Si ce n’est Waterloo, c’est au moins Trafalgar

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Si ce n’est Waterloo, c’est au moins Trafalgar

28 avril 2009 — Il y a près de deux ans, l’offensive finale était lancée. Lockheed Martin (LM) lui avait trouvé un nom: “Lightning Strike”, allusion finaude au nom de baptême (Lighting II) donné au F-35, alias JSF. Aviation Week & Space Technology écrivait, le 24 août 2007, sous le titre «JSF Stakeholders Plan Collective International Buy»:

«A tiger team consisting of Lockheed Martin executives and stakeholders from each Joint Strike Fighter (JSF) partner nation will conduct its first meeting next month to explore the particulars of a collective international buy, according to Dan Crowley, the company's F-35 vice president.

»Through that effort, called Lightning Strike, Lockheed Martin hopes to secure commitments for 100 aircraft through 2011 and an additional 1,300 (including 800 for the U.S. and another 500 from partner nations) thereafter. The goal is to solidify quantities needed by partner nations to stabilize production early in the program.»

Après les divers épisodes des dernières semaines, culminant avec le mélodrame hollandais, assorti des sombres prédictions britanniques, sans parler des tristes perspectives israéliennes, l’offensive “Lightning Strike” est au moins au point mort. Pour la réalité historique hors de la quotidienneté de la propagande, c’est d’ores et déjà un échec bien inquiétant pour l’avenir du programme.

L’épisode hollandais, qui concerne un pays très important du programme de coopération (un “pays-pilote” pour les pays de moyennes et petites dimensions), devrait commencer, lorsque la “presse officielle” se sera décidée à consulter autre chose que les communiqués LM, à être apprécié comme la culmination d’un très grave revers pour les USA. Avec la décision norvégienne du 30 mars et, sans doute, danoise (si le renvoi de la décision va jusqu’à cette date), c’est tout un groupe de pays qui a décidé de repousser toute décision de commande du JSF à 2012. Effectivement, la décision jugée la plus importante dans l’épisode hollandais est celle qui renvoie à 2012 une position définitive de la Hollande pour l’achat du JSF.

Très intéressant à cet égard, un commentaire de Bill Sweetman, que l’on connaît bien sur ce site, en date du 24 avril 2009. Sweetman fixe effectivement l’importance de cette décision de renvoi à 2012 pour l’achat du JSF, alors qu’initialement la commande de l’avion aurait dû quasiment enchaîner sur l’éventuelle décision d’achat de deux JSF “prototypes” :

«Perhaps more importantly, though, the start of a formal acquisition process for the production aircraft has been delayed. It was due to happen immediately after the signing of the IOT&E contract but has now been delayed by three years and dropped in the lap of the next government.

»Combined with Denmark's decision - also reported this week - to delay a commitment, this has torpedoed plans by Lockheed Martin and the program office to lock-in a multi-nation, multi-year order this year or next. At the same time, though, the program's high-pressure sales tactics have resulted in a public crisis and humiliation for one of the most pro-US governments in Europe.»

Plus loin, Sweetman pose deux questions très intéressantes, sur la façon dont cette affaire a été menée, notamment du côté US et des relais US en Hollande. (Parmi ceux-ci, le secrétaire à la défense Jack De Vries, quasiment considéré dans la presse hollandaise comme un lobbyiste appointé de LM. Durant les débats parlementaires des 22 et 23 avril, De Vries restait en liaison téléphonique avec ses “partenaires” de LM, – ce qui est une façon pleine de bon sens de faciliter les négociations, mais en l’occurrence pour des résultats assez piteux.) A noter que ces deux questions sont posées dans le cours du compte-rendu que fait Sweetman des débats au Parlement, alors que le compromis final n’a pas encore été atteint; à la lumière de celui-ci, elles sont encore plus intéressantes.

«Question for all concerned: Why would the Christian Democrats (CDA), de Vries' party and the single biggest element in the coalition, bring down the government over two test aircraft? The PvdA has said consistently that they're not opposed to buying JSFs but that they don't want to commit without a fixed price. So what consequences does the CDA think will follow if the Netherlands reneges on its commitment to the US to buy the jets?

