Retour sur un futur bancal

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Retour sur un futur bancal

Guillaume Travers est un économiste original, et donc intéressant selon les pratiques si conformistes-PC du temps courant autant que selon les habitudes pseudo-pérennes de cette matière (l’économie). Il semble bien qu’il ne place pas, surtout pas, l’économie au centre de tout. Il semble bien qu’il considère l’économie comme une matière disons ‘secondaire’ en ceci qu’elle soit dépendante du domaine auquel elle s’applique. Il constate dans tous les cas que ce fut la situation jusqu’à l’époque de la modernité considérée dans sa chronologie la plus profonde et la plus significatives. Il dit, pour illustrer cette appréciation :

« Jusqu’à la période moderne, l’économie n’a jamais existé comme domaine autonome. Les activités économiques étaient toujours ‘encastrées’ dans des relations sociales, politiques, communautaires. »

... Et pour suivre, il cite le Moyen-âge, notamment dans l’interview que nous reprenons ci-dessus (reprise par nous-mêmes à partir d’une reprise du 8 octobre 2020 par Éléments, dont Travers est un collaborateur régulier, d’une publication dans Présent du 7 octobre 2020). Il y avait une continuité entre l’Antiquité, ou disons “ce qui venait de la nature du monde”, et le Moyen-Âge, même si cette continuité pouvait traverser des épisodes catastrophique comme fut la chute de l’Empire Romain. Il y a eu sans aucun doute une rupture complètement fondamentale, une rupture ontologique, une dé-naturation du monde, avec l’arrivée de la modernité dont on recueille les premiers signes, les avant-coureurs, à l’orée du XIVème siècle, après ‘Le Temps des Cathédrales’.

Là-dessus et puisque cette évocation chronologique nous y invite, on fera une remarque qui est également très pertinente pour le temps présent, pour l’actualité la plus pressante (y compris celle du ‘couvre-feu’) : l’épidémie de ‘La Mort Noire’, de la peste dévastatrice dans les années 1340 de ce XIVème siècle, qui frappa le monde en frappant l’Europe, accéléra fondamentalement l’‘occasion’ et la profondeur tellurique de cette rupture, – en l’opérationnalisant, dira-t-on, par sa puissance de destruction de l’ordre ancien. C’est une idée qui a tout son intérêt et toute son actualité, aujourd’hui, dans le temps de la pandémie Covid19.

Les circonstances, les dévastations, les souffrances entre les deux événements sont incomparables tant la peste du XIVème siècle fut chose affreuse, mais les opportunités rupturielles sont assez proches en intensité accomplie et potentielle, et peut-être même celle de Covid19 est-elle, à l’inverse du cataclysme qu’elle fut, plus importante que celle de ‘La Mort Noire’, à cause du système de la communication ; et peut-être même [bis] est-elle la possibilité d’une rupture d’inversion justement, renversant celle du XIVème siècle. Cela rencontre bien entendu l’idée de Travers, parlant bien entendu en fonction de l’‘actualité pressante’ qui, comme nous l’a confirmé Finkielkraut, est directement métahistorique.

Les arguments que développe Travers sont certes économiques, mais selon une logique qui rencontre sa propre perception de l’économie. On y trouve alors des dimensions culturelle, politique, psychologique, et par-dessus tout, philosophique et métaphysique, et pour les meilleures raisons du monde : « On ne comprend rien à l’économie si on ne la replace pas dans un contexte plus large. »

Le travail de Travers renvoie évidemment à une approche holistique de l’économie, selon une perception liée à la Tradition dans le sens le plus large du concept. Il s’attache notamment à critiquer l’aveuglement moderniste pour les techniques et les technologies, qui est un caractère moderniste fondamental et une des clefs de l’orientation économique catastrophique que nous suivons.

Il rejoint la thèse que présente PhG dans son Tome-II de La Grâce de l’Histoire, notamment en attaquant frontalement les conceptions absolument modernistes et conformistes de l’historien-économiste Aldo Schiavone, parfait reflet du Système et parfaitement intégré au Système. (Le livre de Schiavone impliquée est L’Histoire brisée : la Rome antique et l’Occident moderne, publié en 1996 [traduction française publiée en 2003].)

