T.C.-89 : Rubicon’s blues

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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T.C.-89 : Rubicon’s blues

13 avril 2020 – A suivre les Masters of the Universe et leurs critiques-dissidents, jusqu’aux plus dignes d’entre eux, il me semble que la perception, la psychologie et bientôt le jugement ont franchi leur Rubicon. Au-delà, ce n’est pas Rome et ses ors, son pouvoir et sa grandeur mais une sorte de Désert des Tartares, une terra incognita comme philosophait César ou bien encore, comme dit dans une interview  de la BBC l’avisé Bill WaterGates  soupçonné de tous les maux, « We find ourselves in an uncharted territory ».

Je veux dire par là qu’il me semble qu’un sentiment que j’ai commencé à ressentir lors du dimanche des Rameaux semble bien se confirmer pour les Pâques : la perception que la mue de la crise est en train de s’achever. La chrysalide qu’est la crise-Covid19 est en train de se transformer en ce à quoi elle est destinée : déployant ses ailes comme un papillon brillant de toutes ses couleurs impériales, elle est en train de devenir la Grande Crise de l’Effondrement du Système (GCES). Pour autant, on ne doit pas penser que la crise-Covid19 se dissout dans la GCES pour ne plus exister, non elle est une composante de la GCES et elle perdure, et même elle continue à être la condition même de la réalisation de la GCES.

Mon impression vient de la lecture, notamment sur les sites convenables, antiSystème et pas trop hystériques, de plus en plus de ces textes caractéristiques, jusqu’alors de prospective un peu vaine et désormais d’une actualité que l’on devine formidable ; textes d’auteurs différents, de provenances très variées, envisageant des événements en apparence très divers mais dont on comprend aussitôt qu’ils sont en vérité tous liées par ce sentiment inéluctable de la catastrophe inévitable et nécessaire à la fois. Mais je précise aussitôt, pour écarter le catastrophisme réducteur, qu’il y a une latence formidable, une prégnance cosmique de cette perception eschatologique de l’apocalypse pris de moins en moins dans le sens de sa déformation populaire (de “catastrophe”, justement) et de plus en dans son sens réel originel de “dévoilement” (pour les Anciens) et de “Révélation” (pour les chrétiens).

Il est remarquable de constater comment les différents groupes que j’identifie au nombre de trois, – plutôt des groupes psychologiques où l’inconscient joue son rôle, que des groupes de pensées et de conceptions diverses, – envisagent des façons très différentes de progresser sur cette terra incognita, sur ce uncharted territory. Je ne parle pas de ce qu’ils ont déjà reconnu ou exploré, – c’est-à-dire rien d’un côté ou d’un autre, – mais sur la façon qu’ils choisissent pour évoluer, ou bien plutôt pour “se faire évoluer”. Je serais tenté de procéder à un rangement, – plutôt qu’à un classement qui suppose une hiérarchie que les évènements n’ont pour l’instant absolument pas autorisée.

(...Car bien sûr, ce sont les événements eux-mêmes qui conduisent le bal, imposent le rythme, marquent la cadence. Sans que nous le sachions et, encore moins, que nous l’envisagions, car il y a si longtemps que nous avons totalement “perdu la main”. Non seulement il n’y a pas de main ferme pour tenir le gouvernail, mais il n’y a pas de gouvernail, et au reste c’est aussi bien car les éléments déchaînés, comme sur un voilier pris dans la tempête et dérisoirement mis “à la cape”, nous pousse dans la voie qui leur sied.)

D’un côté il y a une attitude psychologique d’attente, qu’on dirait presque flegmatique parce qu’elle est finalement très énigmatique. J’y mettrais le groupe des grands pays qui contestent le pouvoir de l’Occident du monde, du bloc-BAO ; c’est-à-dire, la Chine, la Russie, l’Iran, et d’une façon plus générale les Eurasiatiques installés dans leur souverainisme ou leur confucianisme qui constituent un socle de tradition d’une certaine stabilité. Ils prennent les mesures qu’ils doivent ou peuvent prendre pour traiter les conséquences sanitaires, socio-économiques, etc., des diverses crises constituant la GCES, et ils les prennent avec détermination et discipline mais sans éclat excessif ni la moindre certitude d’être dans le meilleur.

Pour le reste qui est l'essentiel de la crise qui mue, ils observent et ils regardent les événements se dérouler sans vraiment chercher à les influencer. Il est vrai qu’ils sont dans une sorte de contradiction, puisqu’adversaire des suprémacistes capitalistes et anglo-saxons, et en même temps complices du capitalisme où ils sont partie prenante, parfois d’une façon extrêmement affirmée où on les retrouve “plus royalistes que le roi”, – mais ce n’est jamais qu’un arrangement tactique. Leur socle de tradition leur permet de supporter sans trop de mal cette contradiction, mais ils ne sont en aucune façon des “gagnants” ou des “perdants”, ni certains aucunement de s’en tirer ; ils attendent et voient venir comme ils peuvent.

L’inverse psychologique dirais-je, – en prenant bien garde qu’on n’y voit pas de classement comme je l’ai dit, – est le groupe, la partie américaniste, marquée par une psychologie si singulière. Prise complètement de court, puisque Wall Street allait si bien, aveugle à la pandémie, l’Amérique américaniste a été frappée avec une violence inouïe. Après un temps de confusion qui a permis que se développent des conditions sanitaires et sociales catastrophiques, – entre les plus de 20 000 décès et près de 500 000 infectés, les 16 millions de chômeurs en trois semaines et  les files de voiture pour recevoir une ration quotidienne de nourriture des organisations caritatives, – le naturel de la psychologie a repris le dessus et les appels à la reprise du travail se multiplient, de l’administration Trump au candidat du “parti sociétal-progressiste”, le démocrate en superforme Joe Biden. Le but primaire, complètement primaire, est de réanimer l’économie en renvoyant les gens au travail aussi vite que possible et au risque de la maladie, de poursuivre l’ascension de Wall Street, d’enrichir les 0,1%, bref de reprendre comme avant. Il semble n’y avoir rien d’autre d’envisageable.

