Observation incrédule du succès fantomatique d’un sommet invisible

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Observation incrédule du succès fantomatique d’un sommet invisible

Le sommet du mouvement des non-alignés à Téhéran offre au monde de la communication et à la presse-Système dans le bloc BAO l’occasion d’une étrange et significative performance, située quelque part entre la robotisation chaotique et le chaos éventuellement (mais pas toujours) robotisé. En bonne logique de la narrative en cours, il eût été bienvenu et particulièrement sain pour la démarche professionnelle du monde de la communication du bloc BAO, pour assurer une “couverture” professionnelle de l’incontestable et véridique 16ème sommet du NAM du 27 au 31 août 2012, de travailler à partir de la prémisse également incontestable et véridique que l’Iran n’existe pas, et, par conséquent, Téhéran non plus et le sommet-du-NAM-à-Téhéran pas davantage. L’Iran étant la menace existentielle de la civilisation qu’on sait, il y a dans la vérité chronologique et géographique de l’événement (le sommet réussi du NAM à Téhéran) une contradiction insupportable, ou bien disons, en newnewspeak de communication, “difficile à gérer”. Le résultat est assez intéressant. Voyons quelques réactions à cette attitude et divers exemples de “traitement”, en général fort expéditif, du sommet du NAM à Téhéran.

• Sur Russia Today (le 26 août 2012), Pepe Escobar, qui est envoyé spécial de ATimes.com au sommet, faisait ces commentaires sur l’attitude du bloc BAO, précisément de sa presse-Système, sur le sommet de Téhéran. Son commentaire général est que cette attitude va “du pathétique à l’absurde”… (A noter que parmi les “observateurs” au sommet, Escobar omet de mentionner la Russie.)

«Just look at the map. It’s very simple. Who is in Tehran at the moment? I would say it’s the real international community. Central America, including Cuba, most of South America, virtually the whole of Africa, the Middle East, Iraq and Afghanistan, India and Pakistan, South East Asia. And we have as observers Mexico, Brazil, Argentina, and China… […] They only talk about Iran trying to boost its credentials and show that it’s not isolated. You know, it was never isolated in the first place! This is a figment of the imagination of the Obama administration, the European allies, and the GCC petro-monarchies in the Middle East.»

• Le site Mood of Alabama (MoA), relevant le 26 août 2012 un commentaire d’une radio publique allemande (DLF) à audience publique, dont les programmes sont “d’habitude de bonne qualité”, nous parle de “schizophrénie”. «But one of the news item in today's 6:00 pm broadcast was schizophrenic. […] “The summit of the Non-Aligned Movement opened today in the Iranian capital Teheran. More than 40 head of states and head of governments are expected to attend, including the Egyptian president Morsi and Cuba's head of state Castro. The secretary general of the United Nations Ban Ki Moon has also agreed to participate which is seen as diplomatic success for the internationally isolated Iran…” […] One wonders what the news writer at the DLF was thinking when she wrote that piece. Did it escape her that the country which now leads the NAM, the biggest international political association of states next to the UN, is by definition not isolated?»

• Le compte-rendu de présentation de la radio nationale (francophone) belge RTBF, le 26 août 2012 est encore plus “schizophrénique” puisqu’on y trouve la description de facto d’un succès diplomatique par le nombre et l’affluence, donc le contraire d’un “isolement”, comme étant une “tentative de briser” l’isolement de l’Iran… L’un des faits principaux reste tout de même les 5 jours de congé donnés aux habitants de Téhéran et l’avertissement de ne pas occasionner de désordres qui sont en général la marque démocratique de l’écroulement du régime iranien. Derrière le titre qui nous situe la dimension de l’événement, en rognant un peu sur le nombre de délégations («80 délégations des pays Non-Alignés se réunissent à Téhéran jusqu'à vendredi»), ces quelques mots d’un lumineux commentaire :

