On cause socialisme à Washington D.C.

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On cause socialisme à Washington D.C.

21 octobre 2008 —Il faut prêter toute notre attention à ce qui se passe aux USA. Il faut se convaincre que, de moins en moins, nos certitudes à propos de ce pays et du système qui le tient ont valeur de principes intangibles.

D’une façon assez remarquable, notre impression sur cette campagne présidentielle US est qu’elle est “incertaine”. (Dans notre numéro courant, – celui du 25 octobre 2008, – de notre Lettre d’Analyse dd&e, nous avons hésité pour le titre de la dernière partie de notre chronique de defensa. La campagne présidentielle reléguée en fin de chronique par la crise financière et générale, nous avions choisi d’abord : «Morne campagne»; nous nous sommes ravisés, préférant : «Incertaine campagne». Même pour le jugement à porter, il y a de l’incertitude.) Il est en effet remarquable de juger “incertaine” une campagne présidentielle où rarement l’issue a paru si complètement acquise d’avance, non seulement pour le candidat mais aussi pour le parti. Ce dernier point (la victoire supposée acquise du parti démocrate) est important.

Certes nous débattons comme si ce résultat était acquis d’avance. Tout se passe comme s’il l’était effectivement, non pas en raison des candidats mais en raison de la crise. Si McCain l’emportait, ce serait un événement considérable, moins pour l’élection de McCain que pour le renversement par rapport à ce qui paraît universellement acquis. Nous ne nous arrêtons pas aux prudences pseudo-scientifiques mais nous raisonnons à partir des perceptions qui, dans cette sorte de circonstances, sont les vrais faits politiques. Si McCain l’emportait, ce serait comme un “coup d’Etat”, moins par rapport à Obama que par rapport aux exigences de cette crise qui emporte tout depuis un mois, et l’effet serait à mesure, – c’est-à-dire avec soupçons en cascade de fraude électorale, incertitudes sur l’ordre public, etc. Cela, aussi, serait un fait politique, loin des discours pompeux sur la démocratie et des soupçons justifiées sur les tromperies diverses de la démocratie, cet artefact nécessairement manipulé.

Ainsi est-ce par rapport à la crise et à ses pressions qu’il importe de raisonner, et non par rapport aux candidats, aux partis perçus d’une façon conventionnelle, à leurs projets supposés selon les normes du système. Nous ne sommes pas dans une situation normale, nous devons écarter les certitudes de la normalité et être ouvert aux choses les plus inattendues, sans qu'elles garantissent rien bien entendu. Ainsi, le débat polémique qui s’est ouvert au coeur de la campagne concernant le pseudo-“socialisme” du camarade-candidat Obama doit-il être considéré comme un fait important. Pour fixer les idées, voici quelques extraits d’un texte de CNN.News du 20 octobre.

«Gov. Sarah Palin continued the GOP offensive Sunday, attacking Sen. Barack Obama's tax plan as “socialist,” and though Sen. John McCain tempered his allegations, his message was the same.

»The Palin-McCain line of attack was also echoed at an Orlando, Florida, event by their GOP colleague, Sen. Mel Martinez, who likened Obama's tax plan to communist Cuba. “Where I come from, where I was raised, they tried wealth redistribution,” the Cuban-American senator said. “We don't need that here. That's called socialism, communism – not Americanism.”

»McCain dodged a question from Fox News' Chris Wallace about whether Obama, the Democratic presidential nominee, was a socialist himself, but McCain criticized Obama's tax plan, which he dubbed an effort “to spread the wealth.” “That's one of the tenets of socialism,” McCain said. “But it's more the liberal left, which he's always been on. He's always been in the left lane of American politics.”»

Il y a bien sûr un aspect polémique important dans ces attaques, et ceux qui la portent ne brillent pas par leur ouverture d'esprit. Qu'importe, ces attaques ne manquent pas de substance pour autant. Le point à retenir est surtout qu’elles s’adressent moins à Obama, – là est l’aspect polémique de ce débat, – qu’à une orientation générale qui est fortement ressentie aux USA, – là est son aspect involontairement substantiel. C’est bien entendu l’effet direct de là crise, l’effet psychologique, qui pourrait s’avérer absolument considérable.

