Nous, le monde réel, nous sommes leur Ennemi mortel…

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Nous, le monde réel, nous sommes leur Ennemi mortel…

29 janvier 2006 — Le cri de guerre est lancé : « Fight the Net! » Adam Brookes, correspondant de la BBC au Pentagone explique simplement la chose (sur BBC.News, le 27 janvier), la chose absolument extraordinaire pour laquelle, — une fois de plus mais cette fois toujours plus, — les qualificatifs manquent. Il s’agit de décrire le contenu du document du Pentagone “Informations Operations Roadmap” (disons IOR), signé le 30 octobre 2003 par Rumsfeld, dont les National Security Archives de Georgetown University viennent d’obtenir la déclassification conformément au National Freedom Act.

Adam Brookes : « When it describes plans for electronic warfare, or EW, the document takes on an extraordinary tone. It seems to see the Internet as being equivalent to an enemy weapons system. “Strategy should be based on the premise that the Department [of Defense] will ‘fight the net’ as it would an enemy weapons system,” it reads.

» The slogan “fight the net” appears several times throughout the roadmap. The authors warn that US networks are very vulnerable to attack by hackers, enemies seeking to disable them, or spies looking for intelligence. “Networks are growing faster than we can defend them... Attack sophistication is increasing... Number of events is increasing.” »

A la lecture du document, il ne reste plus grand place pour le doute, pour ceci ou cela, pour les projets les plus fous dont il fut question, —le projet d’attaque d’Aljazeera, en avril 2004, devait être diablement sérieux (et sans doute y en a-t-il eu et y en a-t-il d’autres du même acabit). Plus de doute pour bien d’autres choses, notamment et d’une façon générale que ces gens sont totalement incontrôlables, pour employer un terme plein de douceur.

“Information Operations Roadmap” décrit implicitement le monde monstrueux de la bureaucratie américaniste et pentagonesque, complètement sur la défensive face à l’agression du réel, et prêt à toutes les extrémités pour repousser, pour écraser cette réalité. Il ne s’agit de rien moins que d’une guerre totale, et d’une guerre de survivance (pour eux et, par conséquent, pour nous).

Adam Brookes poursuit: « And, in a grand finale, the document recommends that the United States should seek the ability to “provide maximum control of the entire electromagnetic spectrum”. US forces should be able to “disrupt or destroy the full spectrum of globally emerging communications systems, sensors, and weapons systems dependent on the electromagnetic spectrum”.

» Consider that for a moment. The US military seeks the capability to knock out every telephone, every networked computer, every radar system on the planet. Are these plans the pipe dreams of self-aggrandising bureaucrats? Or are they real?

» The fact that the “Information Operations Roadmap” is approved by the Secretary of Defense suggests that these plans are taken very seriously indeed in the Pentagon. »

Il y a un autre aspect dans le document IOR, qui a plus retenu l’attention des médias en général que celui que Brookes met en évidence. Le document IOR estime que les activités de propagande et de désinformation du DoD vers le reste du monde, la partie “méchante” de l’univers, sont véhiculées par un réseau si intense, si incontrôlable et interpénétré de communication de l’information, qu’elles ont de fortes chances de revenir vers les Américains eux-mêmes. Résultat : les Américains eux-mêmes seront soumis à cette attaque de désinformation et de mensonge. (Il est même possible, après tout, que cette désinformation revienne vers le Pentagone et que le Pentagone y croit. Hypothèse raisonnable. Passons.)

Le document IOR s’avise de ce “blowback” postmoderne parce que cela n’est pas conforme à la loi, et que la loi ça se respecte. (La loi interdit propagande et désinformation à destination du bon peuple US. Uniquement pour les zoulous des terres extérieures.) Mais, finalement, IOR passe là-dessus puisqu’il s’agit du sort de la civilisation (i.e. l’Amérique, i.e. la bureaucratie du Pentagone) et que le gouvernement sait, dans sa très grande sagesse, de quel bois se chauffe la loi. C’est le sophisme auquel nous a habitué l’administration GW Bush : puisqu’il n’était pas dans l’intention du gouvernement que ces bobards reviennent à des oreilles vertueusement américaines, qu’ils étaient destinés aux zoulous des mondes extérieurs, — s’ils reviennent effectivement aux oreilles vertueuses, ce n’est certainement pas de la faute du gouvernement. Rien à redire, la vertu est sauve.

Une analyse de l’AFP du 27 janvier détaille cet aspect du document IOR: « The Pentagon acknowledged in a newly declassified document that the US public is increasingly exposed to propaganda disseminated overseas in psychological operations. But the document suggests that the Pentagon believes that US law that prohibits exposing the US public to propaganda does not apply to the unintended blowback from such operations.