«Les travaux préparatoires du 16ème sommet des pays Non-Alignés ont débuté à Téhéran qui présente cette initiative comme sa plus grande opération diplomatique. Le régime des mollahs compte sur ce rendez-vous pour tenter de briser son isolement dans les dossiers du nucléaire, du conflit israélo-palestinien et de la Syrie. Pour l’occasion, les habitants de Téhéran ont reçu 5 jours de congé et les candidats à des protestations – comme ce fut le cas au printemps 2009 – ont été avertis: il n’y aura pas de place pour les désordres…»

Le Monde présente, dimanche 26 août 2012, le sommet sous la forme d’une revue de presse anodine dont l’essence qu’il est important de retenir est dans le titre, lequel nous dit tout : «L'Iran tente d'instrumentaliser les non-alignés.»

• Le New York Times, dans sa quasi-version internationale dite International Herald Tribune (le 26 août 2012), a joué plutôt sur l’“isolement” évidemment international de son texte que sur celui de l’Iran : perdu en bas de page de présentation de son site (inconnu au bataillon sur le site du NYT), ce qui demande une grande persévérance et beaucoup de patience pour y parvenir. Pour le reste, le texte se veut surtout de type “professionnel objectif” (titre : «At Summit Meeting, Iran Has a Message for the World»), avec mention qu’effectivement, sinon un “succès diplomatique”, le sommet est un “succès de relations publiques”, ce qui permet d’effleurer la vérité tout en la déformant par réduction de la chose.

«…The message is clear. As Iran plays host to the biggest international conference the Islamic republic has organized in its 33-year history, it wants to tell its side of the long standoff with the Western powers, which are increasingly convinced that Tehran is pursuing nuclear weapons. […] The meeting of the so-called Nonaligned Movement, a group formed during the cold war that considers itself independent of the major powers, has so far proven to be something of a public relations success for Iran…»

• Le Guardian aborde la question, le 27 août 2012, par le biais élusif du président égyptien Morsi, qui va à Téhéran pour s’occuper … de la Syrie. («Egypt's new leader, Mohamed Morsi, is due to visit Iran this week, marking a significant step towards rapprochement between the two countries and the start of a new Egyptian initiative to broker a peace settlement in Syria.») A propos, nous signale-t-on en une ligne et demi qui entend rester objective en ne prenant pas partie, le sommet est présenté par l’Iran comme l’échec de la tentative du bloc BAO d’isoler l’Iran, – cette affirmation laissée à la responsabilité de l’Iran («Tehran, meanwhile, is presenting the summit as proof of the failure of western efforts to isolate Iran.»)

• Un “dérapage”, semble-t-il, de la part de RFI (le 26 août 2012, “avec son correspondant à Téhéran Siavosh Ghazi”), qui annonce tout de go et dès son titre, non pas comme une affirmation de l’Iran mais bien comme un fait “objectif” (!) : «Le succès annoncé du sommet des non-alignés met à mal la tentative d'isoler l'Iran»… Et défilent les affirmations hérétiques, pourtant émises sans audace particulière, un petit peu comme s’il le fallait bien qu’on n’y comprenne pas grand’chose : «…En dépit des appels au boycott des Etats-Unis, près de cinquante chefs d'Etat et de gouvernement ont répondu à l'appel pour ce sommet qui doit durer cinq jours… […] L’Iran présente, d’ores et déjà, le sommet des pays des non-alignés comme une victoire politique et diplomatique contre les Etats-Unis. En effet, outre le secrétaire général des Nations unies, quelque quarante chefs d’Etat, de gouvernement ou des vice-présidents, seront présents à Téhéran pour le sommet. […] La présence du nouveau président égyptien Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, est une victoire politique pour Téhéran.»

On peine à trouver, dans la presse-Système, la mention tout de même intéressante que ce sommet du NAM marque le début de la présidence du même NAM par l’Iran, comme le signale MoA (hors-presse-Système, bien entendu). Nous n’avons rencontré nulle part le rappel explicité de ce fait qui devrait tout de même susciter l’une ou l’autre observation (pourquoi le NAM n’a-t-il pas expulsé l’Iran de ses rangs en général vertueux, plutôt que le désigner comme président ?). Mais il faut ajouter que notre choix est très sélectif et très rapide, et que nous ne prétendons pas une seule seconde faire une “revue de presse”, ni encore moins un travail scientifique, ni encore moins de moins une démarche se réclamant de l’objectivité vertueuse. Tout cela, c’est du domaine BAO. Nous voulons seulement restituer, avec ces quelques exemples, l’état d’esprit et la démarche de la presse-Système devant l’événement du sommet du NAM.

