Orban le pédagogue

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Orban le pédagogue

7 juillet 2024 (17H30) – Dans cette formidable époque, on reprend sur le voyage d’Orban, son entretien avec Poutine, et l’effet de tempête qui s’ensuit, dans la mesure où il rencontre parfaitement et symboliquement un travail sur la rupture entre les élites et les peuple, – en réalité, rupture entre les élites et la réalité. Ce n’est pas pour rien que nous faisons quelques pitreries sémantiques en parlant des “ZélitesZombie”, ou “élitesSystème”.

Il y a en ce moment, par les temps qui courent si vite, beaucoup d’exemples classiques en cours de cette rupture. Il s’agit même d’une cataracte, d’un raz-de-marée, d’une avalanche à cet égard ! Comme toujours, dans ces jours qui sont du type-métahistorique où la métaphysique de l’histoire se manifeste directement dans les événements quotidiens et leurs commentaire pour ceux qui savent, il y a des textes talentueux et édifiants sur ce phénomène. Malheureusement, ils sont à trouver seulement et essentiellement, sur notre Est d’au-delà de l’Ukraine tant les sources de l’esprit critique et du libre-arbitre qui détermine l’“âme poétique” sont complètement taries chez nous, asséchées, aveuglées. 

Note de PhG-Bis : « Lisez le texte de Rachel Marsden, dans RT.com et sur notre site en français repris de RT-France, mené à la vitesse de l’éclair, et présentant en détails l’infamie du Système dont ils sont les serviteur zélés et empressé : “Pourquoi les électeurs de l’UE se rebellent contre l’establishment”. »

Plutôt que nous noyer dans une énumération des faits qui nous emporterait en brouillant notre esprit, préférons nous attacher au voyage d’Orban ou plutôt à une perception et une représentation de ce voyage, avec une approche plus paradoxale et symbolique, au travers d’un texte court (il a l’habitude la longueur pour exposer son argumentation avec précision et méthode) du Russe Fiodor Loukianov que nous avons souvent cité ces derniers temps. Cela permet une approche que nous croyons originale, symbolique et frappante, avec la rupture des élites avec le reste représentée par un homme du Système et qui ne rompt pas pour autant mais dit tout haut au Système ce qu’il pense de lui, et décrit ce qu’il est, – donc parlant et agissant comme s’il était un parmi ces peuples qui rompent avec leurs élites.

Donc, Loukianov a fait un texte court en deux parties, que nous présentons avec cette séparation. Il ne mâche pas ses mots et n’épargne pas Orban non plus. Il ne fait pas de notre bataille celle de la vertu (en y incluant Orban) contre l’infamie, mais plutôt ce qu’elle est : une bataille existentielle, sans parler de l’attaque d’abrutissement et de terrorisme qu’est l’argument de la morale grimée en moraline nietzschéenne. Il attaque indirectement, peut-être involontairement, la bêtise à visage découvert et les dégâts qu’elle cause à l’esprit, à la liberté de l’esprit, toutes ces choses qui nous semblent si lointaines. 

Pour définir tout ce grouillement de pensées atrophiées et pourries, on peut relire Fico, le premier ministre slovaque, qui vient de recevoir une balle dans la poitrine et qui n’abandonne rien, encore convalescent. Commentant le voyage d’Orban, il place le débat dans les domaines où il faut : l’attaque de l’Inquisition religieuse de la modernité, la diffamation du mensonge absolu grimé en simulacre, tout ce qui fait le marigot de l’enfer de Satan dans les esprits de ses serviteurs :

«  C'est précisément le conflit en Ukraine que l'UE et l'OTAN ont élevé au rang de priorité, en sanctifiant littéralement le concept d'une seule opinion correcte, à savoir que la guerre en Ukraine doit se poursuivre à tout prix pour affaiblir la Fédération de Russie. Quiconque ne s'identifie pas à cette opinion obligatoire est immédiatement qualifié d'agent russe et marginalisé politiquement au niveau international”. »

« Much Ado for Nothing »

La première partie du texte de Loukianov concerne essentiellement la situation de l’UE lorsque Orban décide ses déplacements surprise.

« L’apparition soudaine de Viktor Orban à Moscou cette semaine prouve à quel point chacun est retranché dans ses positions. Ce qui est en principe normal et naturel devient sensationnel, voire scandaleux. Une visite à titre personnel d’un tiers à des parties engagées dans un conflit, pour explorer toutes les possibilités de résolution, est une pratique qui ne garantit rien, ne signifie rien de particulier et est tout à fait normale. Cependant, la ferveur moralisatrice de l’ordre international libéral considère cette approche qui a fait ses preuves comme inacceptable. 