Nous avions été également frappés par les débats en cours, notamment au sein du parti démocrate. Nous nous référons à cet article du San Francisco Chronicle, déjà signalée dans notre F&C d’hier. Ce qui nous a arrêtés, c’est la généralisation et la profondeur de la réflexion réformiste au sein et autour du parti démocrate; c’est la rapidité du renversement de la réflexion également, vers des observations qui, il y a seulement deux mois, eussent été simplement impensables, comme autant de sacrilèges inconcevables pour l’esprit américaniste.

Voici qui est peu ordinaire; qu’un parlementaire aussi intégré dans le système, aussi corrompu psychologiquement par le système qu’un Barney Frank, président de la commission financière de la Chambre, remarque ceci: «[T]he nation is entering a period of resurgent government activism that will resemble Franklin Roosevelt's New Deal of the 1930s. This is the end of the era of extreme laissez-faire, of ‘Don't tax it, don't regulate it’. That has now been totally evaporated.» … Qu’un investisseur classique (David Kotok, directeur des investissements à la firme de gestion financière Cumberland Advisor) nous parle du rythme des facteurs fondamentaux de la situation économique dans ces termes: «We nationalized financial institutions and banks by executive fiat. Once this begins to occur, this trend has only one direction to go. The free-market-capitalism economy is history.»

Ecartez de l’esprit toute idée de manœuvre, de tactique, etc. Ces gens parlent pour la consommation intérieure, l’essentiel pour eux; ils n’ont personne à tromper, parce qu’ils ne poursuivent aucun but manœuvrier spécifique; au contraire dans le cas des démocrates, qui ont une position très avantageuse selon leur propre conviction et analyse, ces réflexions seraient absurdes dans la situation tactique, créant une impression de radicalisation au moment où ils auraient besoin de toute leur prudence pour garder rassemblés le plus d’électeurs derrière Obama et autour des candidats démocrates au Congrès. Tout montre qu’il y a la possibilité d’un bouleversement politique, à la suite du bouleversement psychologique en cours.

Un tournant profond?

Nous parlons plus haut d’ “une orientation générale qui est fortement ressentie aux USA”. Et nous poursuivons: “C’est bien entendu l’effet direct de la crise, l’effet psychologique, qui pourrait s’avérer absolument considérable.” Cela rejoint l’“incertitude” paradoxale d’une campagne où le résultat semble acquis, – ce qui est le contraire de l’incertitude… En effet, ce que nous voulons désigner n’a finalement rien à voir avec l’élection et tout avec la crise. L’élection semblerait assez anecdotique, un des éléments secondaires, entièrement déterminé par la crise.

Tous ces gens (les démocrates), parlent comme si l’élection était faite, Obama à la Maison-Blanche, le Congrès fermement aux mains des démocrates. Palosi, la Speaker de la Chambre, attend une majorité de plus de 250 sièges (sur 435) alors que les démocrates ont une majorité de 233 aujourd’hui; les démocrates jugent qu’ils pourraient avoir au moins dix sénateurs de plus, et dépassant la barre des 61 voix qui leur donnent un contrôle absolu en interdisant les manœuvres de filibuster qu’une minorité peut suivre pour contrecarrer la majorité. Le Congrès pourrait être sous la loi absolue du parti démocrate, et cela est peut-être aussi important, peut-être plus même dans la situation présente, qu’un président démocrate.

Libéré de la pression d’une Maison-Blanche incontrôlable, un Congrès fortement, voire dictatorialement démocrate, pourrait libérer toutes les forces retenues pendant huit ans de domination terroriste et intellectuelle de l’“idéologie républicaine” dans le cadre de la terreur post-9/11, avec le champ de la crise dont la responsabilité est massivement attribuée aux républicains (les 30 ans de laissez-faire, rétabli comme idéologie agressive et impérative par le reaganisme) pour exercer sa vindicte,et un soutien populaire à mesure. Il y a de quoi donner le vertige. Si l’on s’en rapporte au jugement de Barney Frank, le Congrès de 2009, avec un Obama transformé éventuellement en FDR-II, serait infiniment différent dans l’esprit du Congrès que FDR avait en 1933. En 1933, l’esprit “révolutionnaire” (pour les USA, et par rapport à la situation précédente) du New Deal venait de FDR et rencontrait de nombreuses réticences au Congrès, malgré la forte présence des démocrates. Cette fois, on a bien l’impression que cette resucée d’esprit “révolutionnaire” se trouvera au Congrès aussi bien, sinon plus, qu’à la Maison-Blanche, – bref, qu'il y aura accord et rythme semblable entre les deux

