“Tintin” à Moscou, avec son gros C-17 de guerre

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Tintin” à Moscou, avec son gros C-17 de guerre

29 août 2026 (16H30) – Finalement, je vais choisir ma version du voyage du distingué directeur de la CIA à Moscou, nom de code “Tintin” (Ratcliffe-Tintin pour les copains). A cette nouvelle lumière, que nous dispense le duo C&M (Christoforou-Mercouris), cette fois-ci travaillant véritablement en duo, coupé d’éclats de rire malicieux et d’un ton sarcastique unanime (inhabituel chez ces deux-là ; surtout Mercouris), le choix du C-17 en peinture de guerre transportant deux ou trois 4x4 de guerre tout de noir recouverts pour transporter et protéger le grand chef dans les rues hostiles de Moscou, est parfaitement dans la note. Ce gros avion terrible et effrayant, et baptisé ‘Maître du monde’ (c’est le troisième avion de transport lourd de l’USAF à porter ce surnom officiel de ‘Globemaster’, pour que nul n’en ignore), entré dans l’espace aérien russe comme chez lui et sans  s’en cacher, complète admirablement l’ambiance superbement choisie pour achalander la visite de “Tintin”.

Entretemps, la “voix de son maître”, le ‘New York Times’, a tranché par un article expliquant enfin la véritable raison de la visite à Moscou. Je suis comme les deux C&M, je crois dur comme fer la nouvelle et définitive narrative que le menteur institutionnel et “de référence” rapporte de ses innombrables et impératives sources gouvernementales et CIAesques. Cela nous vaut un dialogue hautement rythmé d’éclats de rire devant le caractère extraordinaire de cette mission : le chef des espions US venant informer les chefs des espions russes qu’ils désinforment sciemment leur président et qu’il vient alors leur donner la narrative véridique. Narichkine, héritier d’une vieille et puissante famille noble des Tatars de Crimée affirmée depuis le XVIIème siècle, et présentement chef du SVR (équivalent russe de la CIA), en est resté, avec ses amis du FSB également présents, comme autant de ronds de flan.

Lisez donc et écoutez donc le dialogue des deux galopins du groupe C&M :

Mercouris : « Mais je pense qu'il y a une narrative plus intéressante qui ressort des dernières informations du ‘New York Times’ sur le voyage de Ratcliffe à Moscou. La narrative  a changé, Alexander. »

Christoforou :  « Oui. Ratcliffe ne s'est pas rendu à Moscou pour mettre en garde les Russes contre une attaque visant la Lettonie — car, comme nous le savons tous, la Lettonie, l'Estonie et les pays baltes sont très, très importants pour les États-Unis, qui feront tout ce qui est en leur pouvoir pour les protéger ; c'est d'ailleurs pour cela que Ratcliffe était à Moscou.

» Eh bien non, ce n'est plus ça, la narrative. Désormais, la narrative veut que Ratcliffe soit allé à Moscou pour... euh... aider Poutine, pour convaincre la Russie que la guerre tourne mal. Poutine ne reçoit pas les bons renseignements, les bonnes informations. On le trompe, et Ratcliffe voulait lui transmettre les informations exactes. Il était donc là pour aider Poutine, pour aider la Russie. Car si la Russie poursuit ce conflit, elle risque de s'effondrer. L'économie est en plein désarroi. L'armée est dans l'impasse. »

Mercouris : « La situation est mauvaise. Et il fallait que Ratcliffe transmette les informations — les bonnes informations — à Poutine. Le raisonnement, le calcul — selon ce que rapporte le ‘New York Times’ — de l'administration Trump était le suivant : “Vous savez quoi ? Mieux vaut ne pas envoyer un diplomate ou quelqu'un comme Rubio. Envoyons plutôt un spécialiste du renseignement comme Ratcliffe.” Car Poutine, ancien du renseignement lui-même, remarquerait qu’on a envoyé Ratcliffe à Moscou et peut-être — juste peut-être — qu'il prêterait attention à lui et écouterait ce qu'il a à dire. Je veux dire, il y a tellement... »

Christoforou : « On n'invente rien, soit dit en passant ; je sais que c'est ce que rapporte le ‘New York Times’. Il y a tellement de versions et de raisons avancées... Laissez-moi vous lire le titre — car les gens pourraient croire que j'invente tout ça : “Le chef de la CIA a livré un constat sombre sur la guerre menée par la Russie lors d'une visite secrète à Moscou ; la rencontre de John Ratcliffe cette semaine avec un responsable du renseignement russe visait à pousser le Kremlin à rechercher un accord de paix avec l'Ukraine”. »

