Stabiliser l’Irak ou stabiliser les USA?

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Stabiliser l’Irak ou stabiliser les USA?

17 octobre 2006 — Le front intérieur est-il en train de craquer? La campagne électorale aux USA présente un tableau remarquablement évolutif. Une accélération de l’intensité dramatique du processus, un alourdissement remarquable du climat peuvent être constatés. Comme l’écrit Justin Raimundo, ces élections sont en train de devenir “un référendum sur la guerre en Irak”.

L’expression est également utilisée par divers spécialistes des questions de politique intérieure aux USA, tout comme elle apparaît en filigrane dans les sondages. Un texte du Washington Post du 15 octobre nous en informe :

«While a Capitol Hill sex scandal shook up Republicans and President George W. Bush's sinking popularity is weighing them down, public concern over Iraq is the dominant factor driving voters toward Democrats in the November 7 election.

»“This election has become a referendum on Bush and a referendum on his principal policy, which in the minds of voters is Iraq,” said pollster Andrew Kohut of the Pew Research Center. “It is clear the public is angry with President Bush and therefore with Republicans for a war that has his name on it,” he said.

(…)

»“I've never seen anything like it,” independent pollster Dick Bennett of American Research Group said of the combination of anger and uncertainty among the public. The topic of Iraq dominates focus groups he conducts with voters, he said.

»“What people want is some hope for the future. Who will make this better? They aren't hearing much of that,” he said. “Aside from gasoline prices, nothing is getting better for Republicans.”»

Cette situation n’échappe pas aux caciques de l’establishment. On s’en aperçoit à la publication des conclusions du Iraq Study Group (ISG), mandaté par le Congrès au printemps dernier avec l’approbation de la Maison-Blanche, dirigé par James Baker et comprenant 10 membres particulièrement importants, des dirigeants et parlementaires démocrates et républicains. Le Los Angeles Times en a publié (le 16 octobre) les principales orientations. On trouve des suggestions radicales comme cette étonnante proposition de remplacer graduellement les forces US par des forces syriennes et iraniennes pour tenter de stabiliser l’Irak.

Le site WSWS.org donne (aujourd’hui) une bonne analyse de cette initiative. (Il faut la lire naturellement en écartant les remarques trop idéologiques qu’on trouve dans le travail habituel de ce groupe WSWS.org.) Cette analyse met le doigt sur la dimension essentielle de cette situation, qui est la préoccupation très profonde et urgente de l’establishment de la situation aux USA. L’opération est donc plus de prévenir un risque pour la stabilité aux USA que de résoudre la question de la stabilité en Irak.

«Underpinning the formation of the ISG is the undeniable fact that the invasion of Iraq has become a catastrophe for US imperialism. Three-and-a-half years on, the US is mired in a costly occupation that is descending into a bloody civil war between rival Sunni, Shiite and Kurdish factions of the Iraqi ruling class. Domestically, the Bush White House is arguably the most hated administration in American history. Communities all over the US are paying a bitter price for its lies and its program of militarism.

»Within the American establishment, there are political figures who are acutely conscious of the tremendous dangers that can arise from the current state of affairs. The extent of popular opposition is such that a movement is developing outside the two-party system and challenging not only the war in Iraq, but the corporate and financial elite in whose interests it was carried out.

»The ISG is the mechanism for a course correction that has the agreement of both senior Republicans and Democrats and seeks to remove Iraq from political debate. Its co-chair is James Baker III, a prominent member of the Reagan administration and the secretary of state under President Bush’s father. In the September edition of the Washington Monthly, sources told journalist Robert Dreyfuss that “Baker is primarily motivated by his desire to avoid a war at home —that things will fall apart not on the battlefield but at home. So he wants a ceasefire in American politics”.»

S’agit-il d’un point de rupture ?