Pourtant, même dans les bastions du plus sérieux conservatisme mâtiné de libertarien où effectivement la dynamique économique tient la première place, comme par exemple sur le site Sic Semper Tyrannis du colonel Lang (qui appelle personnellement à la “reprise du travail”), la situation est considérée comme extrêmement grave dans tous les cas, je dirais presque : ‘d’ores et déjà’. Sur  tel texte  sur « La nouvelle ‘normalité’ post-Covid19 », où les commentaires sont aussi intéressants et valent autant que le billet qui les réclame d’ailleurs, vous lisez ceci : « Les États-Unis ressembleront-ils à l’Allemagne immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Moins de ruines et de décombres mais pas plus d’économie réelle » ; ou bien ceci : « [L’Amérique] deviendrait semblable à des pays d’Amérique Centrale multipliés par mille, – gangs, cartels, subornation, corruption, effondrement du respect de la loi, etc. »

Le climat psychologique en Europe, – qui forme le troisième “groupe psychologique” de mon rangement, – est bien différent du climat américaniste, même si les données pourraient paraître similaires à partir de deux entités complètement tournées vers le néolibéralisme. L’attention portée au sort de la population ressort du domaine de l’Etat (même si l’Etat est faible et peu efficace), selon une psychologie certes diversement affirmée mais dans tous les cas différente en nature de la psychologie américaniste qui ne raisonne pas selon un centre régalien impliquant un bien commun et un bien public, – pour synthétiser, un réflexe interventionniste dans les cas d’urgence totalement étranger à la psychologie américaniste. L’évolution pourrait alors être très différente de celle des USA, avec des divisions intra-européennes graves, avec des tensions transatlantiques qui le seraient encore plus, avec des institutions européennes affaiblies, voire ridiculisées par leur impuissance.

Dans un tel cadre, les opinions publiques pèsent lourd et s’ajoutent alors à l’influence des establishment médicaux qui ont un rôle important dans la direction crisique pour la période-Covid19, surtout en France, et qui ont pour but principal d’éradiquer la pandémie, qui s’appuient sur un personnel soignant devenue une icône d’héroïsme et vis-à-vis de laquelle il est difficile de prendre des décisions mettant en danger la bonne marche de l’éradication de la pandémie. Plus que jamais, l’Atlantique joue un rôle de diviseur entre ces deux sous-blocs rangés comme deux frères-siamois haineux dans le bloc-BAO.

Il est vrai que l’événement dominant est bien une chronologique que je peine à qualifier de “diabolique”, sinon par humour noir inversé ; en effet, je verrai plutôt cette chronologie comme “divine”, si l’hypothèse était encore acceptable dans notre époque tolérante et libérale. Cette chronologie, c’est le fait d’avoir placé la crise-Covid19 avant la crise économico-sociale ; et certes, comment faire autrement puisque Covid-19 est le détonateur de cette phase crisique ? La conséquence est que le sort des êtres humains menacés par la maladie, le sort des citoyens si l’on veut est placé “en première ligne”, qu’il prend donc une place prépondérante et rend difficile, voire quasiment impossible dans certains cas, l’habituel réflexe qui est de tout sacrifier, y compris le sort des citoyens, à une économie qui s’est effondrée sous le coup de sa crise saisonnière.

C’est en cela que 2020 est complètement différent de 2008 (on y reviendra).

C’est en cela que la possibilité du développement final de la GCES est très largement rencontrée, et d’ores et déjà peut-être bien décisivement lancée. Sur ce dernier point, j’aurais tendance à accepter l’hypothèse : le Rubicon est bien franchi, ô César.

Un dernier point à relever est la situation très complexe d’un véritable antiSystème, selon les options qui sont proposées, qui sont l’objet de critiques antiSystème dans tous les sens. Faut-il demander au nom des libertés contraintes et menacées par le Système, la fin du confinement accompagné de la reprise de l'économie travail qui sera aussitôt inscrite dans la logique du sauvetage du Système ? Ou bien l’inverse, qui favorise pour certains les tendances dictatoriales et policières du Système en assignant le citoyen 'à confinement’, mais permet aussi de rendre horriblement difficile le sauvetage du Système ?

(J’aurais tendance à répondre : “les deux, mon Général”, ce qui est assez juste car l’on va sans doute, avec ces pouvoirs politiques d’une incroyable faiblesse et les tensions internes qui règnent dans nos royaumes, naviguer entre les deux tendances, c’est-à-dire les affaiblir toutes deux et laisser s’étendre la Grande Crise. Le dilemme n'est rien d'autre qu'un ‘piège à cons’, comme il est dit par Jean Rochefort dans ​Le grand blond avec des chaussures noires. )

La situation est donc extrêmement compliquée, pour tout le monde, et pour l’antiSystème de base qui se voudrait activiste pas moins... Je conclurai par mon habituel “botté en touche”, dont je ne me suis jamais départi, et qui est sanctuarisé pourrait-on dire par la vertu d’inconnaissance : laissez faire, laissez-le faire, laissez aller et laissez-le aller...

L’on sait que le Système ne peut mourir que par autodestruction et je considère qu’il s’y emploie avec zèle. Il importe de ne pas trop le freiner dans cette ardeur.

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