Souvenirs partagés

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Souvenirs partagés

30 décembre 2022 (15H15) – Il est manifeste que le bruit de la “candidature” de Medvedev à la succession de Poutine, évidemment suscitée par Poutine lui-même, commence à se répandre à grandes enjambées. Du coup, les souvenirs reviennent en mémoire.

Je voudrais m’attacher à l’un d’eux, notamment au travers d’un texte d’Eric Zuesse qu’on lit plus loin. L’affaire avait été mentionnée sur ce site, je m’en souviens moi aussi, avec tout le respect et la déférence dues. C’était donc le 27 mars 2012, rapportant un à-côté du sommet sur les armes nucléaires de Séoul le 26 mars. L’on sut ainsi, du fait d’un micro indiscret parce que mal débranché, qu’Obama, en pleine campagne électorale et en fonction de l’élection de Poutine qui devait ainsi remplacer Medvedev deux mois plus tard, avait glissé à l’oreille de ce président russe-là toujours en fonction ces quelques mots bientôt transformés en dialogue chuchoté :

Obama : « Sur toutes ces questions, mais en particulier la défense antimissile, cela peut être résolu mais il est important que [Vladimir] me laisse du temps. »

Medvedev : « Oui, je comprends. Je comprends votre message sur le temps... Qu’il vous donne un peu de temps... »

Obama : « C'est ma dernière élection. Après mon élection, j'aurai plus de flexibilité. »

Medvedev : « Je comprends. Je vais transmettre cette information à Vladimir. »

La question était vitale puisqu’il s’agissait des missiles devant être déployés en Pologne et en Roumanie (c’est fait), et (on le réalise aujourd’hui) en Ukraine, si jamais des événements extraordinaires et absolument imprévisibles, et finalement absolument improbables survenaient en Ukraine (tiens donc, ils ont eu lieu pourtant). Pour les deux hommes, Medvedev et Poutine, le chuchotement d’Obama était absolument fondamental ; c’était la promesse d’un arrangement de la sécurité européenne et des relations de sécurité entre la Russie et les USA (avec “l’Ouest collectif”, comme on ne disait pas encore) ; c’était le signal qu’on pouvait espérer une grande mise en place de relations apaisées avec les “partenaires” de “l’Ouest collectif”.

Las, rien de cela ne s’est fait ... Que du contraire, et pire encore avec le Maidan-Nuland de Kiev, février-2014 ! Ainsi les deux hommes partagent-ils cette rancœur et cette rage d’avoir cru à la promesse d’un homme d’État, président de la plus grande puissance du monde ; je dirais même “la promesse d’honneur”, parce qu’elle était chuchotée, comme un secret essentiel que l’on ne partage qu’avec des amis de confiance, engageant ainsi son propre honneur du serment de l’amitié.

(Qu’est-ce que viennent faire ces mots obscènes, – “promesse”, “honneur”, “serment”, “amis de confiance”, – en ces lieux et en ces circonstances rappelées fort indiscrètement et de façon fort peu honorables ? Il est temps que notre police de la morale y mette bon ordre, le Diable y veillera mordiou !)

Zuesse nous rapporte les circonstances extrêmement complexes autour de ces chuchotements d’Obama non suivis d’effets. On se trouvait en pleine campagne électorale aux USA, et Obama trouvait contre lui un Romney, – mormon, milliardaire, belliciste avec élégance presque du type neocon et démocrate (ou RINO, –  Republican In Name Only), –  qui dénonçait la Russie comme “l’ennemi géopolitique n°1 des USA”. Curieusement, ce n’était pas la mode à ce moment-là, l’Iran tenant essentiellement le rôle de l’immondice diabolique qui s’attaque à la vertu américaniste tandis que les Russes n’étaient pas du tout trop-mal vus.

A la lecture du texte de Zuesse, qui est un reflet de cette confusion, on comprend combien la situation était confuse aux USA alors, et par ailleurs très différente pour ce qui concerne les sentiments pour la Russie. Je veux dire que la situation est toujours aussi confuse aujourd’hui mais sans aucun doute la Russie a remplacé l’Iran et CNN peut annoncer ce qu’il annonce à propos de Romney, ce candidat malheureux et désormais rétrospectivement vertueux face à Obama en 2012 :

« Le 27 février 2022, CNN a titré “Il est temps de l'admettre: Mitt Romney avait raison au sujet de la Russie”... »