 « “On ne possède rien rationnellement, que l’on n’ait directement produit”, écrit Aldo Schiavone, qui pose alors cet axiome fondamental pour son parti : “le vrai est seulement ce que l’on a fait”, cela qu’il termine par ce commentaire établissant effectivement la différence antagoniste fondamentale entre les civilisations de l’Antiquité et de la modernité “[Ces] énoncés [traversant] l’aventure cognitive de l’Occident, de Vigo aux physiciens de la toute fin du vingtième siècle, [...] aucune conscience antique n’aurait pu [les] formuler.”
[...]
» Quoi qu’il en soit mais en rassemblant les diverses données essen- tielles de la réflexion qui précède, c’est bien autour de cette question de la volonté de la modernité de maîtriser et de modifier la nature pour “être” pleinement, – et puisque l’être, c’est-à-dire “le vrai”, ne peut être conçu que dans ce qu’il fait et rien d’autre, – qu’il faut se compter et se mesurer en progressant dans son jugement. Dans la logique du jugement de Schiavone, qui rejoint complètement l’esprit de la modernite et l’esprit scientiste, la question de l’absence de sens de notre civilisation de la modernité posée implicitement par Toynbee, jusqu’à empêcher toute autre civilisation de se poser en alternative, – cette question n’a littéralement pas de sens. La puissance, c’est-à-dire les technologies pour s’exprimer d’une façon concrète, voilà qui non seulement fait sens, mais fait le seul sens acceptable et concevable pour la civilisation de la modernité, c’est-à-dire pour la modernité tout court, c’est-à-dire pour la seule civilisation acceptable (celle après laquelle plus aucune autre n’est possible, sinon concevable), c’est-à-dire pour le monde tel qu’il doit être et tel qu’il ne peut être autrement (“Les Lumières, c’est désormais l’industrie”)... Clic ! Clac ! Entendez les verrous claquer, porte verrouillée, prison hermétiquement assurée : Monsieur Schiavone, après tant d’autres, vient de nous confirmer que, pour le sens, le Système s’occupe de tout... Voyez d’ailleurs le résultat en l’an de grâce 2016.
» ... En effet, l’on peut alors se compter et, surtout, compter ce que nous sommes puisque nous sommes ce que nous avons fait, que nous avons fait ce que la puissance des technologies nous a permis de faire, et que le moment est bon pour mesurer ce qui a été fait. L’incertaine et grandissante perplexité à mesure que défilent très vite nos années de ce début de XXIe siècle, pour tous les Schiavone du monde, c’est que cette nécessité de bilan, encore d’un risque acceptable en 1994-1995 quand fut écrit l’ouvrage, est aujourd’hui obscurci d’un risque considérable pas loin de l’inacceptable et du risque métahistorique de l’indicible eschatologique pour acter du triomphe de la raison scientifique, de la modernité, de ce que les trois-cinq derniers siècles ont fait de nous. Il est en effet impossible d’écarter cette terrible relativité du “vrai que nous sommes” lorsque le temps va si vite et que la signification et le penchant de “ce que nous avons fait” changent avec une telle rapidité et une telle radicalité qu’il nous conduit en un gros demi-siècle du rassurant Capitole à l’effrayante Roche Tarpéienne. C’est-à-dire que nous pouvons poser aujourd’hui (ces lignes sont écrites, de leur premier jet à leur confirmation, d’octobre 2013 à mai 2016) qu’il existe une possibilité considérable, en considérant que “nous sommes ce que nous faisons” (et “ce que nous avons fait”, par conséquent), que nous soyons tout ensemble et d’un seul trait, à la fois destruction du monde, destruction de l’esprit, destruction de toute espérance d’harmonie, destruction de ce qu’il reste en nous du Principe. Et cela se fait dans une civilisation que nous n’hésitons plus à qualifier de “contre-civilisation”, dont la puissance même, que nous désignons comme une “surpuissance” et qui est née du développement des technologies, empêche toute alternative civilisationnelle autre que la voie qui nous est tracée, et produit ultimement une effrayante dynamique d’autodestruction. Nous voilà confirmé, pour notre compte, sur toutes les observations que nous suggère notre intuition sur le ‘déchaînement de la Matière’ et sur tout ce qu’elle enfante, et sur la modernité telle qu’elle s’est développée, et sur tout ce que nous ont apportés les technologies, cette opérationnalisation de la puissance dont nous poursuivons la quête pour dominer et changer la nature du monde, sur cette ambition même de dominer et de changer le monde que nous n’hésitons plus à ressentir au plus profond de nous comme essentiellement sinon profondément maléfique dans le sens métaphysique de l’Enfer lui- même, atteignant à l’entropisation ardemment poursuivie. »

