“Poids” et philosophie du lobby

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“Poids” et philosophie du lobby

15 juillet 2009 — Voici une intéressante question, qui nous permet d’aborder un sujet qui est par ailleurs, dans d’autres domaines, tout à fait d’actualité. La question est d’un de nos lecteurs, “Pascal”, en date du 13 juillet 2009, en commentaire du texte du même 13 juillet 2009 sur Robert Reich:

«Concrètement ça prend quelle forme le poids des lobbies?

»“Le poids des lobbies est sans doute trop puissant pour que Barack Obama puisse vraiment gagner contre Wall Street”…

»Quand on lit ceci à longueur de journée, on s'étonne que personne ne disent précisément d'où ces lobbies tirent-ils le pouvoir qui leur permet de dominer le président élu des Etats-Unis en personne? Quels sont donc les moyens de pression dont ils font usage pour le faire renoncer, le plier à leurs volontés?»

…Intéressante question mais il semble qu’il n’y a pas de réponse précise, – ni en kilogrammes, ni en kilomètres, ni en nombre d’articles de journaux “orientés”, ni même en $millions ou en $milliards corrupteurs. Cela permet effectivement d’envisager une réflexion sur un phénomène universel, qui n’est pas de notre époque seulement mais qui est de toutes les époques, qui est pourtant devenu très spécifique dans notre époque à partir d’un historique précis et révélateur. Le lobbying a acquis une telle spécifique qu'il apparaît si différent de ce qui a précédé, au point où l'on peut avancer l'hypothèse qu'il est désormais devenu la substance d'un système (le nôtre, c’est-à-dire l’américaniste).

“Lobby”, en français dans le texte, selon le Robert, – dont vous noterez qu’il est présenté, pour marquer son emploi d’origine et son entrée dans l’emploi courant en France, comme ceci: «1857, à propos des Etats-Unis», – est défini comme ceci: «Groupement (organisation, association…) qui exerce une pression sur les pouvoirs publics pour faire triompher les intérêts, professionnels ou autres, qu’il soutient.» (Prenez cette définition plutôt que: «Vestibule, hall (d’un hôtel)» quoique ceci n’est pas sans rapport avec cela, car les “lobbies” des hôtels sont des endroits souvent convenus pour faire œuvre de lobbyiste.)

Vous pouvez aussi consulter Wikipédia, qui rappelle le sens originel savoureux du mot:

«Le mot lobby, quand il ne signifiait pas « l'enclos dans un champ où sont rassemblés les animaux avant d'être envoyés à l'abattoir » (Dictionnaire anglais Webster) signifiait littéralement « vestibule » ou « couloir », en évoquant notamment les couloirs du Congrès américain à Washington et ceux de la Chambre des Communes à Londres, là où divers représentants de groupes constitués et leurs avocats cherchent à rencontrer les parlementaires ou leurs assistants et conseillers.»

Chacun a son idée sur les origines, et la nôtre est que le créateur de “l’esprit du lobby” qui domine actuellement, ou lobbysme de la démocratie telle qu'il s'impose dans la phase de la postmodernité, est Alexander Hamilton, Père Fondateur ou Beau-Père Inspirateur c’est selon, et le plus américaniste du lot. Lorsqu’il contemplait le processus démocratique, Hamilton jugeait horriblement inégal et injuste qu’un homme qui possède $100 ait autant de poids démocratique (une voix = un vote) qu’un homme qui possède $100.000. Comment remédier à cela sinon en faisant parler l’argent pour, notamment, acheter des voix de parlementaires au Congrès? Au départ, pour nous, le lobbying est dans cette perspective l’acte légal de la corruption, justifié moralement autant qu’admis légalement. (Pour ne pas faire désordre, on codifie tout cela, notamment par des lois; cela, très américaniste.) La chose existe dès l’origine et les âmes sensibles ou vertueuses s’en émeuvent aussitôt. Le secrétaire d’Etat Jefferson écrit, en mai 1791, une lettre restée célèbre (elle servit de référence fondatrice au parti démocrate), au président Washington, pour l’avertir que la corruption (lobbying?) était telle au Congrès qu’elle mettait en danger l’existence de la République.

Jefferson se trompait, car c’était là précisément la manière dont userait la Grande République pour tenir. Le fondement de cette démarche du lobbying, de la “corruption” au sens large, est que l’Amérique est une création humaine et non une création de l’Histoire, et que cette création humaine a d’abord été organisée par des pouvoirs oligarchiques pour maintenir leurs positions; qu’il n’y a pas de pouvoir régalien, ni de bien public à proprement parler; que le pouvoir dit “politique” est, littéralement, “à acheter” puisqu’aucune lumière supérieure ne l’éclaire sur les choix qu’il doit faire dans son exercice, notamment dans ses choix de dépenses.

