Panique pakistanaise à Washington D.C.

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Panique pakistanaise à Washington D.C.

8 mai 2009 — Il nous a paru intéressant de signaler la confrontation bienvenue et nécessaire entre ce que nous écrivions hier (notreF&C du 7 mai 2009) à propos de la politique extérieure US, où figurait notamment la politique vis-à-vis de l’Afghanistan et du Pakistan (AfPak); et, d’autre part, la très intéressant analyse de Tom Engelhardt, sur son site TomDispatch.com, daté de ce même 7 mai 2009. Par contraste avec notre analyse qui concernait une appréciation du “contenu” de la politique US selon une ou l’autre orientation choisie, Engelhardt décrit comment cette politique, pour le cas pakistanais d’AfPak, est élaborée actuellement à Washington. D’une façon très révélatrice, et qui nous convient parfaitement, Engelhardt s’attache surtout au “climat”, à la psychologie de cette nébuleuse (la “communauté de sécurité nationale”) qui “élabore” cette politique.

Il y a effectivement la description d’un climat d’urgence, de panique, d’extrémisme dans la perception de la situation, de complète mobilisation d’une immense machinerie bureaucratique et gouvernementale… Cela est mis justement en balance avec l’objet et l’effet de cette panique, de cette urgence et de cet extrémisme de la perception; bien peu de choses nouvelles, une grossière ingérence dans la souveraineté de ces pays (le Pakistan, certes), qui est devenue une attitude quotidienne depuis le 11 septembre 2001, des opérations qui se terminent en désastres cruels pour la population civile, des campagnes avérées d’assassinats par engins sans pilote et divers missiles (de la part des forces US, Forces Spéciales ou CIA ou n’importe quoi d’autre) et ainsi de suite. C’est effectivement cette “réalité”-là qui nous paraît intéressante, – une immense énergie, une pression psychologique terrible, pour aboutir à des effets presque nuls, d’ailleurs sans cesse recommencés depuis des années (pour ce qui concerne le Pakistan).

Voici un passage révélateur du texte d’Engelhardt (à consulter directement, Engelhardt offrant en général une multitude de liens qui renforcent son propos). Le parallèle qui vient peut-être involontairement sous la plume d’Engelhardt est révélateur: «…in the strange American world we inhabit, nobody finds these practically Cuban-Missile-Crisis-style, round-the-clock meetings the least bit strange». Effectivement, un climat rappelant la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962, où nous étions effectivement sous la menace directe d’une guerre nucléaire d'anéantissement identifiée, qui concerne dans ce cas la situation au Pakistan, voilà qui est singulier, – disons, comme dit Engelhardt, “a little bit strange”…

«Let's stop here and consider another bit of news that few of us seem to find strange. Mark Lander and Elizabeth Bumiller of the New York Times offered this tidbit out of an overheated Washington last week: “President Obama and his top advisers have been meeting almost daily to discuss options for helping the Pakistani government and military repel the [Taliban] offensive.” Imagine that. Almost daily. It's this kind of atmosphere that naturally produces the bureaucratic equivalent of mass hysteria.

»In fact, other reports indicate that Obama's national security team has been convening regular “crisis” meetings and having “nearly nonstop discussions” at the White House, not to mention issuing alarming and alarmist statements of all sorts about the devolving situation in Pakistan, the dangers to Islamabad, our fears for the Pakistani nuclear arsenal, and so on. In fact, Warren Strobel and Jonathan Landy of McClatchy news service quote “a senior U.S. intelligence official” (from among the legion of anonymous officials who populate our nation's capital) saying: “The situation in Pakistan has gone from bad to worse, and no one has any idea about how to reverse it. I don't think ‘panic’ is too strong a word to describe the mood here.”

»Now, if it were the economic meltdown, the Chrysler bankruptcy, the bank stress tests, the potential flu pandemic, or any number of close-to-home issues pressing in on the administration, perhaps this would make some sense. But everyday discussions of Pakistan?

