Pourquoi pas un “modèle turc”?

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Pourquoi pas un “modèle turc”?

14 octobre 2009 — La nouvelle n’est pas d’importance fondamentale. Elle est pourtant significative et suggère une réflexion sur ce qu’on pourrait désigner comme un “modèle turc”. Il s’agit de l’annonce, répercutée par Defense News le 12 octobre 2009, de l’annulation d’un exercice militaire international organisé par la Turquie, qui comprenait comme principal partenaire Israël. Cette annulation, qui implique un exercice où d’autres pays qu’Israël participaient, est effectivement dirigée contre la participation d’Israël.

«A senior military official here confirmed the cancellation of the Anatolian Eagle exercise that was to have been held in Turkey's Konya province. He did not elaborate on the reasons.

»Prime Minister Recep Tayyip Erdogan's mildly Islamist government was criticized earlier this year for allowing Israeli pilots to train in Turkish airspace. More extreme Islamist opponents here called Erdogan a hypocrite for condemning the Israel Defense Forces' offensive in the Gaza Strip last December and January but allowing Israeli participation in such exercises.

»Israeli diplomats here said that Turkey recently informed Israel of the cancellation of the Anatolian Eagle exercise, which also would have included U.S., Italian and other NATO nations' air forces. A government official said that Ankara decided to cancel all international participation in the annual air exercise, but analysts say the move was aimed specifically at Israel.»

Le Monde relève l’événement ce 14 octobre 2009 et confirme son interprétation politique: «Les autorités israéliennes et turques s'efforcent de minimiser les conséquences diplomatiques de la décision d'Ankara d'annuler la participation d'Israël à l'exercice militaire aérien ‘Aigle anatolien’, qui se déroule du 12 au 23 octobre dans la plaine de Konya, (Turquie). Mais celles-ci sont importantes. Les diplomates israéliens hésitent d'autant moins à parler, officieusement, de “crise” dans les relations bilatérales qu'Israël interprète la réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau turco-syrien, à Alep (Syrie), le mardi 13 octobre, comme une preuve supplémentaire de la volonté de la Turquie de prendre ses distances avec Israël, tout en se rapprochant de ses voisins musulmans. L'annonce de prochaines manoeuvres militaires turco-syriennes ne peut, de ce point de vue, que renforcer la thèse israélienne.»

Cette décision , même si elle peut effectivement paraître d’une importance secondaire, constitue sans aucun doute le renforcement de l’évolution de la position de la Turquie par rapport à Israël, clairement lancée depuis la crise de Gaza et les prises de position extrêmement claires et courageuses du Premier ministre Erdogan. Le Premier ministre turc a eu le bonheur de marier une position morale évidente, qu’aucun chef de gouvernement ou d’Etat d’un pays de l’OTAN (puisque la Turquie en fait partie, prenons cette référence) n'imaginerait pouvoir prendre, avec une ouverture politique intéressante.

L’annonce de la suspension des manœuvres avec Israël montre que l’armée turque ne s’oppose pas à cette évolution d’un éloignement des positions israéliennes. Même si elle conserve des liens avec l’armée israélienne, l’armée turque a pris elle-même ses distances depuis que les Israéliens se sont rapprochés des Kurdes irakiens, évidemment peu appréciés de l’armée turque en raison de leur proximité des Kurdes de Turquie.

En plus du récent développement stabilisateur de l'établissement des relations turco-arméniennes, d’autres évolutions de la Turquie en un peu plus d’un an sont remarquables et constituent un ensemble qui nous paraît très significatif.

• Durant la crise géorgienne, la Turquie a adopté une position particulièrement intéressante. Certes, l’aspect régional, notamment des relations avec la Russie en fonction des diverses situations autour de la Mer Noire (cela, concrétisé récemment par l’officialisation de la normalisation avec l’Arménie), a son intérêt. Mais ce qui est principalement apparu intéressant, c’est une conception des relations internationales semblable à celle de la Russie et de quelques rares autres pays (la France, dans ses bons jours).

• La question de la position de la Turquie comme point de passage, ou relais de la circulation de l’énergie, notamment avec l’affaire des oléoducs. La Turquie a réussi à éviter le piège de l’affrontement entre les projets d’oléoducs russe et anti-russe (SouthStream et Nabucco), tout en se trouvant largement plus intéressée, voire intégrée dans le second, qui rassemble principalement la Russie, l’Italie et sans doute la France (EDF).

