Seule la poésie sauvera le monde...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Seule la poésie sauvera le monde...

• Pour nous, un salut à la poésie comme matrice des espérances humaines de mettre l’âme en accord avec le cosmos et la Beauté du monde.• Pour Massimo Fini, il s’agit de Lautréamont, poète immortel mort à 24 ans.

Au tout début de mes aventures, je n’ai pas beaucoup, sinon jamais vraiment apprécié la poésie formelle, croyant d’ailleurs et fort stupidement que la poésie ne pouvait être que formelle (poèmes, vers, rimes ou pas, etc.). Aujourd’hui, je n’en connais pas plus mais la folie des temps qui est notre véritable vérité-de-situation m’a conduit à penser que seule la poésie sauvera le monde, ‑– avec cette réserve, certes, inexprimé dans le titre mais fort bien présente : “si vraiment le monde le mérite”. J’en suis même venu à penser, ce que je ne pouvais également concevoir de façon organique et rationnelle, que l’on peut trouver partout de la poésie, selon ce que l’audace de votre caractère vous conduit à y mettre, et selon ce que la bienveillance de votre âme est prête à accueillir. C’est aussi dire si moi-même, dans mes écrits, ait désormais comme fidèle compagne la croyance que l’on peut, que l’on doit s’en remettre à la poésie pour tenter d’ouvrir les portes de l’inconnaissable sans chercher, ni à le comprendre, ni à l’expliquer. Ainsi, je crois que l’intuition, cette grande vertu à laquelle je me réfère souvent, est un acte essentiel de la poésie ; et je crois alors que la poésie est fille et mère du verbe, de la beauté et de l’intuition.

Je pense que c’est lors de notre aventure de Verdun, pour ceux qui ont lu ‘Les Âmes de Verdun’, que cette évidence de l’universalité de la poésie m’est apparue dans toute sa splendeur. Je pense à ce court-métrage sur Verdun où toute la bataille, au travers du champ restauré tel qu’il nous apparaissait alors (en 2006-2008, avant que les réformistes-postmodernes période-Hollande soient intervenus, là où “l’herbe ne repousse plus”), était accompagné et transcendé par quelques-uns de la multitude de poèmes qu’inspirèrent la bataille autant que la guerre 14-18 ; Voilà qui compta pour beaucoup dans ce changement si tardif qui s’installa définitivement dans ma conception du rôle de l’écriture, de l’âme et de la beauté conjuguées pour décrire le monde, – et demain peut-être, le sauver ? Je pense précisément, comme à un symbole, à ce poème d’Alan Seeger, ce « J’ai rendez-vous avec la mort » du jeune poète américain engagé dans la Légion Étrangère et mort lors de la bataille de la Somme, en juillet 1916 ; ce poème qui était le préféré de John Fitzgerald Kennedy et que sa fille lui avait récité pour son annniversaire, quelques semaines avant Dallas.

Tout cela n’est dit que pour introduire, présenter, hors des fracas des sottises humaines et loin des productions massacreuses dont il s’emploient à faire usage, ce texte d’ivresse à la fois libérée et contrôlée et de grâce assurée et respectée, pour dire, de la part de son auteur, l’honneur qu’il ressent d’une telle proximité d’un poète de haute lignée. Ici, il s’agit de Lautréamont ; ce pourrait être Rimbaud, Villon, Byron, Nietzsche, Whitman, même Victor Hugo ou José-Maria de Heredia, qu’importe... Ce pourrait être le père de Gustave Thibon, qu’importe si la place centrale, vitale, de son lien avec le surhumain est ainsi reconnu à la poésie... Et ce sera un salut plein de respect au « vieil océan »

(Texte de Massimo Fini, source ‘Massimo Fini’, traduction de  ‘Euro-Synergie hautefort.coms’)

PhG – Semper Phi

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Ô Lautréamont, et rien ne sera plus comme avant