»You know, that offensive in the Lower Dir Valley. That's near the Buner District. You remember, right next to the Swat Valley and, in case you're still not completely keyed in, geographically speaking, close to the Malakand Division. I mean, if the Pakistani government were in crisis over the deteriorating situation in Fargo, North Dakota, we would consider it material for late night jokesters.

»And yet, in the strange American world we inhabit, nobody finds these practically Cuban-Missile-Crisis-style, round-the-clock meetings the least bit strange, not after eight years of post-9/11 national security fears, not after living with worst-case scenarios in which jihadi atomic bombs regularly are imagined going off in American cities.

»Keep in mind a certain irony here: We essentially know what those crisis meetings will result in. After all, the U.S. government has been embroiled with Pakistan for at least 40 years and for just that long, its top officials have regularly come to the same policy conclusions – to support Pakistani military dictatorships or, in periods when civilian rule returns, pour yet more money (and support) into the Pakistani military. That military has long been a power unto itself in the country, a state within a state. And in moments like this, part of our weird extremism is that, having spent decades undermining Pakistani democracy, we bemoan its “fragility” in the face of threats and proceed to put even more of our hopes and dollars into its military. (As Strobel and Landy report, “Some U.S. officials say Pakistan's only hope, and Washington's, too, at this stage may be the country’s army. That, another senior official acknowledged Wednesday, ‘means another coup.’”)»

Il est vrai que si nous comparons cette description de la situation à Washington, concernant la situation du Pakistan, et l’analyse que nous faisions hier, où figurait cette situation du Pakistan, il semble n’y avoir aucun rapport. Effectivement Engelhardt décrit une situation de crise extrême, dont le sort du monde semble dépendre dans les 24 heures qui viennent. Notre analyse envisageait les situations comme des données assez mesurables, non pas contrôlables mais de toutes les façons sans potentialité d’une telle crise massive et urgente que semblerait suggérer le texte de Engelhardt. Nous ne changeons pas une virgule à notre analyse et nous pensons que la description d’Engelhardt est parfaite et rend compte d’un phénomène absolument intéressant et important. Bref, les deux cohabitent, aucune des deux ne contredit l’autre alors que ce devrait être le cas. (Si l’extrême urgence décrite par Engelhardt avait quelque fondement, notre description d’une situation ne justifiant en aucun cas cette urgence ne devrait pas être acceptable; et vice-versa.)

BHO entre virtualisme et réalité

Il est vrai qu’il faut toujours, c’est-à-dire constamment, songer à déplacer les points de vue pour tenter d’avoir sa propre perception de la situation constamment remise à jour. C’est un impératif dans une époque qui est caractérisée par deux tendances extrêmes et directement antagonistes:

• D’une part, la vitesse très grande de circulation d’un flot massif d’information, ce qui est la caractéristique d’une époque que nous qualifions de “psychopolitique”, où la communication et l’information sont l’essentiel de la puissance.

• D’autre part, la paralysie presque complète du système en général, du système bureaucratico-militaire (ce qu’ils nomment “communauté de sécurité nationale” à Washington) en particulier. (“Presque complète”? N’est-ce pas un peu timide, comme observation? De l’“attaque imminente” contre l’Iran en 2005-2008 au JSF, avec bien d’autres exemples, ne peut-on avancer le diagnostic de paralysie achevée?)

Il y a donc une nécessité de confronter en permanence deux phénomènes absolument antagonistes et pourtant absolument imbriqués l’un dans l’autre. On sait que le système bureaucratico-militaire (américaniste, occidental) s’est absolument converti à la puissance de la communication, tant pour son activité même (l’importance de la communication et de l’information dans la guerre, pour la planification et le renseignement, pour les opérations de guerre, etc.) que pour la présentation de cette activité (l’importance de la propagande, des montages virtualistes, des relations publiques de désinformation et de mésinformation). Cette confrontation permet de nuancer le jugement que l’on a de la réalité et, surtout, de découvrir constamment combien le système déforme, également constamment, la réalité.

