Tu quoque, fili  ? Eh bien, continue

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Tu quoque, fili  ? Eh bien, continue

Dans sa tribune d’Antiwar.com, cette fois trempée dans des larmes bienheureuses, Justin Raimondo écrit, le 8 mars 2013 : «I have been one of Rand’s harshest critics precisely because I saw his enormous potential as a force for liberty – and feared it was going to waste. As it turns out, it looks like my fears were not justified, and that is a great relief…»

…Il n’était pas le seul à douter de Rand Paul, qui est apparu à plus d’une reprise opportuniste comme son père Ron n’a jamais été, voire qui a tenté d’épouser certaines positions interventionnistes type-neocons du type que son père exècre. Mais l’étonnant “exploit” à-la-Capra, avec lui-même dans le rôle de James Stewart dans le rôle du sénateur ingénu et victorieux (Mr. Smith Goes to Washington), a soudain investi Rand Paul d’une gloire inattendue au sein de tous les anti-interventionnistes de droite et même de gauche. (On voit par ailleurs, ce même 11 mars 2013 les détails, y compris par Rand Paul lui-même, de cette mémorable séance de filibuster au Sénat des États-Unis qui a semblé pour un instant ressusciter les grandioses illusion du We the People des Pères Fondateurs. Illusions, certes, par les temps qui continuent à courir, mais qui ménagent quelques instants de bonheur à certains…)

Le fait politique remarquable de cette intervention, comme cela est souligné par Rand Paul lui-même, est que ce sénateur du Kentucky isolé s’est retrouvé, au cours de sa singulière entreprise, soudain soutenu par un nombre respectable de sénateurs du parti républicain (GOP). Le scénario à-la-Capra se poursuivait… Il n’empêche, ce n’est pas du cinéma. Le cas choisi par Rand Paul (les drone-tueurs), le soutien qu’il a reçu marquant ainsi une fracture bien inédite au cœur du GOP, constituent effectivement un événement politique inattendu et de grande importance, – et de grande importance parce qu’inattendu, et de ce fait personne n’ayant rien vu venir ni rien pu faire pour prévenir la chose. La fureur absolument apocalyptique des deux meneur du War Party, les amigos selon Raimondo, Lindsay Graham et John McCain, en disait bien plus long que quelque commentaire que ce soit… «On the right, Senators John McCain and Lindsey Graham took to the floor the next day, livid with rage…», écrit Raimondo ce 11 mars 2013. Certaines citations de ces deux articles, écrites certes dans l’enthousiasme d’un homme qui attend depuis si longtemps un tel prolongement, situe néanmoins parfaitement la tendance qui bouleverse aujourd’hui la situation habituelle de Washington.

«What we are seeing is a seismic shift in the two parties’ approach to civil liberties, with the Democrats now freed to exude their inherent authoritarianism and the Republican grassroots in fear of a federal government headed up by a former "community organizer." Yet this isn’t just a matter of the partisan divide, although there is some of that: imbued with a sense that something has really gone wrong with the country, and disabused of the notion that the neocon-inspired dogmas of the Bush years are any kind of antidote, grassroots GOPers rallied to Rand‘s cause with sheer joy, like the inhabitants of a long-besieged city who see the cavalry coming over the hill…» (8 mars 2013)

»The response to Rand Paul’s historic filibuster against the nomination of John Brennan met with rapturous applause from civil libertarians and anti-interventionists on the right and the left – followed by harsh denunciations from Democratic party partisans and their neocon allies. It was a moment when the political landscape redefined itself, traditional categories of “left” and “right” underwent a seismic shift – and the true friends, and enemies, of liberty stood revealed.» (11 mars 2013)

