient, au mieux, au rang de colonies moribondes. Bien entendu, cela s’applique également à l'Ukraine. Au moment où la Russie serait vaincue, ce qui signifie très probablement divisée en plusieurs États, le même sort s’abattrait probablement sur l'Ukraine. Nous savons tous ce que signifie le mot “balkanisation”. »

Tout se passe comme si la guerre totale pouvait devenir inévitable.  Les deux interprétations différentes de la “réalité” ne se touchent à aucun moment. La logique est inéluctable. Dans ces architectures de la haine, des faits historiques sélectionnés ou inventés sur la Russie, sa culture et sa nature raciale sont sortis de leur contexte et insérés dans des structures intellectuelles préétablies pour accuser le président Poutine de “voyou” et de “criminel de guerre”.

Si nous allons dans cette direction, ce sera à cause de l'erreur potentiellement catastrophique de percevoir la Russie comme un simple acteur transactionnel, – une approche qui découle de la dénonciation par l'Occident de son propre héritage culturel. Le processus est simple : autrefois, une œuvre d’art, un grand livre était lu pour éclairer et comprendre les événements passés. Aujourd’hui, elle n’est comprise que comme l'expression d'une culture contemporaine. Il suffit de qualifier cette culture comme politiquement incorrecte (comme blanche, misogyne ou coloniale), et immédiatement elle devient politiquement incorrecte, ce qui signifie que toute mention d’elle est un crime. Comment alors comprendre l'histoire russe ? C’est tout simplement impossible.

On ne peut pas comprendre que les Russes lisent leur histoire comme une longue succession millénaire de tentatives d’anéantir la Russie, d’antagonisme et de racisme anciens à l'égard des Slaves. On ne peut pas comprendre comment les Russes en arrivent logiquement à interpréter la récente intervention des États-Unis dans l’orthodoxie traditionnelle, par l’intermédiaire du patriarcat de Constantinople, comme étant destinée à favoriser un schisme dans la communauté orthodoxe afin de saper le patriarcat de Moscou (le rempart de la pensée sociale traditionnelle) et d’insuffler les ferments du libéralisme occidental et les valeurs culturelles occidentales dans les églises orthodoxes nationales. De nombreux Russes pieux considèrent le conflit ukrainien comme une “guerre sainte” visant à préserver l'éthique traditionaliste d'un élan culturel nihiliste occidental.

Une lecture russe de leur histoire permet de comprendre également pourquoi de nombreux Russes considèrent la révolution bolchevique, l'intervention néolibérale américaine de l'ère Eltsine et la culture-Woke d’aujourd'hui comme étant toutes taillées dans la même étoffe (le bolchevisme n'étant que la première édition du wokenisme) : c'est-à-dire une lutte pour anéantir [“to cancel”] la civilisation russe et l'éthique orthodoxe.

Nous pouvons lire l'histoire différemment, mais ce qui précède peut néanmoins représenter quelque chose de l’opinion authentique de la plupart des Russes. C’est là l’essentiel. Cela suggère d’énormes implications pour la guerre et la paix.

Alastair Crooke

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