»Second question: Who is providing adult supervision in the USA? Does President Obama know that the government of a loyal ally could be dissolved, because of US insistence that they buy two test aircraft? Who has decided that de Vries shouldn't be provided with an exit option, rather than being forced to sell the JSF to an increasingly skeptical Parliament? Someone has, but whether that is Obama, Secretary Gates, the program office or someone in between is not clear.

Lightning Strike” en Irak

Il commence clairement à apparaître dans quelle mesure le plan d’investissement général du marché mondial des avions de combat par le JSF, “pour un demi ou trois-quarts de siècle” selon les évaluations de LM depuis plus d’une décennie, est en très grand danger. Les revers détaillés ci-dessus, s’ils n’ont encore rien de définitif, constituent une véritable déroute stratégique par rapport aux engagements, aux prévisions, voire aux évidences politiques. Les commandes du JSF par les huit pays coopérants de base étaient considérées comme acquises dès lors que, au printemps 2002, ces pays s’engagèrent dans le programme. Le reste était une question de gestion tactique, pour faciliter la production et la programmation de cette production. L’offensive “Lightning Strike”, référencée plus haut, établie après diverses difficultés et retards dus exclusivement au développement du programme, était censée rattraper ce contretemps et régler le problème. A la lumière de toutes ces certitudes, le résultat est catastrophique.

Les questions posées par Sweetman sont judicieuses et il est finalement assez simple d’y répondre. Il faut concevoir le programme “JSF-International” (le programme de coopération) comme une opération en soi, différente du programme intérieur du Pentagone. Bien entendu, les effets du développement de la situation-JSF au Pentagone se font sentir d’une façon draconienne sur la situation “JSF-International”. Si l’on s’en tient alors à l ‘état d’esprit, à l’évolution de l’analyse, à la psychologie, l’opération “JSF-International” doit être perçue comme très semblable à l’opération lancée contre l’Irak en 2003.

Au départ, il y a une certitude absolue, aveugle, d’une supériorité écrasante, dans tous les domaines. Le développement du programme, la qualité du système, le succès sans la moindre anicroche de la mise en œuvre ne font aucun doute. Les coopérants ne sont pas recherchés, ils sont requis, voire conquis sans la moindre hésitation. La chose marche car, à cette époque (le “JSF-International” est bouclé à l’origine en même temps qu’on se préparer à envahir l’Irak), tout le monde est convaincu de la fable américaniste; il y a la corruption qu’il faut pour cela et, plus encore, beaucoup plus, l’intoxication psychologique du virtualisme. C’est le temps du «Nous sommes tous Américains», ce mot délicieux d’un des fleurons de l’intelligence et du courage intellectuel français de l’époque.

A partir de là, le terrain étant conquis avec la facilité qu’on sait, les avatars du programme commencent (ou se poursuivent, pour être plus juste), au Pentagone et au niveau de la programmation US. Ils devraient normalement se répercuter “sur le terrain”, dans les relations avec les pays coopérants, mais les problèmes ainsi créés sont “résolus” comme en Irak, – et comme toujours pour les conceptions américanistes, selon un mot d’un général US au général Briquemont, commandant belge des forces de l’ONU à Sarajevo en 1993 : «Nous, Américains, nous ne résolvons pas les problèmes, nous les écrasons.» C’est ainsi que le programme “JSF-International” s’est déroulé avec l’imperturbable assurance que tout allait bien, l’absence complète de communication sur les réelles difficultés du programme, l’absence complète de précisions sur les coûts, l’absence complète de consultations sérieuses sur le fond, etc. Cette situation reflétait aussi bien l’absolutisme négationniste des conceptions US en matière de “coopération” que le bordel général en quoi s’est transmuté le programme à mesure de son développement.