Quoi qu’il en soit de la durée et des effets de cet événement, il est incontestable qu’il a brusquement mis en pleine lumière, d’une part la vanité, l’insignification et l’insignifiance des étiquettes des uns et des autres (droite-gauche, libéraux-conservateurs, etc.). Dans sa chronique critique courante, Green Greenwald met en évidence d’une façon extrêmement convaincante (ce 10 mars 2013 dans le Guardian) la couardise et l’inconséquence manifestes de la plupart des démocrates durant le filibuster de Rand Paul. Cette prise de position de la part de Greenwald, progressiste lui-même, ne surprend pas, tant il demeure comme une des rares plumes à ne pas s’embarrasser des convenances-Système pour juger droitement ce qui doit l’être. Parallèlement, on a pu lire, dans le même Guardian, le 8 mars 2013, une tribune de Colin Horgan où l’“extrémisme” des Paul (Ron et Rand) et de leur tendance libertarienne est mis en accusation, au profit de la “modération” des républicains type-Graham et McCain, cela pour la sauvegarde et l’honorabilité du parti républicain. («But it's perhaps no wonder McCain and Graham are worried. Conventional wisdom would suggest that an overall message of moderation in any form, rather than extremism, that would help the GOP attract some of the voters who gave Obama's Democrats two victories now…») Qualifier de “sages” et de “modérés” des hystériques tels que Graham et McCain, praticien du bellicisme le plus stupide et le plus barbare, foulant au pied toutes les procédures du Congrès pour tenter d’accuser un Hagel d’“antisémistisme”, en même temps qu’accuser un Rand Paul d’extrémisme parce qu’il réclame des garanties contre l’assassinat par drone-tueur de citoyens américains sans la moindre forme de procès, tout cela relève d’un tel grotesque dans le jugement qu’on est conduit à conclure qu’on se trouve devant l’inversion achevée. C’est à ce niveau de bassesse que conduit le jugement accordé à la politique-Système, et s’appuyant fermement sur quelques références civilisatrices et pleines de sagesse comme le bellicisme nourri par la corruption type-AIPAC, et la politique officielle de l’icône-BHO développant une ardente campagne d’assassinats activée par ses drones-tueurs, interprétation postmoderniste des armées de tueurs “sur contrat“ du crime organisé. A ce point, on ne peut plus parler, ni de cohérence, même de la cohérence d’un parti-pris, mais simplement du désordre mental qui ne peut produire dans ces conditions que des fruits secs et grotesques… C’est le cas.

Peu importe ici ce qu’est Rand Paul et ce qu’il veut, car il importe seulement qu’il a effectué en la circonstance, avec un maniement habile du système de la communication et du symbolisme, un remarquable tour de piste antiSystème. En l’occurrence et pour le fait même, il est à placer dans la même courbe de logique politique qu’un Beppe Grillo en Italie, selon le rangement qu’on doit faire entre antiSystème et les partisans et serviteurs de la “politique de l’idéologie et de l’instinct” qui a acquis toute sa maturité en devenant politique-Système. Son action, quels que soient ses calculs et ses intentions, a ouvert une brèche inattendue dans l’organisation législative du Système à Washington, en imposant une division imprévue au parti républicain qui était jusqu’alors la principale force motrice derrière l’aspect belliciste de déstructuration et de dissolution extérieures de la politique-Système. L’incident montre une fois de plus, sinon démontre :

1) que les véritables événements, surtout dans leurs effets, surviennent d’une façon inattendue et sans planification véritable;

2) que l’état de dissolution interne, et en partie dissimulée, des forces du Système est si grand que leur cohésion et que leur intégration cèdent aisément devant des événements inattendus, même si ces événements sont d’une substance politique assez faible (cas du filibuster de Rand Paul).

Désormais, il devient possible que de nouveaux processus incontrôlés, voire incontrôlables, se développent à partir de l’incident. Ainsi voit-on un homme, Rand Paul, qui entendait dans ses débuts en politique plutôt suivre la voie conventionnelle du parti républicain, et qui découvre soudain le poids et la valeur d’affirmation de la popularité qu’il peut amener à lui en suscitant un schisme dans le GOP et en lançant une aile “libertarienne“ qui pourrait prétendre à la désignation présidentielle en 2016. (Il aurait suffi à Rand de suivre avec constance l’exemple de son père pour arriver à la même conclusion mais il semble souvent que l’expérience est toujours une nécessité pour se convaincre de l’intérêt et éventuellement de la justesse d’une cause.) On observera que les réactions du War Party (neocons du GOP et libéraux interventionnistes et inconditionnels de BHO du parti démocrate) ont largement servi, en dramatisant le cas, à faire la promotion de l’action de Rand Paul. Mais cela est dans leur rôle habituel...

Cela signifie-t-il un reclassement imminent, sinon déjà en cours, à Washington  ? Nous n’irions certainement pas jusque là, dans tous les cas évitant le mot “reclassement” qui a beaucoup trop d’analogie avec la notion d’ordre et de rangement (ou de réarrangement). Nous préférons alors évidemment l’option d’explication du désordre. Si la division du GOP se confirme, on pourrait parvenir à un Congrès qui se diviserait en trois ou quatre fractions, avec des positions changeantes les unes et les autres, avec les libertariens formant une fraction importante du GOP, aidés d’une minorité progressiste et non-interventionniste démocrates dans certains cas, avec la perspective de voir également le parti démocrate de plus en plus tenté par un fractionnement lui-même, par rapport à la référence du loyalisme au président dont les aspects contestables et polémiques ne cessent de s’affirmer, surtout lorsqu’ils sont mis en évidence par un filibuster type-Rand Paul. Ce développement signifie le désordre instillé au cœur d’un Système qui a toujours fonctionné selon des références d’un classement sans aucune compromission, rigoureusement encadré par les gardes-chiourmes du Système. La dissolution du système washingtonien se poursuit par un fractionnement de plus en plus évident des dernières formes apparentes subsistantes

 

Mis en ligne le 11 mars 2013 à 15H14

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