Le cas pakistanais à la lumière du texte d’Engelhardt est édifiant. Il montre combien la réalité virtualiste quotidienne du système intervient avec une puissance inouïe pour interférer sur l’autre réalité de l’analyse qu’on fait de la politique générale. Son effet de déformation est considérable. Pour autant, il n’agit, le plus souvent et de plus en plus souvent, voire exclusivement, que comme un frein de la politique réelle; il n’a plus assez, voire plus du tout de puissance dynamique, – c’est le cas de sa paralysie devenue endémique, – pour imposer de façon décisive sa propre réalité, sa propre “politique”. Cette urgence et cette “panique” que décrit Engelardt à propos du Pakistan, elles existent au moins depuis 2001. Nous nous rappelons ces confidences d’un haut fonctionnaire français du ministère de la défense qui avait fait une “visite d’information” à Washington à la fin de l’automne 2001. Il nous confiait les divers projets déments des néo-conservateurs, qui tenaient alors le haut du pavé de la pensée du domaine, – les diverses guerres, au moins sept, annoncées pour les 5 ans à venir, – puis il enchaînait: «Mais tous les gens sérieux à Washington sont d’accord: c’est au Pakistan que tout va se passer, c’est là qu’est la bombe à retardement qui ne va pas tarder à éclater.» Sommes-nous toujours en 2001?

Notre but constant est, bien entendu, de tenter de dégager de cet amas de “réalités” différentes une réalité qui soit la plus proche de la réalité qui s’imposera finalement. Notre constat sans cesse renforcé est que cette réalité “qui s’imposera finalement” s’avère constamment de plus en plus étrangère à nos tentatives de la maîtriser, c’est-à-dire comme indifférente à nos tentatives dans ce sens et poursuivant son évolution hors de notre champ d’action et, surtout, hors de notre champ d’influence. Nos considérations sur le virtualisme, qui est un mot pratique pour concentrer la définition d’un monde coupé de la réalité et ainsi privé de toute capacité d’influence sur les événements du monde par son enfermement sur lui-même, dans une “bulle” virtualiste pour ainsi dire, nous conduisent effectivement toujours à cette même conclusion. Il semble bien qu’il s’agisse désormais d’une situation structurelle. Le système et les dirigeants qui s’y trouvent ont définitivement perdu le contact de la réalité et, par là, toute influence sur elle, notamment en se persuadant que la “vraie réalité” est celle que fabrique le système; il faut remarquer que cette occurrence technique rencontre superbement un paysage psychologique, dans nos élites et chez nos dirigeants, marqué par une médiocrité et une pauvreté de caractère qui n’ont pas de précédent dans cet arrangement collectif. Ceci renforce cela et laisse le champ libre à d’autres forces qu’humaines, lorsque ces forces humaines se sont laissées emprisonnées dans un système, pour déterminer le destin des choses.

GW Bush a quitté la scène du monde, remplacé par le “brillant” président que l’on sait. Certains pouvaient espérer ainsi que la “bulle” serait crevée par le fait même (départ de GW), puisqu’effectivement GW était décrit comme celui par qui cette situation nous avait été imposée. Les événements décrits ici, comme d’autres qui ont précédé, nous disent que non. Nous sommes renforcés dans notre conclusion, que nous avions déjà exprimée du temps de GW, qu’il s’agit d’un phénomène systémique (notre système en phase terminale) et non d’un phénomène spécifiquement et conjoncturellement humain (GW). La conclusion est que nous n’avons prise sur aucun événement, et que BHO, lui aussi, semble s’y laisser entièrement enfermer. S’il ne prend pas conscience qu’il est enfermé dans une fausse réalité virtualiste, s’il ne se révolte pas d’une façon ou d’une autre pour tenter de se sortir de cette fausse réalité (l’hypothèseAmerican Gorbatchev”), il succombera comme les autres. Nous devons bien avouer, notamment à la lecture instructive du texte d’Engelhardt, que nous nous demandons si ce n’est déjà fait. Mais soyons logique avec nous-mêmes: de même que nous affirmons qu’à cause de toutes ces interférences et de la perte de maîtrise et de contrôle des affaires du monde par la direction humaine, on ne peut plus prétendre faire de prévisions raisonnables, de même doit-on s’abstenir d’en faire d’assurées sur le destin de BHO.


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