Mais tout cela est très technique, un peu sec, infécond. Il y a l’esprit de la chose, qui a changé au cours des décennies, voire des siècles. C’est cela qui doit nous intéresser pour aboutir à la question du “poids des lobbies”, qui a une spécificité très actuelle, jusqu’à un changement radical de substance. La question du “poids des lobbies” a été modifiée de fond en comble par ce que nous nommons “l’ère psychopolitique”. Tout a changé…

Le “prisonnier” peut-il s’évader?

Le lobby est-il un accident ou une substance? Nous pencherions malheureusement pour le second terme. De même que la question philosophique devrait être, plutôt que de “démontrer l’existence de Dieu”, de “démontrer l’inexistence de Dieu”, la question politique de la place du lobby devrait être, plutôt que “le lobbyisme est-il un accident de la démocratie?”, celle-ci: “le lobbyisme est-il la substance centrale de la démocratie?”. Pour ce qui concerne les USA, et parce que ce régime définit la démocratie, à notre avis de façon justifiée selon la situation envisagée, comme un régime politique non-régalien, le lobbyisme fait effectivement partie de la substance de la chose, jusqu’à en être l’essentiel. A chacun de tirer la conclusion qui lui plaît sur ce régime qui constitue l’alpha et l’oméga de notre conception du monde.

Dans ce cadre, le lobbyisme est, littéralement, l’exercice de l’influence par tous les moyens, exactement comme la démocratie américaniste se définirait comme un régime d’influence et nullement comme un régime d’opinion. L’influence passe d’une façon générale, on dira selon une activité coutumière, d’abord par des moyens directs, parfois ou souvent à la limite de la légalité mais toujours dissimulés sous une approche policée convenue, comme la corruption vénale indirecte, les passe-droits, les privilèges divers, la menace déguisée, la diffamation dissimulée, la détention de moyens de chantage (“dossier” sur des activités illicites, des pratiques “que la morale réprouve”, etc., dont il s’agit de faire connaître l’existence aux intéressés sans les rendre publics). Plus récemment apparus, les moyens d’influence indirecte ont tout à voir avec la communication; il s’agit classiquement des campagnes de presse pour créer un “climat”, des tribulations de l’influence sur les popularités électorales (sondages), de la mise en avant publique et référencée des vertus qu’il faut faire apparaître comme “objectives” d’intérêts partisans communs (l’intérêt du parti, l’intérêt d’une région, l’intérêt d’une catégorie professionnelle, etc.).

D’autre part, ceci complétant cela mais en le transformant substantiellement, d’une façon que nous jugeons aujourd’hui essentielle et irrésistible, il s’agit d’un autre aspect du moyen des communications, qui est celui de la méthode générale de création de nouvelles, d’informations simples et orientées, de leur diffusion dans les canaux d’information les plus primaires et les plus intrusifs, jusqu’à la création de “réalités virtalistes”; celles-ci sont à leur tour créatrices, génératrices elles-mêmes, sans plus d’intervention directe du lobbysme à ce point, comme si les choses s’imposaient d’elles-mêmes, de mouvements généraux de pression correspondant à la virtualité créée dont la puissance est à mesure de leur aspect désormais naturel et évident. La personne visée (ou le groupe), à cause de ses engagements et de ses alliances, de sa fonction d’homme public, de l’influence de son entourage qui est lui-même et naturellement influencé par la pression virtualiste/naturelle, voire de sa psychologie même, est souvent destinée à céder. (Mais “céder” correspond dans ce cas à conformer son opinion à une “réalité” qu’on finit pas apprécier comme juste, utile, essentielle, etc.; donc, on ne “cèderait” pas vraiment, on serait convaincu, presque en toute bonne foi.) Il s’agit de la création, par tous ces moyens, d’un conformisme répondant au virtualisme, duquel il sera difficile à la “victime” désignée (l’objectif du lobbyiste) de se dégager, et, encore plus, qu’il lui sera difficile de mettre en question; la sanction en cas de résistance est l’anathème public, l’isolement accusateur, la polémique hostile presque unanime, d’autant plus violente qu’elle se croit de bon droit, souvent en toute bonne foi. C’est évidemment cette partie de la chose, du lobbyisme en pleine évolution, qui est la plus intéressante, et, de loin, la plus active et la plus efficace. Ainsi, par exemple, a été créée “la politique de l’idéologie et de l’instinct”, création du lobbyisme devenue essence de la démocratie américaniste.