» Au final, la navette diplomatique de cette semaine s’est transformée en beaucoup de bruit pour rien, comme l’a prouvé l’issue des déplacements du Premier ministre. 

» Orban a décidé d’utiliser sa position officielle de chef de la présidence tournante de l’UE pour donner à ses visites un air de mission de paix plutôt que d’initiative personnelle. Il y a des bruits qui courent à Budapest selon lesquels Orban aurait en coulisses préparé le terrain avec des figures clés de l’UE. Cependant, il est très probable que rien de tel ne se soit produit ; il a juste pris sa décision et s’est mis en route. »

L’Europe est secouée comme par une danse de Saint-Guy par la guerre en Ukraine. Tout le monde reconnaît cette situation et, pourtant, personne ne dit rien que de répéter le mantra de la bureaucratie militariste de l’UE qui est de ne rien faire pour changer cette situation d’une guerre en train de se faire. Ainsi rien n’est fait alors que tout bouge d’une façon folle et incontrôlable.

Orban n’a fait que mettre les pieds dans le plat pour montrer cette situation, en lançant une initiative dont les échos considérables étaient inévitables puisqu’il est président en exercice du Conseil de l’UE (et bien que cela ne lui donne aucun mandat dans la mission entamée) mais dont les effets concrets attendu étaient nuls par avance. Cela fut donc “Beaucoup de bruit pour rien” (« Much Ado for Nothing »), comme l’écrit Loukianov, mais aujourd’hui ce qui compte est le bruit et non les effets des actes qui font du bruit. Ainsi, toute l’élite européenne et atlantiste est complètement prise à contrepied par “l’un des leurs” qui n’a jamais été vraiment “l’un des nôtres”. La haine contre Orban va être décuplée et la fureur des populations contre les élites mises en accusation par Orban également.

Note de PhG-Bis : « Il y a cette phrase dans le texte de Loukianov, pour caractériser la position américaniste-occidentaliste : “Il ne s’agit pas de résoudre le problème, mais de punir le coupable.”, – “coupable” de vouloir tenter de résoudre le problème...Ce qui revient à dire : il ne s’agit pas d’éteindre l’incendie mais bien de punir le pompier qui est considéré comme un incendiaire parce qu’en tentant d’éteindre l’incendie il affirme qu’il y a bien un incendie alors que, dans notre simulacre, il n’y a pas d’incendie... Comprenez-vous, à la fin ! Outre leurs les corruptions multiples qu’elles méritent car les élites sont enfermées dans un monstrueux simulacre qui s’exprime par un monstrueux sophisme, qui dépasse même la question de savoir si c’est ou non de leur intérêt : ils vont parce qu’ainsi va le torrent.»

Le roi est nu

Dans sa deuxième partie, Loukianov s’attache plutôt au personnage, cherchant à déterminer ses motifs d’agir, quels sont les buts qu’il s’est fixés, etc. Il montre combien Orban a jugé avec lucidité et audace la réalité de la situation, le chaos européen, cette “danse de Saint-Guy”  qui secoue tout le monde mais où personne ne bouge.. Et il s’est dit : “Personne ne fait attention à rien, tout le monde se regarde le nombril admirativement, je fonce”. Il a jugé très justement et a pu apparaître comme le petit garçon de la fable qui regarde le roi passer au milieu d’une foule qui d’extasie devant ses somptueux atours, et qui s’écrie : “Mais le roi est nu !”

Il n’a rien obtenu du tout parce que ce n’était pas le véritable but puisqu’il s’agissait d’abord de faire du bruit. Il a brisé un tabou colossal et nul n’en revient vraiment, ni de son audace, ni de la fragilité du tabou. On gardera donc, comme leçon générale, toujours avec cette idée qu’en des temps de communication le bruit et la forme comptent plus que le fond, cette dernière phrase de Loukianov :

« Il aurait pu se passer de ces déplacements pour le découvrir [le blocage de la situation], mais le fait de le prendre à la source a une valeur particulière. »

Voici donc la deuxième et dernière partie du texte de Loukianov, qui porte comme titre « Orban, opportuniste de la paix ? »   

