Penser l’IA, donc penser notre pensée...

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Penser l’IA, donc penser notre pensée...

• Un philosophe face à l’Intelligence Artificielle, est-ce ce qu’on dit ici d’Alexandre Douguine ? • Non, l’IA n’est qu’un biais face à ce manque catastrophique de nous-mêmes : nous avons abandonné  la philosophie..

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Ce texte d’Alexandre Douguine, écrit sans jamais prendre parti comme il fait d’habitude, souvent avec fougue, est remarquable par son ton grave et mesuré. Le philosophe qui en appelle à la philosophie dans ces temps d’immense bouleversement est ici parfaitement dans son rôle. Cette gravité et cette mesure constituent la véritable sagesse dont nous manquions désespérément : rien d’idéologique, rien de passionné ou d’échevelé, rien du moindre engagement polémique, simplement une profondeur extrême qui s’impose paradoxalement à la plus grande hauteur possible de la réflexion.

Certes, Douguine est Russe et bien Russe, et il ne manque pas de le rappeler, mais nullement pour donner une leçon ou affirmer une exceptionnalité, mais simplement pour asseoir sa réflexion sur une référence forte dans la durée et dans la forme. Son message n’est pas descriptif d’un labyrinthe historique où se perdent les passions, il émane d’une métaphysique de l’histoire qui devrait constituer la source de notre réflexion aujourd’hui. Nous sommes dans un nœud formidable, réellement métahistorique, de notre histoire, – justement, quand l’histoire se fait métahistoire pour nous permettre de sortir du marécage furieux et sanglant où nous nous débattons.

C’est à propos de l’Intelligence Artificielle, et même de l’Intelligence Artificielle Générale (IAG) qu’il dit cela, et le thème est évident. Mais il devrait aussi bien éclairer l’affrontement yerrible qui s’est déchaîné au Moyen-Orient où la fureur et l’aveuglement catastrophiques devraient être observées d’un point de vue métahistorique. Certainement, l’un des acteurs, l’Iran avec l’Empire Perse derrière lui dans les fondements de nos origines, invite à cette sorte d’exercice de la réflexion. Il n’y a rien d’explicatif ni d’affirmation suprémaciste dans toutes ces réflexions, comme dans le texte de Douguine. Il y a la suggestion angoissée, devant l’imminence de la catastrophe, de la nécessité d’une réflexion contenue et orientée vers la profondeur des espaces les plus élevés de la pensée.

Il y a de l’humilité et de l’empathie dans le texte de Douguine, et presque comme une douceur pressante. Il ne menace pas, il ne tonne pas, – alors que tant d’événements et d’actes fous nous y invitent avec bien des arguments, – il offre plutôt une suggestion qui relève de la conscience et de la nécessité qui devraient tous nous transcender dans l’abord de notre pensée. Ce n’est pas un Grand Philosophe qui parle, – même s’il l’est ou même s’il ne l’est pas, – c’est un Philosophe Juste, celui que chacun de nous devrait être dans ces terribles événements qui nous interpellent dans la plus grande urgence.

Il faut garder à l’esprit la manière mesurée et pressante avec laquelle il nous demande de “penser l’IA”, – sans verser dans l’extase ou dans la terreur, – parce que c’est bien une façon de “penser notre pensée”.

dde.org – PhG-Semper Phi

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La Frontière Philosophique de l'IA

La technologie a besoin de réflexion – Alexandre Douguine soutient que la nouvelle commission sur l’intelligence artificielle (IA) de Vladimir Poutine doit affronter la question philosophique plus profondément quant à la signification réelle de l’intelligence elle-même.

Vladimir Poutine a signé un décret établissant une commission pour le développement de l'intelligence artificielle (IA). La commission opérera sous la présidence de la Russie. Cependant, la question de l’IA n’est pas simplement—ou même principalement—une affaire technique. C’est un problème philosophique et conceptuel. Elle remet en question la rationalité elle-même, la capacité humaine de penser.