Mercouris : « Oui, enfin... mettons de côté toutes ces absurdités. Cela ne confirme-t-il pas, une fois de plus, notre analyse selon laquelle il s'agissait avant tout d'essayer d'amener les Russes à arrêter ? Quant à savoir si Radcliffe est vraiment venu raconter toutes ces absurdités... Remarquez qu'il n'a pas rencontré Poutine ni Lavrov, mais les responsables du renseignement. Il a rencontré des gens comme Narichkine — qui, soi-disant, trompe Poutine — et Bortnikov, du FSB. Ce sont eux, en somme, qui sont censés induire Poutine en erreur, n'est-ce pas ? »

Christoforou : « Il leur dit donc : “Je suis là pour vous expliquer ce qui se passe réellement dans la guerre.” En gros : “Les gars, vous êtes peut-être les agents du renseignement qui alimentent Poutine en désinformation, mais c'est à vous de lui dire qu'il est en train de perdre la guerre.”  »

Mercouris : « C'est tout simplement incroyable. Vraiment. Mais bref, si l'on met de côté toutes ces absurdités et tout ce côté grotesque, cela confirme exactement ce que nous disions dans notre émission il y a quelques jours : il s'agissait d'une tentative pour amener les Russes à arrêter. »

Christoforou : « L'idée que les Américains aillent à Moscou — en y envoyant quelqu'un comme Radcliffe — pour persuader les Russes d'arrêter parce qu'ils perdent et que leur situation est sombre et va empirer, est assez extraordinaire. Depuis quand les États-Unis, ou la CIA, tendent-ils la main aux Russes ? À tout moment... tout le temps. Exactement. C'est ce que fait la CIA. Exactement. »

Mercouris : « Vous avez tout à fait raison d'être sarcastique à ce sujet, car le sarcasme est la seule façon d'aborder la question. Le fait est tout simplement qu'il s'est rendu à Moscou pour convaincre les Russes d'arrêter. Un article du ‘New York Times’ vient de nous le confirmer. »

Là-dessus, je remarque cette précision qu’apporte Christoforou, qui correspond parfaitement au fondement d’une totale et grotesque inversion-bouffe qui caractérise actuellement, — « aussi clair que mille soleils », — toute l’étrange politique étrangère des États-Unis et des copains d’à-bord, en Europe et en Asie, dans ce vaste ensemble inverti et subverti qu’est l’Occident-compulsif :

«  En fait, c’est Trump qui reçoit de mauvaises informations. Prenez cet article et inversez la perspective. Exactement. C'est Trump qu'on induit en erreur. Exactement. Par ses propres responsables, au sujet de la situation du conflit. Exactement. Regardez l'Iran... »

J’insiste là-dessus : l’utilisation du C-17 peint en couleurs guerrières, sa nonchalance (bien sûr suivie par des radars  russes stupéfaits) pour traverser l’espace aérien russe et se poser sur un aérodrome de seconde zone, les voitures de guerre toutes noires pour balader le boss comme s’il était chez lui, tient une place importante dans la narrative. Il affirme opérationnellement que la CIA et l’USAF sont maîtresses chez elle, en Russie, pour venir prévenir Poutine du danger d’effondrement de la Russie si la Russie n’arrête pas cette guerre déjà perdue depuis février 2022. En un mot, ils sont venus sauver la Russie de ce sort affreux de l’anéantissement par éclatement et désintégration qui est pourtant et justement le but poursuivi par l’Occident-compulsif. Il y aurait là bien assez pour que je m’interroge gravement pour savoir si Ratcliffe-Tintin n’est pas un agent double travaillant en fait pour le Kremlin, — ou bien, comme tant d’enquêteurs éclairés et dissidents-antiSystème en ont fait l’hypothèse, si Poutine n’est pas un agent double travaillant pour l’agent double Ratcliffe-Tintin. Car enfin, derrière tout cela, il y a le maître-queue de l’auto-désinformation D.J.T, président de toute cette tragédie-bouffe de l’exceptionnalité mélangeant en une succulente recette à la fois inculpabilité et indéfectibilité.

... Mais que se passe-t-il à la fin ? doit-onn s’interroger aux dernières nouvelles... Les Russes, Poutine, le SVR et le FSB, n’ont-ils pas compris que tout va très mal pour eux et qu’ils ne cessent de perdre, de s’effondrer, d’être désintégrés-éparpillés ? A peine Ratcliffe-Tintin parti de Moscou, les voilà qui tapent comme jamais ils ne firent sur Kiev et ses environs, en inaugurant une nouvelle machinerie trompeuse et terrifiante — le missiles Iskander 1000’ , qui fait des ravages effrayants et contredit gravement la narrative. Ce sont des missiles désinformateurs, c’est sûr.

Dans tous les cas, c’est une drôle de façon de saluer un invité si prévenant, dès après son départ. Les analystes de la CIA sont au travail pour tenter de comprendre ce qui passe par la tête de leurs amis russes, si aimablement alertés par leur directeur.