« Cela vaut la peine de noter qu’il n’a pas peur de prendre des décisions arbitraires ; il n’a pas de mandat bien qu’il serait préférable que de telles actions soient coordonnées d’une manière ou d’une autre dans le cadre de l’UE. Mais voyant tout ce qui se passe en Europe occidentale (élections au Parlement européen, la situation en France et en Grande-Bretagne) et aux États-Unis (désastre de la campagne de Biden), Orban semble être persuadé qu’il n’est pas en danger. Et dans certaines circonstances, cela pourrait payer. En tant qu’animal politique aguerri, il sent que tout a mal tourné et tente d’en profiter pour renforcer sa position, pour essayer quelque chose que personne d’autre n’a été capable de faire, et advienne que pourra. 

Il est probablement faux de tout réduire à des motifs égoïstes du type «juste au cas où il en ressortirait quelque chose». Orban répète sans cesse et depuis longtemps que l’Europe est entraînée d’une manière aveugle et irréfléchie, et en déconnexion totale avec la réalité, dans le tourbillon d’une grande guerre, et qu’il faut mettre fin à cela. Sa tâche principale est d’éviter que son pays soit entraîné dans une grave crise. Il est assez étrange de devoir même d'expliquer qu’il s’agit là d’une position raisonnable. 

» En ce qui concerne les résultats des négociations, Orban les a très bien résumés par lui-même : après ses visites à Kiev et à Moscou, il est devenu évident que les positions des parties sont très éloignées l’une de l’autre. Il aurait pu se passer de ces déplacements pour le découvrir, mais le fait de le prendre à la source a une valeur particulière. »

Ne rien voir venir ...

Orban, nécessairement homme de l’éliteZombie puisque chef d’un gouvernement d’un pays de l’UE, s’est sorti avec courage et détermination de l’élite de son temps et pour un temps, pour s’imposer comme un personnage en lequel les peuples peuvent donner leur confiance. C’est ainsi que son initiative sera perçue, bien plus que sur ses résultats qui sont pour l’instant inexistants et dont on peut d’ailleurs dire : “Là n’est pas l’essentiel”. Et la colère tout de même un peu gênée des dirigeants de l’UE et éventuellement de l’OTAN, porte sur elle le poids du simulacre avec son cortège de destruction et de sang.

De ce point de vue, Orban, unanimement dénoncé par la presseSystème et ses divers perroquets comme un “fasciste”, devient un exemple et une référence qui n’est pas exempt d’un certain courage. Il en faut pour supporter les mises à l’index et les regards furieux de ses collègues zombies des réunions et sommets de l’UE. Ainsi, effectivement apparaît le courage politique en ce XXIème siècle où l’affrontement central se fait avec une machinerie bureaucratique, un simulacre satanique, une armée docile des élitesZombie des grandes démocraties. On appréciera ces deux jugements laudateurs comme des appréciations bienvenues :

Andrew Korybko : « Orban est si attaché à la paix parce qu'il est profondément fier de la civilisation européenne et qu'il se désole de la voir déchirée par ce conflit. »

Fiodor Loukianov : « Le Premier ministre hongrois a clairement décidé que cela valait la peine d’offenser nombre de ses alliés afin de préparer les esprits à la possibilité d’une paix. »

Bien évidemment, l’initiative d’Orban n’a rien résolu et n’a pas modifié l’apparence de la puissance et de la détermination soumises des élitesZombie de l’UE. Mais il a démontré qu’on peut les défier et que cette sorte de défi les prend par surprise et contribue à leur déstabilisation intérieure devant ce qu’elles jugent impossibles. Il est effectivement remarquable et comme la marque d’une conviction sur leur propre exceptionnalité, que personne dans l’énorme appareil de centaines de milliers de bureaucrates de l’UE, n’ait anticipé, ni même eu vent par les moyens classiques de la surveillance humaine (hors de la machinerie électronique dans laquelle ils croient aveuglément) du projet du Hongrois d’enfiler des perles de Kiev à Moscou. Ils n’ont rien vu venir.

Nous croyons effectivement que cette sorte d’initiatives contribue à renforcer dans l’inconscient des psychologies collectives et individuelles, une perception de la fragilité bien réelle, – bien plus réelle qu’on ne croit, – de la machinerie diabolique du simulacre-UE. Par conséquent, l’initiative de Viktor Orban est une réussite, non pour la paix en Ukraine (cela reste à voir sur le terme) mais pour la stabilité de l’UE dans son œuvre majeure de déconstructuration.