• Enfin, l’affaire de l’établissement du développement éventuel d’une position de “bons offices” entre l’Iran et les pays, notamment occidentalistes, qui sont dans une position de négociation-confrontation avec l’Iran. Là aussi, il y a l’intérêt de la position régionale, mais, aussi et surtout, une prise de position sur le principe fort intéressante de la recherche d’une “zone dénucléarisée”. Erdogan est pour une zone de cette sorte dans la région du Moyen-Orient, ce qui résoudrait le problème de l’Iran mais poserait, d’une façon intéressante, celui d’Israël (200 armes nucléaires). Plus encore – et c’est là un aspect fort peu mentionné, qui pourrait déclencher des réactions en chaîne: la “dénucléarisation” étant ce qu’elle est, elle devrait également porter sur les 90 bombes nucléaires B61 entreposées par l’U.S. Air Force sur sa base d’Incirlik, en Turquie. Erdogan pense-t-il à cela lorsqu’il parle d’une “zone dénucléarisée”? Dans tous les cas, ce serait une élégante façon de se débarrasser d’un poids US encombrant. (Au reste, puisque l’on sait que les Américains eux-mêmes flirtent parfois avec ce concept de “zone dénucléarisée” au Moyen-Orient, ont-ils pensé à leurs propres bombes entreposées en Turquie?)

Cheminement d’un “modèle”

Ce qu’il nous importe de décrire ici n’est pas telle ou telle politique régionale, tel ou tel arrangement, telle ou telle évolution, mais la façon dont la Turquie accumule en quelques mois des prises de position fondamentales qui feraient sauter un cabinet à Londres, qui ferait balbutier un président français (l’actuel), qui conduirait à des réunions du National Security Council de Barack Obama en cascade après des polémiques insupportables de la droite républicaine et l’un ou l’autre édito pincé du New York Times. Ce pays, qu’on croirait marqué de travers et de déséquilibres divers et tous insurmontables, prend des positions audacieuses d’équilibre, raisonnables, justes et avantageuses pour lui, qui sembleraient scandaleuses dans une époque qui hait l’audace équilibrée, la raison et la justesse. Car dans toutes les précisions énoncées ci-dessus, une fois qu’on s’est débarrassé des fardeaux idéologiques et qu’on a écarté le carcan conformiste qui nous contraint, on reconnaît effectivement toutes ces qualités.

Remontons un peu dans le temps. Dans les années 1980, la Turquie était un pays prodigieusement corrompu, en plus d’être agité de violences diverses, d’un côté et de l’autre. Contre une commande substantielle de F-16, la société General Dynamics versa $40 millions au parti que les USA favorisaient pour assurer sa victoire à l’élection présidentielle. La somme est attestée par des sources plus qu’honorables, ainsi que la pratique courante de cette sorte de comportement. Dans ces époques parcourue de troubles aisément identifiables, les généraux turcs soumettaient un pouvoir pourtant acquis au “bon côté” (US) à une surveillance qui se traduisait parfois par une intrusion des chars dans Ankara, histoire de bien se faire comprendre.

La fin de la Guerre froide changea insensiblement les choses. Les prévisions étaient éventuellement apocalyptiques, avec le loup-garou islamiste dont nos experts sont devenus si friands. Effectivement, les islamistes (modérés, dans ce cas) prirent le pouvoir. Ils y sont toujours, bien accrochés, après les élections de 2007 qui a très largement confirmé leur victoire de 2002. Cette arrivée des islamistes est l’événement le plus intéressant du propos, parce qu’il a remarquablement modifié la position de la Turquie sans la bouleverser; qu’il l’a remarquablement modifiée non pas tant par rapport au monde islamiste et aux angoisses que suscite l’islamisme chez nos experts que par rapport aux conceptions générales des relations internationales. En quelque sorte, il s’est établi une relation modérée, voire pondérée, entre la réalité turque (sorte de “pays réel”), sa représentation et la réalité internationale.