Parce que nous sommes l’espèce Homo sapiens—l’être rationnel—ce développement remet en cause l’humanité dans son ensemble. En conséquence, à mon avis, si une commission sur le développement de l’IA doit être créée (ce qui a maintenant été fait au plus haut niveau), elle doit inclure une dimension philosophique.

Ce que l’on appelle l’IAG (Intelligence Artificielle Générale) ou la soi-disant singularité technologique est, en termes généraux, une perspective très proche. Elle implique le remplacement de l’humanité en tant que telle par l’intelligence artificielle. C’est un sujet qui exige une réflexion extrêmement sérieuse, et le développement technologique dans ce domaine ne peut progresser en étant totalement isolé de ses implications philosophiques.

Dmitry Grigorenko et Maksim Orechkine, qui ont été nommés à la tête de la nouvelle Commission sur les Technologies de l’Intelligence Artificielle—aux côtés des autres administrateurs technocratiques talentueux et efficaces qui la composent—ne sont pas des philosophes (à l’exception du ministre de la Défense Andreï Belouzov). Pourtant, à mon avis, la commission doit comporter une composante philosophique, car sans elle, toute action dans ce domaine devient extraordinairement dangereuse.

Aujourd’hui, transformer l’intelligence artificielle en un domaine de compétition mondiale de haut niveau est aussi important—sinon plus—que les armes nucléaires.

Bien sûr, une civilisation-État souveraine comme la Russie doit développer ses propres technologies souveraines dans ce domaine. Mais même ici—au niveau de l’IA souveraine—la dimension civilisatrice et philosophique refait surface.

Le sujet de l’intelligence artificielle est, avant tout, philosophique. Adapter l’IA à une civilisation-État souveraine – à la Russie – nécessite un effort philosophique supplémentaire. Pourtant, nous faisons souvent preuve d’un mépris pathologique pour la réflexion. Lorsque nous nous précipitons vers des solutions purement techniques, nous commençons lentement à prendre du retard, même là, parce que la technologie est nourrie par la science, et la science, à son tour, par la philosophie.

Permettez-moi de souligner : la réflexion, la vision théorique et les réponses aux questions les plus pressantes—des questions qui relèvent véritablement de la philosophie—sont ce qui inspire et pousse la science en avant, et la science, en retour, détermine les décisions technologiques. La philosophie ne peut être remplacée ni par la science ni par la technologie. Cette hiérarchie correcte doit être établie à tous les niveaux de la gouvernance d’État, en particulier dans des domaines aussi intrinsèquement philosophiques que l’intelligence elle-même.

Comment pouvons-nous parler d’intelligence—artificielle ou naturelle—alors que “penser à penser” est précisément ce qu’est la philosophie ? Aristote a défini la philosophie dans ces termes exacts : c’est ce qui pense à propos de la pensée, de la façon dont nous pensons. La dimension philosophique est donc indispensable. Pourtant, aujourd’hui, elle est presque totalement absente de notre société. Au sein de nos systèmes sociaux, technologiques et administratifs, la dimension philosophique manque. C’est profondément regrettable.

Par exemple, Aleksey Tchadaïev propose aujourd’hui plusieurs cadres philosophiques perspicaces et bien conçus pour la logistique, y compris le commerce. La philosophie peut certainement y être appliquée aussi. Plus encore dans des domaines qui sont, par nature, philosophiques—vision du monde, géopolitique, civilisation, souveraineté dans ses fondements les plus profonds, stratégies pour l’avenir, et bien sûr, haute technologie et intelligence artificielle.

À mon avis, la négligence de la philosophie dans notre société a maintenant atteint un stade critique. Cela ne peut pas continuer. Rien ne fonctionne correctement dans cette direction parce que beaucoup pensent que la philosophie est totalement inutile. En réalité, c’est la seule chose dont nous avons vraiment besoin en ce moment. Et pas seulement nous.

Alexandre Douguine