Renverser la statue de la liberté

Les Carnets de Dimitri Orlov

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Renverser la statue de la liberté

Au cours des dernières semaines, un certain nombre de statues publiques aux États-Unis (et un certain nombre en Europe) ont été défigurées et renversées. Les personnages historiques qui ont servi à définir l’Amérique sont en train d’être effacés de la mémoire publique. Des statues de Christophe Colomb (alias Cristobal Colón) ont été renversées à Boston, Richmond et St Paul. Des statues de Thomas Jefferson et de George Washington ont été renversées en Oregon. À New York, des fonctionnaires ont approuvé le déplacement d’une statue de Teddy Roosevelt, qui était un homme brillant, une figure très impressionnante et le président américain le plus populaire de tous les temps. Tous ces personnages historiques sont accusés de divers péchés, au premier rang desquels celui d’être des hommes blancs, et donc par définition racistes et misogynes – une accusation qui est, en soi, purement raciste et sexiste. On prétend qu’il existe deux types de racisme/sexisme. Celui dont les hommes blancs sont accusés est une abomination, tandis que celui pratiqué par les victimes supposées du racisme/sexisme des hommes blancs est bon et approprié. Il est clair qu’il y a deux poids, deux mesures et l’application d’un double standard est automatiquement une injustice qui doit être réparée. C’est un principe qui, s’il est sacrifié au nom de l’opportunisme politique, conduit inévitablement à l’effondrement politique et à la guerre civile.

Ce qui est en jeu, c’est le principe de la démocratie – dans ce cas, la démocratie majoritaire, qui est celle à laquelle les États-Unis ont aspiré, dans laquelle la majorité des électeurs prennent des décisions contraignantes au nom de toute la population. Il y a aussi la démocratie de consensus, qui fonctionne pour de petits groupes (jusqu’au  nombre de Dunbarc, c’est-à-dire  150 participants) mais pas pour les grandes nations. Et puis il y a la démocratie autoritaire, qui a été populaire auprès des fascistes, de Napoléon Bonaparte, de Joseph Staline et de divers autres dictateurs, et qui a fourni une feuille de vigne du consensus public (imposé) pour leur agression directe contre leurs propres populations. C’est la tendance actuelle aux États-Unis, où l’autoritarisme est le fait de l’establishment du parti Démocrate, des médias, des départements de sciences humaines des universités, des sociétés Internet telles que Facebook et Twitter, et de l’oligarchie financière qui finance et contrôle tout ce qui précède.

Admettre que la démocratie autoritaire n’est qu’un simple placage de propagande sur la réalité de l’autoritarisme élitiste, c’est aussi admettre que l’objectif est la démocratie majoritaire et que, dans une démocratie majoritaire, les minorités ont le choix entre l’intégration et l’exclusion. Pour les minorités qui n’aiment aucun de ces choix, il en existe deux autres : l’extermination et l’expulsion. Cela peut sembler dur, mais c’est ce que la démocratie majoritaire a de mieux à offrir.

Au cours de leur histoire, les États-Unis ont montré que l’intégration était tout à fait réalisable : les Anglais et les Écossais ont été intégrés automatiquement, puisqu’ils formaient la base ethnique et linguistique du super-ethnos américain. Les Européens du Nord se sont intégrés plus ou moins facilement, et la majorité des Américains blancs sont maintenant d’origine allemande. Les Irlandais, les Européens du Sud et les Européens de l’Est se sont intégrés après quelques difficultés. Diverses autres minorités ethniques ont également trouvé des moyens de s’intégrer.

Ce succès a été en grande partie annulé par les Afro-Américains, en particulier les descendants d’esclaves. À cet égard, les politiques publiques sont passées de l’esclavage à l’exclusion, en passant par la ségrégation, puis par des tentatives timides d’intégration et enfin par un cul-de-sac en matière de développement, où les femmes noires sont payées pour avoir des enfants en l’absence d’hommes noirs, alors que les hommes sont largement exclus de la vie économique et familiale. Ce processus a donné naissance à une sous-culture de ghetto vulgaire, dégénérée et violente, qui s’oppose aujourd’hui violemment à la majorité. Alors que d’autres groupes minoritaires revendiquant le statut de victime ont rejoint la mêlée, il a fourni une grande partie de la passion derrière le retrait des statues.

