Pepe et les Sept Clowns

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Pepe et les Sept Clowns

16 juin 2021 – Pepe Escobar est un vieux combattant de la presse alternative, libre & indépendante. Je le connais comme lecteur, comme une des vedettes de la toile quasiment depuis l’aube de ma septième vie, née le 11 septembre 2001. Cet ami indéfectible de Lula a des visions géopolitiques parfois complexes sinon très complexes, mais toujours dessinées vivement et ainsi évitant le plus souvent le piège de la lourdeur. Cette légèreté, dans ce cas vertueuse, fait que malgré les imbroglios qu’il décrit, Pepe ne passe jamais pour un “complotiste” hystérique, – tout juste se permettrait-il un “complotiste ironique”...

Cette fois, je le retiens quelques heures avec nous parce qu’il me semble qu’il a fort bien croqué le G7, ses clowns (ils sont sept, comme les nains, allez savoir pourquoi) et son obsession chinoise transmise comme un virus “deepstatiste” entre deux ronflements et deux balbutiements par le délégué de l’imposant ogre-DeepState ; lequel, c’est dit et redit, n’en finit pas de cracher les vis et les boulons de ses superstructures en plein exercice de désuperstructuration...

Pepe expédie l’affaire rondement, bien à l’image inversée comme elle le mérite de cette réunion fantasmagorique, soulignée d’un communiqué ronflant pour en rester à Biden. Je trouve que le texte de Pepe va fort bien avec les aventures de Joe Biden, qui ont vu s’accomplir le rêve britannique dans le genre caricature-bouffe lors de l’épisode où Johnson prend  en main le pauvre Biden complètement égaré. Ainsi se trouve réalisé, en cet instant magique de cet épisode-bouffe du G7 de même texture, la politique stratégique et utopiste voulue par Churchill pour sa chère Angleterre (*), et présentée de la sorte par une note interne du Foreign Office de mars 1944, où il était dit que « la politique britannique vis-à-vis des USA doit être comparable à l’image d’un petit remorqueur [UK] qui sait où il faut aller, dirigeant un énorme bâtiment aveugle [USA] et utilisant ainsi la puissance de cette masse à son avantage ». Rappelons donc cet instant également historique où Boris Johnson réalise enfin cette machination britannique, en nous disant à nous-mêmes qu’elle s’insère parfaitement dans le courant de la réunion :

« Mais c’est alors que Joe Biden interrompt confusément Johnson. “Et le président de l’Afrique du Sud” dit Biden alors que Johnson venait de présenter Ramaphosa. Biden fait un double coup de poing simulé en direction du président sud-africain, qui se trouve de l’autre côté de la table. Johnson le corrige et dit qu’il a déjà mentionné Ramaphosa, ce à quoi Joe semble répondre qu’il n’a pas entendu. Joe semble dire qu’il n’a pas entendu. Ni Jill ni Kamala n’étaient là pour surveiller son comportement avec les autres leaders et intervenir lorsqu’il fait une erreur. Johnson tend le bras vers celui de Joe à plusieurs reprises pour arrêter son intervention, le traitant comme un enfant de cinq ans qui parle à tort et à travers. Tout le monde rit. C’est en fait plus embarrassant que de ne pas savoir qui a été présenté. Joe semble absent et semble ne pas comprendre Johnson. Il est clair que Johnson pense qu’il peut traiter Biden de cette façon, ce qui n’est pas une image très engageante, – une image incroyable de faiblesse et d’embarras alors qu’il est question du président des États-Unis. »

Je voulais rappeler ce raccourci historique Churchill-Johnson, et remorqueur-masse remorquée caractérisant aussi bien le destin du Royaume-Uni que celui des USA, à partir d’une Deuxième Guerre mondiale de dupes pour cet aspect des intrigues. Au reste, ce G7 des clowns pourrait aussi bien figurer comme une lointaine illustration, une répétition des épisodes évoqués, de cette profonde vérité dite par Karl Marx, en observant que non seulement la chose se répète une fois, deux fois, et peut-être encore et encore (« peut-être plus »), et de plus en plus farce, de plus en plus bouffe, comme une marque de cette époque d’“entre-deux” qui n’en finit pas de se singer elle-même :

« L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce »

Mais voyons donc voir Pepe Escobar, qui ridiculise une fois de plus cet Occident en plein et bruyant dégonflement, comme une énorme usine à gaz laissée à l’abandon par les dieux, et qui continue presqu’héroïquement la bataille à coups de communiqués, de dirigeants séniles et de leçons de chose sur la morale du monde. (Le texte d’Escobar, venu du Saker-US, repris en traduction française par le Sakerfrancophone.)

PhG, Semper Phi

 

Une note historique

(*) L’historien britannique John Charmley a exploré avec bonheur et une extraordinaire collection de références et de sources péchées dans les archives diverses cet aspect de la Deuxième Guerre mondiale, de l’établissement des “relations spéciales” UK-USA (Dans son livre “La passion de Churchill”, traduction de 2004 [titre original : “Churchill’s Grand Alliance”].)