Je suis en train de lire les Chants de Maldoror de Lautréamont. Je m'y étais attaqué à l'âge de vingt ans et, après avoir parcouru quelques pages, j'avais abandonné. Je n'étais pas assez prêt pour une lecture aussi exigeante. Il m'est arrivé la même chose avec Proust. Quatre ou cinq fois, j'avais commencé Du côté de chez Swann et, à la cinquantième page, j'avais claqué contre le mur le premier des huit volumes d'A la recherche du temps perdu, publiés par Mondadori. Un été, à quarante ans, j'ai dévoré les huit volumes. Et c'est une évidence. A la recherche du temps perdu est la grande fresque d'une époque, un traité de psychanalyse, mais aussi et surtout un livre sur le Temps et la mémoire (la madeleine). Or, à vingt ans, on a moins de mémoire qu'à quarante, on est occupé à parcourir ces bouts de vie qui deviendront à leur tour mémoire. Il faut donc se méfier des proustiens épuisés de la vingtaine, soit pour se donner un ton, soit pour sublimer ainsi leur homosexualité (bien qu'aujourd'hui, l'homosexualité étant dédouanée, ce déguisement soit moins nécessaire).

L'appréciation d'un livre, d'un film, de toute œuvre d'art, dépend du moment de la vie dans lequel on l'aborde. Celui de la maturité n'est pas toujours le meilleur moment pour comprendre. Rimbaud, par exemple, est beaucoup plus proche de la sensibilité des adolescents ou des post-adolescents, étant lui-même adolescent. Il écrit Une saison en enfer à 19 ans et son œuvre est concentrée en quatre ans, puis il ne veut plus rien savoir de son travail de poète et d'écrivain, il traverse plusieurs fois les Alpes à pied jusqu'à s'embarquer pour l'Afrique pour travailler comme marchand, refusant tout contact avec les éditeurs et les journaux. A l'un d'eux, particulièrement insistant, il dira: "ma saison est finie, c'est tout".

Lautréamont est, avec Rimbaud ("le poète devient voyant par un long et raisonné démêlage de tous les sens", expression qu'il utilise dans une lettre à un ami, et non Verlaine comme on le croit généralement), le fondateur de la poésie, de la littérature moderne, de la culture moderne. Tout l'art du début du 20ème siècle, hommes de lettres, poètes, peintres, écrivains, journalistes - Guillaume Apollinaire - a inspiré Lautréamont, du surréalisme au cubisme en passant par le fauvisme, le pointillisme et le symbolisme. Souvent inconsciemment, parfois consciemment. Il a été lu, par exemple, par Amedeo Modigliani, l'une des figures les plus lumineuses, extraordinaires et généreuses de ce Paris inégalable de la fin du 19ème siècle aux années 1930, où se retrouvaient peintres, écrivains et musiciens de toute l'Europe, de l'Espagne à la Russie à la Roumanie à la Bulgarie à la Turquie et plus tard aux Américains dont le rôle principal, mais non unique - Hemingway, Fitzgerald, Henry Miller - était de se faire d'habiles marchands d'art en achetant les œuvres de peintres tous désargentés, à l'exception de Picabia, mais y compris Picasso.

La tentative titanesque de Lautréamont, Rimbaud et Baudelaire a été de désarticuler, au milieu du 19ème siècle, dans le temps court de leur vie (Lautréamont est mort à 24 ans, Rimbaud poète à 22 ans, Baudelaire à 46 ans) les structures sociales, psychologiques et économiques de leur époque, c'est-à-dire les structures de la bourgeoisie.

Le plus puissant dans cette œuvre est Lautréamont, avec son écriture extraordinaire, toute nouvelle, avec ses poèmes en prose, lisez l'Ode à l'Océan dans le premier chant de Maldoror. Bref, après avoir lu Lautréamont, on ne peut plus être comme avant.

« Vieil océan

Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre : j’aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu’on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces, sur l’âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu’on s’en rende toujours compte, les rudes commencements de l’homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan !

Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l’homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l’homme s’est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l’homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu’il n’est pas beau réellement et qu’il s’en doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris ? Je te salue, vieil océan ! »