Nous avons souvent répété que nous jugions que la situation intérieure aux USA se trouvait dans un état de grande fragilité et d’extrême tension — certainement depuis le 11 septembre 2001, et d’une façon latente mais très insistante avant le 11 septembre. Nous avons tout aussi souvent ajouté que nous ignorions par quel biais, dans quelles circonstances, cette fragilité et cette tension pourraient s’exprimer. La cause en est que des moyens nouveaux d’expression de cette fragilité et de cette tension sont apparus, notamment dans le domaine de la communication et hors des canaux habituels.

La question qui se pose aujourd’hui est évidemment de savoir si ce biais est trouvé. Il est manifeste que nombre de membres de l’establishment le craignent (d’où cette remarque de Dreyfuss, du Washington Monthly : «Baker is primarily motivated by his desire to avoid a war at home —that things will fall apart not on the battlefield but at home. So he wants a ceasefire in American politics»)

Il est évident que les résultats du 7 novembre, même s’ils conduisent à une défaite cuisante des républicains, ne vont pas désamorcer un malaise qui est devenu une «combination of anger and uncertainty among the public» dans une mesure jamais vue. Il est bien précisé dans toutes les analyses que le processus se dégage complètement des processus habituels des grands partis. Il emploie notamment et principalement une nouvelle voie d’expression, désormais arrivée à maturité : le “netroot” (action d’information militante sur le “net”).

Il est également évident que rien de ce qui, pour l’instant, vient de Washington ne semble pouvoir désamorcer la colère montante du public américain qui concerne évidemment Washington as a whole, sans distinction (surtout pas) de parti. D’où la préoccupation de Baker et de l’ISG, et la recherche forcenée d’une issue à la catastrophe irakienne, au risque de se trouver dans des situations rocambolesques. (Imagine-t-on que les USA envisagent parallèlement, aujourd’hui, de manière presque ouverte, d’offrir une alliance stratégique fondamentale avec l’Iran pour résoudre le “problème irakien” et de monter une attaque stratégique majeure [certains continuent à parler de l’emploi du nucléaire] contre ce même Iran?)

De toutes les façons, il apparaît difficile de voir une des solutions envisagées par l’ISG se concrétiser rapidement et de façon significative en une issue d’apaisement qui satisfasse le public américain. Il paraît tout aussi difficile que le mouvement de colère et de revendication que détectent les observateurs politiques trouve une expression plus ou moins institutionnelle, qui puisse le satisfaire jusqu’à désamorcer sa potentialité explosive hors des normes de contrôle du système. Il s’agit d’une situation bloquée qui doit être caractérisée par un accroissement constant de la tension alimenté par l’aggravation tout aussi constante de la situation en Irak. C’est dans une telle occurrence que le jugement signalé plus haut s’affirme encore plus, cette fois lié à une circonstance, voire à un délai marqué (dans la mesure de l’aggravation de la tension : tout cela doit éclater, s’exprimer, d’une façon quelconque — mais laquelle?).

Il est également possible qu’une telle situation alimente, a contrario, les arguments de ceux qui veulent une attaque contre l’Iran, sous l’argument que cette attaque, en dramatisant d’un cran supplémentaire la situation, permette à la fois de dissiper ou de détourner la colère populaire, et éventuellement de modifier la situation en Irak. Quoi qu’il en soit du projet lui-même (l’attaque contre l’Iran), l’évolution de la situation aux USA lie de plus en plus l’idée de ce projet à la situation en Irak (et non plus à la seule cause de la poussée iranienne vers le nucléaire), et donc à la situation intérieure aux USA. Que ce projet se réalise ou pas, il est possible qu’il devienne de plus en plus un facteur de division à l’intérieur de l’establishment par rapport à la situation intérieure actuelle. C’est une possibilité d’accroissement supplémentaire de la complexité de la situation intérieure US et de la difficulté de la résoudre.

La question générale désormais posée est de savoir si nous sommes proches, aux USA, d’un point de rupture aux conséquences imprévisibles. La conviction de plus en plus générale répandue dans l’establishment que c’est effectivement le cas est un élément très important pour répondre par l’affirmative. La conviction qu’une tension existe, dans ce cas, nourrit la tension.