Un court extrait pour en rendre la tonalité :

« Ce ne sont pas les Américains qui jouèrent le rôle décisif dans la victoire sur les Nazis, cet honneur revient à l’Union Soviétique. Le Royaume-Uni fut plus enclin à payer le prix demandé par les Américains que celui que demandaient les Russes, principalement parce que Churchill et ceux qui pensaient comme lui imaginaient que l’alliance américaine était sans prix. L’Amérique aurait repris le flambeau des mains de Britannia et les “peuples de langue anglaise” auraient apporté l’ordre au monde ; qu’elle assurât en plus la défense de l’Empire était un bonus dans le marché. Cette perception ignorait le fait que la Guerre d’Indépendance avait atteint son but : l’Amérique était devenue un pays indépendant avec ses propres objectifs. Pour Churchill, la défaite des Nazis était l’objectif final ; il n’était pas intéressé par une planification à long terme, intérieure ou extérieure. Cela laissait le Royaume-Uni à la merci de ceux qui avaient des buts de guerre accordés à leur vision de l’ordre international après la guerre. Il a été avancé que même si Churchill avait eu une vision stratégique, cela n’aurait rien changé puisqu’il était le plus petit et le plus faible des “Trois Grands”. Cette affirmation est discutable. La perspective est un guide trompeur. A quel point le Royaume-Uni était-il “le plus faible” des trois ? Son économie était-elle vraiment plus mauvaise que celle des Soviétiques ? Jusqu’en 1944, il avait plus d’hommes sous les drapeaux que l’Amérique. Dans quelle mesure le lend-lease rendit-il le Royaume-Uni plus dépendant des Etats-Unis qu’il n’était nécessaire ? La puissance qui fournit l’effort de guerre le plus important à l’Ouest jusqu’après le débarquement de Normandie ne disposait-elle vraiment d’aucun levier ? Il se pourrait que les historiens aient pris le refus de Churchill d’agir pour de l’impuissance à agir ; ce n’est pas une erreur que ceux qui ont étudié de Gaulle commettent. Lorsque Churchill lui reprocha en novembre 1942 son entêtement et son ingratitude vis-à-vis des alliés auxquels il devait tout, le grand Français répliqua que c’était précisément parce qu’il ne lui restait que son indépendance et son intégrité qu’il exerçait l’une et l’autre si souvent. Eden avait raison de se demander si les Britanniques n’auraient pas dû s’inspirer de l’exemple de De Gaulle. »

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Clowns contre Péril Jaune

Il faut faire preuve d’une grande incrédulité pour considérer que le G7, le club le plus exclusif de ceux qui se prétendent démocratiques, est encore pertinent en 2021. Dans la réalité, même en tenant compte de l’inégalité structurelle inhérente au système mondial actuel, la production économique du G7 représente à peine 30 % du total mondial.

Cornwall a été au mieux un spectacle embarrassant. Une troupe de médiocres se faisant passer pour des “dirigeants” posant masqués pour des séances de photos et se donnant des coup de coudes en guise de salut, alors que lors de la fête privée avec la reine d’Angleterre, âgée de 95 ans, tout le monde était sans masque et se mêlait joyeusement dans une apothéose de “valeurs partagées” et de “droits de l’homme”.

La quarantaine à l’arrivée, les masques imposés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et la distanciation sociale ne concernent bien sûr que la plèbe.

Le communiqué final du G7 fut l’habituel blabla jonché de platitudes et de promesses. Mais il contient quelques pépites. A commencer par le “Build Back Better” – ou B3 – qui apparaît dans le titre. B3 est désormais le nom de code officiel pour le Great Reset et le New Green Deal.

Ensuite, il y a le remix du Péril jaune, avec les troupes de choc constitués de « nos valeurs » qui « demande à la Chine de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales », avec un accent particulier sur le Xinjiang et Hong Kong.

L’histoire derrière tout cela m’a été confirmée par un diplomate de l’UE, un réaliste (oui, il y en a à Bruxelles).

L’enfer s’est déchaîné à l’intérieur de la salle – exclusive – du G7 lorsque l’axe anglo-américain, soutenu mollement par le Canada, a tenté de pousser l’UE-3 et le Japon à condamner explicitement la Chine dans le communiqué final au sujet des “preuves” absolument bidons de l’existence de camps de concentration au Xinjiang. Contrairement aux accusations politisées de crimes contre l’humanité”, la meilleure analyse de ce qui se passe réellement au Xinjiang a été publiée par le collectif Qiao.

L’Allemagne, la France et l’Italie – le Japon se faisant presque invisible – ont au moins montré un peu de cran. Internet a été coupé dans la salle pendant ce très dur “dialogue”. Vous parlez de réalisme – une vraie représentation des leaders vociférant à l’intérieur d’une bulle.

La dispute a essentiellement opposé Biden – en fait ses manipulateurs – à Macron, qui a insisté pour que l’UE-3 ne soit pas entraînée dans la logique d’une guerre froide 2.0. Un point sur lequel Merkel et Mario “Goldman Sachs”-Draghi ne pouvaient qu’être d’accord.