Quelques réflexions ?Allons-y...

Maintenant, et sur un mode moins léger signifiant que nous (le lecteur et moi) ne sommes plus pressés par cette sorte d’étranges événements-bouffe, on peut tenter d’avancer quelques remarques. Pour moi, en effet, cette rencontre telle qu’elle est décrite par le NYT, donc de sources très sûres, — le NYT, journal “de référence”, sorte de ‘Journal Officiel’ de l’américanisme, publie du matériel agréé sur cette sorte de sujet, — représente la première confrontation, entre spécialistes fort bien instruits, de deux versions opposées du même événement catastrophique. Ce qui doit nous intéresser dans ce cas n’est pas la réalité de la vérité, la vérité-de-situation si l’on veut, — et l’on se doute peut-être de ce qu’elle est pour moi. Ce qui doit nous intéresser, ce sont les effets et les conséquences de cette sorte de confrontation.

Ce n’est pas au hasard d’une réflexion sarcastique, dans le genre excellent qu’emploie les C&M, que j’ai cité les fameux frères siamois inculpabilité et indéfectibilité dont il a été question hier dans notre ‘Ouverture Libre’ sur la Chine. Je pense que ces caractères fondamentaux de la psychologie collective de l’américanisme jouent un rôle puissant, y compris chez les analystes de la CIA. Les pressions exercées par les humeurs du pervers-narcissique de la Maison-Blanche ont également leur place. Mais, à côté de tout cela, — ou contre tout cela ? — il y a la puissance des événements en-cours, surtout avec des Russes de plus en plus excédés et destructeurs presque comme les américanistes, et il est évident que l’on se rapproche très vite de moments opérationnels extrêmement importants, c’est-à-dire des événements dont la puissance s’imposera à tous.

Je dois avouer que, devant cette perspective, j’écarte toute possibilité d’une prévision quelconque, en d’autres mots et pour en retrouver un qui est de mes favoris, je me réfugie dans l’inconnaissance et je le dis sans détour. Par contre, j’avancerais une certitude, tout à fait subjective bien entendu : il n’y aura pas de “remise à niveau” des deux blocs, c’est-à-dire que celui qui sera pris en flagrant délit de simulacre par narrative, ne le reconnaitra pas, interdisant ainsi le retour à la situation d’avant (et d’ailleurs, avant quoi ? Avant le 22 février 2022 ? Avant févier 2014 et le “coup de Kiev” ? Avant 1991 et la réunification de l’Allemagne ?).

C’est une conclusion très négative, coutumière chez moi et qui tient aux caractères étranges de cette étrange époque de la ‘postVérité’ où l’on ne peut raisonner justement qu’a contrario en recherchant ce qui ne peut pas être plutîot que ce qui est. Comme exemple de cette attitude, je rappelle ma position sur l’attaque du 11 septembre 2001 et toutes les thèses développées autour, qui ont donné toute sa popularité délicieuse au concept de “complotisme” :

« Justement, le mot me conduit au cœur de mon sujet. Sur la question de l’attaque 9/11 (qui l’a faite ?), j’ai toujours refusé de répondre comme certains m’y invitaient parfois, parce que, en vérité, je ne sais pas et, d’ailleurs, je ne considère pas qu’il soit vital de savoir, — et peut-être, on va le voir plus loin, je considère au contraire qu’il est vital de ne pas savoir. La seule certitude que j’ai, et je pense l’avoir déjà écrit, dans tous les cas je l’ai fait savoir publiquement comme on dit puisqu’on m’interrogeait, lorsqu’un journal (Le Soir de Bruxelles) m’adressa cette question sur l’attaque (qui l’a faite ?), pour le septième anniversaire de la chose, le 11 septembre 2008, et que je répondis : « La seule chose dont je suis sûr, c’est que la version officielle est fausse. » Cela, je le pense toujours, avec autant de force et décisivement, comme l’on dit qu’un dossier est clos et que la chose est jugée sans appel. Ainsi du mot qui “me conduit au cœur de mon sujet” : le mot de mensonge, puisque le 9/11 officiel est effectivement un mensonge. »

J’ai repris volontairement le début du paragraphe qui n’était pas nécessaire, pour pouvoir le citer pour accompagner mon refuge dans l’inconnaissance. Il s’agit de ce membre de phrase :

« ...je ne considère pas qu’il soit vital de savoir, – et peut-être, on va le voir plus loin, je considère au contraire qu’il est vital de ne pas savoir. »

Cela signifie, pour mon chef, que telle est la puissance des événements, et notre impuissance à mesure chez nous qui sommes totalement dépassés et sans liens avec eux, que s’attendre à rien signifie exactement son contraire : tout est possible et il faut le savoir, et le savoir permet d’être quitte des pressions constantes et en tous sens du Système, — c’est-à-dire d’être libre.