Les relations internationales telles qu’elles sont pratiquées par la Turquie sont moins dictées par des pressions et des impératifs extérieurs ou des conséquences indirectes de ces impératifs. Lorsque la Turquie désapprouve la guerre en Irak et que son Parlement refuse le droit de passage de la Turquie aux forces US, ces troupes ne passent pas en Turquie et les USA ne rompent pas pour autant avec la Turquie. La Turquie établit des liens plus équilibrés avec ces voisins du monde islamiste et prend position contre une attaque contre l’Iran; pour autant, elle n’est pas enfermée dans le cadre islamique du chaudron moyen-oriental et développe avec son autre voisinage, avec la Russie et les pays de la Mer Noire, une politique tout aussi active. Elle y trouve ses intérêts et les autres s’en arrangent, souvent à leur avantage. La vigueur de l’attitude turque vis-à-vis d’Israël est simplement à mesure de la politique extrémiste, voire paranoïaque d’Israël, qui est avérée sans qu’il soit nécessaire d’user d’anathèmes et de déclencher quelque polémique que ce soit. Cette vigueur est la traduction évidente de la sagesse et de la justice.

La Turquie est toujours membre de l’OTAN et, pourtant, cette position ne constitue plus un lien pour elle comme elle l’est pour d’autres pays-membres. C’est la simple démonstration qu’en prenant l’OTAN pour ce qu’elle est devenue, on peut effectivement développer une politique indépendante avec une certaine tranquillité et sans entrave particulière. A cet égard, sans que ce pays ait l’une ou l’autre vertu extraordinaire, sans qu’il soit exempt de faiblesses ou de travers divers, la Turquie montre qu’on peut développer une politique de bon sens qui apparaît exempte des complexes et des excès qui marquent aujourd’hui les relations internationales, lorsqu’elles sont sous l’influence des tensions générées par le monde occidentaliste avec ceux que ce monde considère comme ses adversaires

Les Turcs ont fait leur choix, qui est celui de ce qu’on jugera être d’une époque nouvelle, qui est le choix de l’inévitable réalisme de la politique extérieure – chose courante en temps normal, chose exceptionnelle par les temps qui courent. C’est ce que disait le président Gür le 14 août 2008, en pleine crise géorgienne, alors que la Turquie détonnait largement à l’OTAN par sa compréhension de la politique russe: «I don't think you can control all the world from one centre. There are big nations. There are huge populations. There is unbelievable economic development in some parts of the world. So what we have to do is, instead of unilateral actions, act all together, make common decisions and have consultations with the world. A new world order, if I can say it, should emerge.»

Le “modèle turc” est intéressant dans la mesure où il montre deux choses, qui pourraient inspirer d’autres pays:

• Comment on peut se dégager insensiblement mais fermement de liens de sujétion que les USA avaient imposés à nombre de pays, dont la Turquie, durant la Guerre froide. Au contraire de la plupart des autres, la Turquie a évolué effectivement comme si la fin de la Guerre froide marquait effectivement la fin d’une époque – ce qu’elle est effectivement en réalité. Cela est bien plus important, pour juger de ce pays, que de prendre comme seule référence la référence islamiste avec les analyses extrêmes qui l’accompagnent inévitablement.

• Comment on peut s’adapter à une situation nouvelle impliquant l’absence de “polarité” impérative encore plus que la “polarité” unique ou à un nombre quelconque; c’est-à-dire, une politique multidimensionnelle, débarrassée du diktat idéologique et de toutes les contraintes qui vont avec. Ces conceptions constituent l’autre face de ce que l’on observait le 29 avril dernier, qui était un certain éloignement turc des habituelles positions atlantistes et américanistes. Cet éloignement se traduit, objectivement dirait-on, par une politique beaucoup plus équilibrée que “renversée”, beaucoup plus mesurée que caractérisée par l’évolution d’un camp vers l’autre. C’est une politique qui admet qu’il n’y a pas de “camp” à vraiment parler, mais qu’il subsiste quelques positions déséquilibrées, voire paranoïaques, dont il faut s’éloigner et se garder.

Certes, il n’y a rien de miraculeux dans tout cela. Il y a simplement la référence d'une possibilité d’une évolution à partir d’une position captive du système, et d’un système qui ne se contrôle plus lui-même, vers une position qui prend en compte les réalités nouvelles sans rupture fondamentale. Il s’agit du retour à une diplomatie classique à partir d’une certaine souveraineté retrouvée, qui a l’avantage d’écarter les conflits artificiels dans lesquels le monde américaniste s’est embourbé. Ce n’est pas un avantage indifférent dans une époque où les vraies crises, bien plus contraignantes et tragiques que les artifices où l’on se débat, commencent à faire sentir leurs effets, et qu’il faut s’armer pour les affronter. Là-dessus, on peut alors commencer la critique humaniste de la vertu démocratique ou du débat passionnel des relations de la Turquie avec l’Europe – au moins, pour mesurer l’irréalité de ces choses en comparaison au reste.