... Et si je dis que “la situation est toujours aussi confuse“ aujourd’hui, c’est pour signifier que toutes ces prises de position ne sont que des déchets et des restes faisandés de manœuvres électorales et de soutiens financiers divers, et qu’il serait alors bien risqué de les considérer comme des convictions, des jugements élaborés, ou des mensionges minutieusement calculés par des cerveaux d’hommes politiques capables de jauger les avantages et les défauts d’un acte par rapport aux intérêts de la nation qu’on représente. C’est dire que je ne partage pas vraiment le jugement essentiel de Zuesse, selon lequel Obama a menti délibérément à Medvedev ce jours de mars 2012. Si les circonstances avaient été différentes, si le clan neocon n’avait pas tenu les positions de force qu’il tenait au département d’État en février 2014 (coup d’État de Kiev), si la famille Biden n’avait pas investi quelques belles promesses dans des affaires ukrainiennes où il fait bon jouer l’Oncle d’Amérique dans les conseils d’administration, je crois bien possible qu’Obama aurait pu juger intéressant et habile de tenir sa promesse faite à Poutine par l’intermédiaire de Medvedev.

Mais ce ne sont pas mêmes mondes. Les Russes ont quelque part un reste de candeur qui leur fait croire justement à une petite place accordée à “ces mots obscènes, – ‘promesse’, ‘honneur’, ‘serment’, ‘amis de confiance’” ; ainsi croirais-je assez volontiers qu’il est assez probable que Medvedev-Poutine ont cru à la promesse d’Obama. Ils ont donc pu mesurer aujourd’hui, non pas nécessairement la félonie d’un homme, mais l’emprisonnement où se trouve un président des Etats-Unis qui n’a pas de force de conviction exceptionnelle (Obama est un manœuvrier, pas un réalisateur) par rapport à la politiqueSystème que les USA doivent suivre dans tous ses méandres et ses entrelacs.

Du coup, nous sommes bien d’accord, et moi le premier, avec tout ce qui se chuchote : Medvedev est bien le successeur attitré probable et logique de Poutine. Il lui ressemble, il a essuyé le même affront fait à la Russie... Dix ans plus tard, le Russe a la mémoire longue : celle de Medvedev vaut celle de Poutine.

Voici le texte de Zuesse, repris après une courte introduction sur la nomination de Medvedev au poste de vice-président de la Commission Militaro-Industrielle.

PhG – Semper Phi

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Le serment d’Obama

[...] ...Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle Medvedev est la personne la plus susceptible de remplacer Poutine :

Le 26 mars 2012, pendant la campagne de réélection d'Obama afin d'avoir un second mandat en tant que président des États-Unis, son adversaire, Mitt Romney, avait déclaré à Wolf Blitzer de CNN, que “la Russie, c'est, sans aucun doute, notre ennemi géopolitique numéro un.  Ils s’accrochent à chaque cause des plus détestables acteurs dans le monde. L’idée qu'il  [Obama] ait en tête une plus grande flexibilité pour la Russie est très, très troublante, en effet.”

L'ardent pro-israëlien Blitzer sembla perturbé par le fait que Romney n’ait pas cité l’Iran comme “ennemi n°1” et il le dit. La réponse de Romney à Blitzer (pour ne pas perdre l'important vote pro-Israël/anti-Palestine) a été “Bien sûr, la plus grande menace à laquelle le monde est confronté est un Iran nucléaire”. Mais il est ensuite revenu à son argument principal, qui était contre la “réinitialisation” annoncée par Obama avec la Russie, qu’Obama, parlant confidentiellement à Medvedev, avait promis de faire après l'élection, et demandant à Medvedev de transmettre ce message à Poutine.

Romney condamna publiquement cette déclaration d'Obama :“En termes d'ennemi géopolitique, une nation, la Russie, qui fait partie du Conseil de sécurité, qui a le poids du Conseil de sécurité et qui est, bien sûr, une puissance nucléaire massive... L’idée que notre président puisse prévoir de faire quelque chose avec eux qu'il n'est pas prêt à dire au peuple américain avant l'élection est quelque chose que je trouve très, très alarmant.”

Romney était contre le fait de négocier avec la Russie (ce qui nécessiterait la confidentialité pendant ces négociations). Bien sûr, Romney, lorsqu'il a répondu au sujet de l'Iran, ne parlait que de la possibilité que l'Iran se dote d'une arme nucléaire (et il a dit que l'Iran serait “la plus grande menace...”si l'Iran se dote d'armes nucléaires, alors qu'il a désigné la Russie comme étant NOTRE ennemi numéro un”, le plus grand ennemi de l'AMÉRIQUE, sans aucun si et aucun mais) ; il a dit que la Russie EST déjà “sans conteste, notre ennemi géopolitique numéro un”. L’Iran était un danger possible pour le monde, alors que la Russie EST l'ennemi (foe) n°1 de l'Amérique. C'est ce qu'il a dit.