Finalement, la table divisée du G7 a choisi de se mettre d’accord sur une “initiative” intitulée “Build Back Better World” – ou B3W – pour contrer l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie.

Reset ou sinon…

La Maison Blanche, comme on pouvait s’y attendre, a devancé le communiqué final du G7. Une déclaration retirée ultérieurement de son site web pour être remplacée par le communiqué officiel, assure que « les États-Unis et leurs partenaires du G7 restent profondément préoccupés par l’utilisation de toutes les formes de travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, y compris le travail forcé, parrainé par l’État, de groupes et minorités vulnérables dans les secteurs de l’agriculture, de l’énergie solaire et de l’habillement – les principales chaînes d’approvisionnement concernées étant au Xinjiang ».

« Le travail forcé » est le nouveau mantra qui relie aisément la diabolisation conjointe du Xinjiang et des Routes de la soie. Le Xinjiang est la plaque tournante cruciale qui relie les Routes de la soie à l’Asie centrale et au-delà. Le mantra du « travail forcé » ouvre la voie à l’entrée de B3W dans l’arène en tant que « paquet » venant « sauver » les droits de l’homme.

Nous avons ici un G7 bienveillant qui « offre » au monde en développement un vague plan d’infrastructure qui reflète ses « valeurs », ses « normes élevées » et sa façon de faire des affaires, contrairement au manque de transparence, aux pratiques de travail et environnementales horribles et aux méthodes de coercition qui sont la marque de fabrique du péril jaune.

Traduction : près de 8 ans après l’annonce des Nouvelles routes de la soie par le président Xi, après avoir été ignorées et/ou diabolisées 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, le Sud est censé s’émerveiller devant une vague « initiative » financée par des intérêts occidentaux privés dont la priorité est le profit à court terme.

Comme si le Sud allait se laisser prendre à ce gouffre à dettes remixé du FMI et de la Banque mondiale. Comme si « l’Occident » avait la vision, l’attrait, la portée et les fonds nécessaires pour faire de ce projet une véritable “alternative”.

Il n’y a aucun détail sur le fonctionnement de ce B3W, ses priorités et la provenance des capitaux. Les idéalisateurs du B3W feraient mieux d’apprendre des Routes de la soie elles-mêmes, via le professeur Wang Yiwei.

L’initiative B3W n’a rien à voir avec une stratégie de commerce et de développement durable destinée aux pays du Sud. Il s’agit d’une carotte illusoire que l’on fait miroiter à ceux qui sont assez fous pour croire à la notion d’un monde divisé entre « nos valeurs » et les « autocraties ».

Nous en revenons toujours au même thème : armé de l’arrogance de l’ignorance, l’« Occident » montre son incapacité à comprendre les valeurs chinoises. Le biais de confirmation s’applique. D’où la vision d’une Chine comme « menace pour l’Occident ».

Nous sommes des bâtisseurs de choix

Plus inquiétant encore, B3W est un bras du Grand Reset.

Pour l’approfondir, rien de mieux que d’examiner Building a Better World For All, de Mark Carney.

Carney occupe une position unique : ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, envoyé spécial de l’ONU pour l’action climatique et les finances, conseiller du Premier ministre Boris “Global Britain” Johnson et du Premier ministre canadien Justin Trudeau, et administrateur du Forum économique mondial (WEF).

Traduction : un idéologue majeur du Great Reset, du New Green Deal et du B3W.

Son livre – qui devrait être lu en tandem avec l’opus de Herr Schwab sur la Covid-19 – prêche un contrôle total des libertés individuelles ainsi qu’une remise à zéro des financements de l’industrie et des entreprises. Carney et Schwab considèrent la Covid-19 comme l’« opportunité » parfaite pour cette remise à zéro, dont l’aspect bénin et altruiste met l’accent sur une simple « régulation » du climat, des affaires et des relations sociales.

Ce Brave New Woke World qui vous est présenté par une alliance de technocrates et de banquiers – du World Economic Forum et l’ONU aux manipulateurs de l’hologramme “Biden” – semblait jusqu’à récemment avoir le vent en poupe. Mais des signes à l’horizon révèlent que c’est loin d’être une affaire réglée.

Les propos tenus par Tony Blair, l’un des piliers de B3W, en janvier dernier, sont révélateurs : « Plus tôt nous le comprendrons et plus tôt nous commencerons à mettre en place les décisions [nécessaires pour avoir] un impact profond dans les années à venir, mieux ce sera. »

Blair, dans un lapsus freudien, non seulement dévoile le jeu (« impact profond dans les années à venir », « monde nouveau ») mais révèle également son exaspération : les moutons ne sont pas rassemblés aussi vite que nécessaire.

Tony sait qu’il y a toujours la bonne vieille punition : si vous refusez le vaccin, vous devez rester enfermé.

BBW est le logo d’une boite de production de films porno. Le B3W pourrait finalement se révéler n’être qu’un porno social toxique.

Pepe Escobar

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