Travers ne pense évidemment pas que l’on puisse aisément, si cela est possible et si l’on pouvait même y songer de façon sérieuse, “revenir au Moyen-Âge”, c’est-à-dire en fait retrouver des conceptions et des pratiques de cette époque, ou plutôt de la plupart des époques avant la modernité. « Cela suppose une révolution mentale », bien entendu et avec toute chose ; et une révolution dont on ne sait d’où elle viendra et comment. Cela suppose, finalement, une attention essentielle portée au domaine de la psychologie, comme nous aimons souvent à le répéter.

Quelle psychologie peut prétendre envisager une telle évolution ? « La plupart de nos contemporains sont aujourd’hui asservis à la technique, aux écrans, avec des conséquences mentales et intellectuelles désastreuses. Je ne vois malheureusement pas de ‘solution’ simple à court terme, mais un espoir à plus long terme : aujourd’hui, une petite élite élève ses enfants loin de toute dépendance technologique trop forte. Ils seront un jour ceux qui rebâtiront notre civilisation... »

La perspective considérée constitue certainement une voie possible, une partie du ‘comment’ (en sortir), et ‘pour quoi’ (mettre à la place). Pour autant, il reste l’énigme générale et totale de déterminer pour quelle cause fondamentale et selon quelle impulsion une telle évolution porterait ses fruits, quelle puissance serait assez grande pour entraîner tous les esprits après avoir impressionné (comme la photographie impressionnait la pellicule in illo tempore) la psychologie dans le sens vertueux qui importe. Nous sommes là dans le domaine d’en-dehors de la raison (heureusement d’ailleurs), dans le domaine de l’au-delà de ‘l’Horizon de l’Événement’. Pour autant, c’est notre conviction essentiellement sinon exclusivement d’ordre intuitif, l’événement est en marche.

Voici donc l’interview de Guillaume Travers par Pierre Saint-Servant, à partir d’une reprise du 8 octobre 2020 par Éléments d’une publication dans Présent du 7 octobre 2020.

dedefensa.org

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Pour un retour au Moyen Âge ?

Pierre Saint-Servant : Telle qu’elle est traitée médiatiquement et politiquement, l’économie est réduite à des querelles techniques. Vous faites au contraire le choix de la ramener à la philosophie. Pourquoi ?

Guillaume Travers : Jusqu’à la période moderne, l’économie n’a jamais existé comme domaine autonome. Les activités économiques étaient toujours ‘encastrées’ dans des relations sociales, politiques, communautaires. Le Moyen Âge nous en donne maints exemples : les foires étaient l’occasion de célébrations religieuses (feria), les communautés de métiers organisaient toute la vie urbaine, bien au-delà des seules activités productives. On ne comprend rien à l’économie si on ne la replace pas dans un contexte plus large.

Pierre Saint-Servant : Le Moyen Âge fait figure d’âge sombre pour les progressistes de tous poils, qu’êtes-vous allé y puiser ? Pourquoi devrait-on y avoir recours ?

Guillaume Travers : Le Moyen Âge offre un contre-modèle à la pensée moderne, individualiste et progressiste. C’est pourquoi il a été tellement attaqué. Par bonheur, de nombreux travaux d’historiens depuis un siècle ont permis de le réhabiliter. Dans une période de crise profonde, le Moyen Âge peut nous inspirer : il est un monde de communautés plus que d’individus, un monde enraciné, ancré dans la terre, et assez largement autarcique. Ainsi, les solutions ‘localistes’ que l’on peut aujourd’hui envisager ont déjà existé par le passé. Le Moyen Âge est aussi un monde qui ne fait pas de l’accumulation monétaire l’alpha et l’oméga de l’existence. Il est un monde de limitation, où les excès de richesse sont consacrés à des fins plus hautes, par exemple la construction des cathédrales. Notons enfin que les structures féodales sont celles qui se sont mises en place au cours d’une autre période très troublée, à savoir la fin de l’Empire romain. Ce sont autant de raisons d’y être sensible.