L’état d’esprit est celui du désarroi devant quelque chose qui semble bouleverser tout ce à quoi l’on est habitué, – comme une sorte de “révolution copernicienne” incongrue, grossière et complètement incompréhensible. Alors, on s’en tire comme on peut, parce qu’il est vraiment impossible de faire disparaître Téhéran de la carte, l’attaque n’ayant pas encore eu lieu… D’où cette impression un peu cacophonique, de réactions fabriquées avec des bouts de ficelle, des morceaux de phrases toutes faites, des moitiés de lieux communs, des digressions devenant l’essentiel et des réductions de l’essentiel à l’accessoire, – voire même des “dérapages” pour les plus inattentifs ou inexpérimentés, peut-être parce qu’ils n’ont pas réussi à complètement écarter cette chose étrange qu’on nomme “honnêteté”. Le détail de tout cela n’a guère d’importance et n’attire aucune remarque technique particulière, ni même le verdict d’un état de censure généralisé.

Notre observation principale est en effet que le bloc BAO dans le chef de sa presse-Système pour ce cas n’est nullement “caporalisé”, engagé derrière des consignes très précises comme une machine de guerre qui connaît sa mission et en affronte avec énergie les caractères les plus contraignants. Nous passons donc dans le domaine des observations plus vagues et imprécises, brumeuses à souhait comme ce qui caractérise la logique et la rigueur des narrative en cours… Il existe donc, plutôt, un “climat” général, une tendance à suivre tout le monde qui suit tout le monde, tout cela fait de “non-dits” pas vraiment dissimulés et parfois susurrés, une “atmosphère” qui va dans le sens qu’on sait, nullement parce que l’ensemble est orienté avec d’impératifs poteaux indicateurs mais parce qu’il n’y a pas d’autre sens disponible. Tout cela est fondamentalement psychologique et très peu conscient, sinon pas conscient du tout. On peine à trouver le signe d’une machination, d’un montage minutieux, d’une entreprise bien calibrée où chacun sait bien ce qu’il doit écrire et ce qu’il ne peut pas écrire. Plus simplement, plus évidemment, il s’agit de ce désarroi général devant la chose incongrue, avec des réactions qui sont le plus souvent des improvisations sans vraiment y comprendre grand’chose, et puis quelques interventions éventuellement lourdes, d’un sous-secrétaire de rédaction besogneux ou d’un commentateur bien au fait des cours du jour, l’un ou l’autre avec une meilleure conscience de ce qu’il importe d’écrire pour que la narrative ne soit pas trop endommagée, et, tout de même, avec un souci plus efficace de la suite de sa carrière.

Tout cela n’affecte en rien la vérité du monde. L’on en conclut enfin que l’Iran est effectivement isolé parce que le bloc BAO a décidé de s’isoler complètement de l’Iran et de tout ce qui accompagne l’Iran, par conséquent des 120 pays du NAM, et des observateurs, puisque l’Iran est président du NAM pour trois ans. Finalement, et pour terminer en revenant sur terre, puisqu’il est effectivement question de notre planète, la note la plus optimiste revient à M K Bhadrakumar (le 27 août 2012, sur Indian PunchLine), qui estime que cette présidence pourrait mettre l’Iran à l’abri d’une attaque…

«The best outcome of the NAM summit would be if it helps checkmate any US plans to start a war with Iran. Indeed, Iran will use the summit to muster optimal support for its stance on the nuclear issue. On balance, it becomes highly problematic for the US to mount an attack on Iran during the 3-year period when it occupies the chairmanship of the NAM…»


Mis en ligne le 28 août 2012 à 09H34

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