Il semble donc de plus en plus probable que, dans la plus épique des tentatives de profanation qui ait été faite jusqu’à présent, les portraits de quatre présidents américains gravés sur le Mont Rushmore dans les Black Hills du Dakota du Sud seront retirés. La zone est sacrée pour la tribu Lakota qui revendique cette terre comme la sienne. La sculpture en granit de 60 pieds de haut représentant quatre hommes blancs, oppresseurs colonialistes, est odieuse pour eux et pour tous ceux qui souhaitent faire cause commune avec eux. Leur enlèvement reflétera parfaitement l’explosion des bouddhas géants du VIe siècle de Bamiyan, en Afghanistan, par les Talibans en mars 2001, que le monde entier a condamné comme un acte de barbarie extrême.

Compte tenu de ces événements, une autre sculpture publique massive vient à l’esprit, qui devrait également être retirée. La Statue de la Liberté, qui était un cadeau de la France aux États-Unis et qui orne le port de New York depuis 1886, ne correspond manifestement plus aux valeurs actuellement défendues par les États-Unis et devrait donc être démantelée et renvoyée en France.

Exprimé dans les termes les plus simples possibles, le terme “liberté” incarne l’idée que l’on est libre d’agir à sa guise sans porter atteinte aux droits d’autrui. La liberté d’expression est à la base du concept de liberté, et pour exister réellement, elle doit englober la capacité d’insulter, d’offenser et d’embarrasser tous ceux qui, à son avis, méritent largement un tel traitement. Il y a souvent des limites aux propos incendiaires, et on peut souvent faire valoir que les personnes particulièrement vulnérables, comme les enfants, les personnes âgées et les malades mentaux, doivent être protégées contre les préjudices émotionnels, et que les propos incendiaires ou diffamatoires peuvent être correctement interdits. En dehors de ces cas exceptionnels, toute expression de fait ou d’opinion doit être autorisée ; dans le cas contraire, on peut dire que la Statue de la Liberté n’a plus de domicile dans le port de New York.

La Statue de la Liberté, en tant que symbole, peut peut-être être utilisée pour inverser ce glissement vers la démocratie autoritaire fasciste en faisant pression pour son retrait selon ce raisonnement. Pour vérifier si la liberté existe toujours aux États-Unis, essayez de porter un visage noir en public, d’utiliser le mot en “n” [nigger] tout en étant blanc, d’utiliser le mot “sodomites” pour décrire les non-hétérosexuels, “uppity women” [“prétentieuses”] pour décrire les féministes, etc.

Toutes ces pratiques peuvent être considérées comme offensantes et de mauvais goût, ce qui en fait de véritables cas d’école pour la défense de la liberté. Peu de gens ont la capacité d’être doux, polis et inoffensifs tout en parvenant à exercer leur droit d’insulter, d’offenser et d’embarrasser toute personne qu’ils n’aiment pas. Il y a un choix à faire : soit les Américains doivent à nouveau permettre l’exercice de la liberté d’expression sous toutes ses formes, peu importe qui en est offensé, soit, en bonne conscience, ils doivent consentir à la suppression de la statue de la liberté parce qu’elle n’est plus conforme à leurs valeurs. Un peuple qui se contente de suivre attentivement les ordres pour choisir les mots à utiliser et les pensées à penser n’a pas besoin d’un tel symbole.

À moins que la liberté ne fasse un retour aux États-Unis, le monde sera forcé de conclure que l’expérience américaine est bel et bien terminée. Une blague qui fait le tour des Russes ces jours-ci est que l’agent du Kremlin Donny Trump a reçu deux mandats présidentiels pour détruire l’Amérique et a réussi à le faire en un seul. D’ailleurs, les Russes ne renversent aucune statue. [Je pense à] une scène de rue dans une petite ville russe que j’ai [observée] ces jours-ci. Nous sommes samedi, et les gens qui circulent étaient là pour assister à une cérémonie, qui vient de se terminer, au cours de laquelle des prix ont été remis aux enfants pour des œuvres d’art et des récitals de poésie à l’occasion de la Journée de la Russie. On note alors qu’il y a une statue de Lénine, qui est recouverte d’une nouvelle couche de peinture. Peu importe que l’idéologie de Lénine ne soit plus du tout alignée sur les valeurs russes contemporaines ; il fait partie de l’histoire de la Russie, et l’histoire de la Russie – toute entière – est sacrée et inviolable. C’est ce qui fait que les Russes sont russes. Et si les Américains détruisent leur histoire… Qui et que seront-ils alors ?

 

27 juin 2020, Club Orlov, – Traduction du Sakerfrancophone

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