Alors, que signifie «Le poids des lobbies est sans doute trop puissant pour que Barack Obama puisse vraiment gagner contre Wall Street…»? La création d’un monde virtualiste, où la puissance américaniste, donc la vertu américaniste (ces enchaînements vont de soi), répondent à la puissance de Wall Street en s’y exprimant. (Le tout, bien sûr, soutenu par le lobbyisme classique d’influence et de corruption, de privilèges, etc., qui continue à verrouiller l’arrière-plan des positions et des vulnérabilités individuelles.) Cette idée est partout présente, dans les médias influents de la presse-Pravda, chez les conseillers d’Obama, dans les fiches d’information internes qui sont soumises au président, dans les commentaires influents, dans les séminaires, dans les rencontres politiques au sommet, etc. On imagine quelle puissance psychologique et quel courage de caractère, – et quelle conviction formidable, si tel était le cas, si Obama réalisait que l’option Wall Street est son propre “emprisonnement”, ce qui n’est pas dit, – il faut à un homme pour se “libérer”. Il importe aussi de noter, accessoirement mais pas aisément, qu’il faut également savoir comment se libérer, par quel(s) acte(s) justifiable(s), etc.? En licenciant Summers et Geithner? En nationalisant vraiment les banques?

Mais … Il y a un “mais”. En un sens, montrer d’une part que le lobbyisme “virtualiste”, dans ce cas celui de Wall Street, a marché et tient Obama prisonnier, et observer d’autre part que «[l]e poids des lobbies est sans doute trop puissant pour que Barack Obama puisse vraiment gagner contre Wall Street…» exprime une contradiction fondamentale. A partir du moment où l’on sait qu’Obama est prisonnier des lobbies de Wall Street, c’est que la situation “virtualiste” d’une pression naturelle sur Obama, sans apparence de l’action du lobbyisme, est soudain totalement mise en question, contredite par le constat même qu’on fait. Cette remarque fait partie d’un constat plus général sur ce que nous nommons, avec “la crise du F-22”, dans un Bloc-Notes publié aujourd’hui, la “crise de lobbyisme”. Cette crise s’est manifestée une première fois, il y a quatre mois, avec l’affaire Freeman. Il s’agit du constat que les lobbies, pour l’emporter ou simplement pour se battre, sont désormais obligés, pour certains cas remarquables, de paraître à ciel ouvert et de pratiquer ouvertement leur action d’influence. Ils contredisent la règle essentielle du domaine qui a engendré le virtualisme, telle que la citait Justin Raimondo dans un texte du 13 mars 2009 à propos de l’affaire Freeman: «“A lobby,” says Steve Rosen, the ringleader of the “get Freeman” lynch mob, “is like a night flower: it thrives in the dark and dies in the sun.”»

Cette situation des lobbies soudain obligés de contrevenir à leur règle principale de fonctionnement qui est de dissimuler absolument le fondement de leur fonctionnement, donc à se placer en position vulnérable, voire en position d’accusé, est due à la complexité de la situation générale créée par la confrontation brutale du virtualisme de “la politique de l’idéologie et de l’instinct” et de la réalité que la Grande Crise du 15 septembre 2008 est en train de faire réapparaître. Si l’on veut, Obama avant qu’on ne le dise, mais aussi certains de ses prédécesseurs (Clinton sans nul doute, d’autres présidents démocrates, jusqu’à un Roosevelt) étaient plus ou moins prisonniers de Wall Street (les républicains étant plutôt tenus par le Big Business), simplement, par exemple, par le soutien financier des campagnes électorales, mais tout cela n’apparaissait que d’une façon marginale ou/et temporaire, quand cela apparaissait. Qu’on proclame aujourd’hui, comme un fait politique majeur, qu’Obama est prisonnier de Wall Street n’est donc pas une nouveauté politique (Clinton était “prisonnier”, – souriant et consentant, – de Wall Street, avec Rubin et Summers, de Goldman Sachs, dans son équipe); mais la proclamation, elle, est un fait politique majeur (au contraire, personne ne s’est vraiment intéressé à l’“emprisonnement” de Clinton par Wall Street). Un président “prisonnier” sans que personne ne le dise tout haut, ou ne le sache, peut tenir longtemps avec l’autorité nécessaire; un président que tout le monde sait “prisonnier”, peut se trouver confronté à une crise majeure de son autorité si d’autres priorités que les exigences des banques surgissent. C’est à ce moment qu’il y a un problème et que certains, éventuellement un président, peuvent être tentés de le résoudre, voire même forcés de tenter de le résoudre, et que cette résolution doive passer par une tentative d’évasion...