La position déterminée par LM et le JSF Program Office (JPO) du Pentagone est complètement totalitaire elle aussi, et appuyée sur une philosophie bureaucratique, avec les réseaux de corruption qui vont avec; LM et le JPO n’ont pas l’autorité de la direction stratégique et politique du programme mais ils tiennent tous les fils pour que l’autorité légitime (le secrétaire à la défense) ne s’exerce en aucune façon et ils pratiquent une rétention d’information systématique dans ce sens. Lorsque Sweetman écrit: “Who is providing adult supervision in the USA?”, il pose la bonne question tout en sachant aussitôt, nous l’espérons pour lui, que poser la question c’est y répondre, – s’il est question d’“adulte”, effectivement, c’est “nobody”.

Le résultat est à la fois le plus grand désordre et la plus grande rigidité impliquant l’absence totale d’adaptabilité aux situations. Il est vrai que le fait d’enfermer les Hollandais dans la nécessité d’acheter deux “prototypes” dans la situation assez tendue que connaît la Hollande à l’égard du JSF depuis plus d’un an ressemble aujourd’hui à une sorte de provocation pour susciter une crise. La nécessité de cet engagement spécifique par rapport à l’engagement de commande est nulle, comme tout le monde le sait puisque les Italiens ont écarté un tel achat il y a deux ans sans lâcher un gramme de leur indéfectible fidélité à leur suzerain. Mais le réflexe américaniste, par automatisme dirait-on, est imparable à cet égard. Dès lors que la tension a commencé à monter en Hollande, l’affaire a aussitôt été perçue par LM et le JPO, sinon comme un défi à la prééminence affirmée depuis longtemps du JSF, dans tous les cas comme une anomalie insupportable qu’il importait de traiter par le mépris, ou d’“écraser”, comme on fait des problèmes. On put donc être aussitôt assuré, d’ailleurs inconsciemment et comme par réflexe, qu’on ne “céderait” pas, ni même qu'il importait éventuellement que l'on cédât un peu; il nous paraît très probable que la possibilité de modifier les termes de la situation (affirmer que l’achat des deux “prototypes” ne rencontrait aucune nécessité d’aucune sorte) ne fut même pas envisagée. Ce ne fut pas une montée aux extrêmes puisqu’il existait d’ores et déjà un enfermement verrouillé dans les extrêmes.

Toute cette affaire baigne dans le paradoxe appuyé sur la tromperie que constitue la perception de leur propre puissance par la parti américaniste. Ainsi, l’absence de concurrence, qui apparut comme une évidence dès 2002, et qui fut parfois transgressé comme dans un opéra bouffe, dans de grotesques simulacres de compétition, est quelque chose qui joue contre le JSF. Cette absence de concurrence, un peu comme l’absence d’ennemi de même catégorie en Irak et en Afghanistan, laisse le champ libre pour l’exercice favori de la bureaucratie US: se tirer et se tirer sans cesse dans les pieds avec presque de la jubilation et l'air pompeux d'une réflexion de Kagan ou de Perle pour expliquer la chose d'une plume impériale. Il nous paraît assuré que, s’il y avait eu une réelle compétition en Hollande, si la situation du monde avait été différente, les USA auraient mis sur pied une stratégie infiniment plus adaptée et plus efficace, – comme ils étaient encore capables de faire in illo tempore (voir la victoire du F-16 en Europe, en 1974-75).

Il nous reste donc à continuer à assister à l’auto-défaite (“self-defeat”) du programme JSF, qui va se poursuivre sur tous les fronts, sans la moindre nécessité d’un ennemi sérieux. Il ne faut même pas attendre, – pour poursuivre l’analogie irakienne, – l’intervention d’un Petraeus et de son “surge” magique, dont on commence d’ailleurs à mesurer les limites sur place. Là où le JSF diffère de l’Irak, c’est qu’en Irak on a finalement commencé à s’apercevoir que quelque chose ne marchait pas, quelques années après la “victoire finale”. Pour le JSF, officiellement tout va très bien; si le programme “JSF-International” selon les ambitions initiales meurt comme c’est probable, il mourra guéri, content de lui et triomphant.


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