Le 27 février 2022, CNN a titré “Il est temps de l'admettre: Mitt Romney avait raison au sujet de la Russie”, et a ainsi soutenu rétroactivement la répudiation par Romney de l'idée qu'un président américain devrait négocier avec la Russie “notre ennemi numéro un". (Obama avait promis en privé à la Russie des négociations privées ; Romney a publiquement condamné la confidentialité de ces négociations. Or, sans vie privée, les négociations internationales sont impossibles. CNN était d'accord avec Romney ; elle est clairement néoconservatrice, c'est juste une organisation de marketing pour des entreprises comme Lockheed Martin).

Par la suite, les factchéckers du dernier débat des candidats à la présidence en 2012 ont donné quitus à Romney lorsqu'il a nié, juste après le débat, avoir dit que la Russie était le premier ennemi géopolitique de l'Amérique (comme s'il ne l'avait jamais dit !). Les factchéckers voulaient être en bons termes avec le prochain président, quel que soit le candidat qui gagnerait.

(La vérité ne compte pas vraiment avec eux, mais Romney a été clair sur le fait que rien ne devait être fait en privé dans les négociations avec la Russie, ce qui signifie qu'il ne devrait pas y avoir de négociations avec la Russie, – et CNN soutient désormais effectivement ce point de vue, et NON ce qui avait été la critique d'Obama sur le point de vue de Romney. La critique d'Obama sur le point de vue de Romney s'est avérée ne pas être sincère, – en privé, il était en fait d'accord avec le point de vue de Romney concernant la Russie. Il mentait pour gagner des voix, parce qu'il savait que la position de Romney sur ce sujet était mal perçue à l'époque).

Ce fracas entre Obama-Romney avait eu lieu parce que le 26 mars 2012, Obama avait dit en privé à Medvedev de dire à Poutine que, comme je l'ai souligné le 16 mai 2016 :

“Sur toutes ces questions, mais en particulier la défense antimissile, ceci, ceci peut être résolu, mais il est important pour lui [le futur président Poutine] de me laisser du temps”, avait-on entendu Obama dire à Medvedev, faisant apparemment référence au futur président russe Vladimir Poutine.

"Oui, je comprends", répondit Medvedev.

Obama est intervenu en disant : "C'est ma dernière élection. Après mon élection, j'aurai plus de flexibilité".

Donc : Obama disait là à Poutine, par l'intermédiaire de Medvedev, que sa prochaine administration adoucirait sa position sur l'installation par l'Amérique en Europe de l'Est, près et même aux frontières de la Russie, de missiles destinés à neutraliser la capacité de la Russie à riposter à une première frappe nucléaire américaine, – le système ABM ou anti-missile balistique américain.

Obama ne mentait pas seulement aux électeurs américains [lorsqu'il a attaqué par la suite les critiques de Romney sur ce que lui-même avait dit lors de cet échange privé avec Medvedev] ; on le voyait là en train de mentir en privé à Poutine, en indiquant à Medvedev qu'au lieu de devenir plus agressif (à propos des missiles antimissiles) contre la Russie lors d'un second mandat, il deviendrait moins agressif (en négociant avec Poutine sur la question). Comme vous pouvez le voir ici, le nœud du problème était le mensonge de George Herbert Walker Bush à Mikhaïl Gorbatchev en 1990).

Ce “nœud” suscita la demande de Poutine d’annuler les adhésions à l’OTAN des pays d’Europe de l’Est afin que l'Amérique ne soit pas autorisée à positionner ses armements aux frontières de la Russie, –afin que l'Amérique ne soit pas mise dans une position qui lui permettrait de répéter l'opération Barbarossa d’invasion de la Russie par Hitler en 1941.

Poutine sait qu’Obama avait menti délibérément à Medvedev, conduisant ce dernier à lui transmettre ce message plein d'espoir d'Obama en mars 2012.

Combien de mépris et de colère Medvedev et Poutine ressentent-ils probablement à l'égard d'Obama pour leur avoir fait une telle promesse en privé mais qui, dès sa réélection, avait fait exactement le contraire en tout, et surtout en ce qui concerne la Syrie et l'Ukraine ?

À moins que Medvedev, – ce qui ne lui ressemble pas du tout, – ne fasse quelque chose de stupide, il sera le bras droit de Poutine jusqu'à ce que ce dernier quitte ses fonctions. Je ne vois personne d'autre qui ait autant de chances de succéder à Poutine, notamment parce qu'ils appartiennent tous deux au même parti politique, Russie Unie, et qu'ils sont tous deux politiquement populaires en Russie.

Eric Zuesse