Pierre Saint-Servant : Vous opposez à l’individualisme et à l’utilitarisme la notion de ‘commun’. Que désigne-t-elle ?

Guillaume Travers : Au Moyen Âge, le concept de propriété privée est très largement absent. Dire que le seigneur est ‘propriétaire’ de terres est une description très imparfaite. En vérité, il y a un enchevêtrement de droits réciproques, issus de serments passés et de la coutume. Par exemple, un seigneur ne peut pas vendre des terres sur lesquelles des paysans ont obtenu le droit de cultiver. Dans ce système, les ‘communs’ sont tous les espaces dont l’usage n’est pas limité à une seule famille : c’est par exemple un champ où certains peuvent faire paître du bétail, d’autres ramasser des baies, d’autres du bois, etc. Le terme de ‘commun’ est éloquent : le monde médiéval, on l’a dit, était un monde de communautés. Toute l’organisation sociale est donc subordonnée à une vision du bien de ces communautés, au bien commun. L’abandon des ‘communs’ (notamment par le ‘mouvement des enclosures’ en Angleterre) fut à l’inverse un moment clé dans l’essor de l’individualisme moderne.

Pierre Saint-Servant : L’écologie sera incontestablement au cœur des luttes idéologiques de demain. Le moins que l’on puisse dire est que celle qui domine le paysage médiatique est une écologie ‘à l’envers’. Que faut-il pour la remettre à l’endroit ?

Guillaume Travers : L’écologie, étymologiquement, touche à ce qui est proche (oikos, ‘maison’) ; l’environnement, c’est d’abord ce qui nous environne. Pour remettre l’écologie à l’endroit, il faut se ré-enraciner, retrouver un rapport de co-appartenance avec la nature proche. On ne respecte jamais autant une forêt ou une rivière que quand on s’y promène chaque jour. Ce qui tue l’environnement, c’est le mouvement généralisé des biens et des personnes, qui dévaste tous les milieux encore sauvages. Mais c’est aussi une maladie de l’âme : l’homme privé de racines n’est bien nulle part, il n’a pas la sérénité nécessaire à l’immobilité, à la contemplation. Il multiplie les occasions de prendre l’avion pour tenter (en vain) de voir mieux ailleurs. Si l’homme moderne veut se ‘dépayser’, c’est parce qu’il ne supporte pas les paysages qui l’entourent. Concrètement, il faut donc évidemment faire obstacle au libre-échange généralisé. Mais c’est aussi toute une culture qu’il faut rebâtir : retrouver des modes de vie plus sains, une plus grande sensibilité à la nature.

Pierre Saint-Servant : La préservation de ce qui fait la dignité de l’homme nous pousserait à freiner la course en avant technologique : 5G, robotisation, virtualisation de toute la vie humaine… Pourtant, cela nous ferait immédiatement décrocher dans la compétition mondiale, comment résoudre cette équation ?

Guillaume Travers : C’est une question épineuse. Jusqu’à la période moderne, les techniques ont évolué de manière presque continue, mais dans un esprit très différent. Le progrès technique n’était pas considéré comme une fin en soi, ni comme purement instrumental : pour gagner plus d’argent, pour satisfaire des fins individuelles. L’économiste allemand Werner Sombart nous donne un exemple. Les artisans médiévaux maîtrisaient des techniques pointues. Celles-ci se transmettaient par le compagnonnage et, en les employant, un artisan perpétuait une tradition. À la période moderne, on se met à appliquer une technique “parce que ça marche”, “parce que c’est moins coûteux”. Les gestes perdent leur dimension traditionnelle. Que cela nous dit-il ? Que la technique peut être évoluée et ne pas poser problème, dès lors qu’elle n’est pas une fin en soi. Cela suppose une révolution mentale. La plupart de nos contemporains sont aujourd’hui asservis à la technique, aux écrans, avec des conséquences mentales et intellectuelles désastreuses. Je ne vois malheureusement pas de ‘solution’ simple à court terme, mais un espoir à plus long terme : aujourd’hui, une petite élite élève ses enfants loin de toute dépendance technologique trop forte. Ils seront un jour ceux qui rebâtiront notre civilisation. Je ne vois donc pas de salut global mais, pour en revenir une dernière fois au Moyen Âge, l’émergence de petites communautés qui préserveront notre héritage et joueront un jour un rôle de premier plan.

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