Avec la crise financière, sa puissance, sa violence psychologique portant sur l’essence même de l’américanisme, on peut dire que les USA sont psychologiquement entrés au cœur même de leur propre crise, et précisément la direction US, les “cadres” du système. Cela se fait par l’extérieur (on veut dire: par la crise et non par l'élection présidentielle), hors du contrôle de la direction et du système, d’où l’efficacité psychologique du processus. La crise engendrée par 9/11 était un artefact, une fabrication; celle d’aujourd’hui est une puissante réalité politique (au-delà de l'économie puisque nous débattons des fondements); surtout, une puissante réalité psychologique. L’autre différence fondamentale est que la crise actuelle est un choc qui rassemble toutes les attentions vers l’intérieur, alors que 9/11 était un choc qui produisit exactement l’effet inverse; de ce point de vue, 9/11 “institutionnalisait” le virtualisme en transférant vers l’extérieur de soi la racine des problèmes du système de l’américanisme après le “flottement” des années 1990 consécutif à la perte de l’Ennemi idéal (l’URSS). Mais 9/11 ajoutait un côté empoisonné imprévu au “cadeau” ainsi fait: s’il transférait la source des problèmes de l’américanisme vers l’extérieur, il indiquait puissamment, il confirmait d’une façon tonitruante qu’effectivement, l’américanisme avait des problèmes. La crise financière dit à la direction du système que ces problèmes ont une racine intérieure.

On objectera aussitôt, avec raison, la puissance du système. Mais ce qui change tout, c’est que la crise est dans le système, au cœur de sa psychologie si l’on veut bien admettre qu’il existe une psychologie fondamentalement américaniste (c’est notre conviction). Il va de soi que ces orientations réformistes dont nous observons la manifestation constituent objectivement une attaque mortelle contre le système, et complètement différente de ce qui fut fait en 1933; le fondement, la conception même du système de l’américanisme, qui est le mouvement libre de l’argent, mis en cause non pour ses effets sur la population (comme en 1933), ce qui laisse place à une contre-attaque de ce qui serait qualifié de “sentimentalisme populiste”, – mais à cause de son fonctionnement même…

(Nous privilégions cette référence de 1933, comme toujours, non pas à cause des aspects économiques. Il s'agit simplement du point de vue historique: la crise de 2008, avec ouverture au-delà, s'installe définitivement comme la plus grave crise de l'américanisme depuis 1933 [plutôt que 1929], donc la troisième crise fondamentale de l'américanisme, – la première étant la Guerre de Sécession.)

Le système est dans une situation incertaine, dans une situation tragiquement incertaine parce que l'incertitude est dans ce cas une tragédie . Comme tout système, il n’a pas d’orientation, de but, de concept, par lui-même. Ce sont ses “cadres” qui s’en chargent, avec comme orientation de protéger et de renforcer ce système. Lorsque les “cadres” commencent à avoir un problème avec la conceptualisation de la dynamique systémique, problème allant jusqu’à une mise en cause, le système a un problème qui pourrait aller jusqu’à sa mise en cause. C’est le cas aujourd’hui.

Cela revient à notre fameuse “fable des termites et des conduites pourries”, que nous présentions le 22 septembre: «On the subject of budget deficits, Gallagher is fond of quoting the late economist Herb Stein, who said that the problem isn’t that wolves are at the door, it's that termites are in the foundation. Some of our country’s problems are termites, not wolves. Unfortunately, as Gallagher warns, our system is geared more toward dealing with wolves.» Ce qui vaut pour les conduites pourries vaut après tout pour les psychologies… C’est l’ennemi intérieur dont il y a tout à craindre, c’est soi-même, la psychologie humaine avec ses entraînements incontrôlables. C’est ce que se disait, de longues années après sa mort, l’“Ingénieur des Âmes” Joseph Staline, en grommelant dans sa tombe et dans ses moustache embaumées devant les ravages involontaires et psychologiques de la glasnost de Gorbatchev.


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