»  “The increasing ability of people in most parts of the globe to access international information sources makes targeting particular audiences more difficult,” said the document. “Today the distinction between foreign and domestic audiences become more a question of USG (US government) intent rather than information dissemination practices,” it said. »

Cet aspect complète le reste et il n’en est qu’un aspect partiel, car le reste est l’essentiel, — « Fight the Net! »

Aux armes, « Fight the Net! »

On comprend que le système ait aujourd’hui, pour la chose qu’il a lui-même enfantée (le Net), une répulsion qui touche à l’obsession et au besoin irrépressible de destruction. Le Net est, aujourd’hui, la seule force globale qui échappe au contrôle intellectuel et vénal du système et qui laisse s’exprimer la dissidence. Son efficacité est maintenant avérée en diverses occurrences sans aucun doute significatives (révélations diverses entraînant des scandales réels, voire des reculs du système comme dans le cas des révélations sur la torture, intervention décisive dans certains événements comme dans les élections espagnoles de mars 2004, etc.).

En un sens, le Net, ou le réseau global de communication permettant la libre circulation de l’information, est promis, s’il ne l’est déjà, à devenir pour le système et sa bureaucratie l’Ennemi, comme l’était hier l’URSS et comme le terrorisme/l’islamisme semble l’être devenu. Sur ce dernier point, nous aurions quelques doutes : le terrorisme/l’islamisme est-il vraiment l’Ennemi, l’a-t-il vraiment été? Il y a tant d’exemples de complicités avérées, objectives ou pas qu’importe, du système avec les terroristes et/ou islamistes, avec les moudjahiddines d’Afghanistan, dont Ben Laden, dans les années 1980, avec les talibans, etc. Par contre, la substance même du Net, c’est-à-dire son caractère d’être hors de contrôle, en fait l’Ennemi “parfait” (dans le sens de la nuisance), l’Ennemi qui rend hystérique.

Voilà l’état des lieux à la lumière du document IOR. Cela appelle quelques remarques.

• Le système est devenu fou, plus précisément il est complètement verrouillé dans un état de schizophrénie, supposant l’existence d’un monde parallèle à la place du monde réel. C’est l’achèvement du phénomène de virtualisme. Cette “réalité” (sic) implique à la fois des forces, accordées à la puissance du système, et des faiblesses, qui sont les heurts avec la réalité, d’autant plus dévastateurs que la puissance mise dans le monde parallèle est grande, — et elle l’est diablement.

• Mais le système est lâche, également. Ce document IOR est extraordinaire et fait froid dans le dos, mais il est aussi révélateur. Il date du 30 octobre 2003 et rien de significatif n’a été fait contre le Net dans les 26 mois qui ont suivi. Le système fabrique des théories, des plans, des “roadmap”, il noircit des tonnes de papiers mais il a énormément de mal à passer à l’action. La bureaucratie est d’une prudence si excessive que ce caractère en devient endémique et découvre une lâcheté ontologique. Le système ne craint rien tant que de perdre le contrôle qu’il exerce ou croit exercer, et une attaque contre le Net est une entreprise trop colossale pour que le risque de perte de contrôle, extrêmement élevé, ne le paralyse pas.

• En effet, il y a l’aspect technique et l’aspect pratique. Nous laissons de côté la faisabilité de l’aspect technique et envisageons les effets d’une telle hypothèse d’une attaque systématique contre le Net, tels que le système doit lui-même les envisager. L’attaque susciterait des effets fratricides considérables parce que, par essence, le Net est global et indiscriminé, et qu’il est utilisé aussi bien par le système (les militaires, la bureaucratie du DoD, mais aussi le business, tous les réseaux favorables au système, etc.) que par les adversaires du systèmes. Reconnaître l’ennemi de l’ami, détruire le premier sans inquiéter le second représentent une mission qui dépasse le monde technique. Il y a une nécessité de pénétrer dans les pensées, dans les intentions, dans les comportements. Cela, le système ne sait pas faire.

• Enfin, il y a la Loi, qui est un facteur indirect important. Nous ne parlons pas de vertu mais de nécessité. La Loi, et notamment la loi sur la liberté de la circulation de l’information, est une chose vitale pour le système. S’il n’y a plus la Loi, la jungle n’est plus réglementée et le désordre s’installe (dans la jungle américaniste, il faut une “loi de la jungle” pour que les bénéfices aillent là où il faut) ; s’il n’y a pas la liberté de circulation de l’information, tous les mécanismes économiques se grippent et l’actionnaire n’a pas son bénéfice au trimestre prochain. Aucune perspective, même la mort de Dieu, n’est plus horrible. La Loi subsiste donc. Elle permet notamment à la National Security Archives (appréciez les initiales : NSA) d’obtenir une copie du document IOR et de le mettre en lecture publique sur le Net. Le système se retrouve pris la main dans le sac, et un sac plein autant de ses intentions perverses que de son impuissance à les mener à terme. (En post-scriptum de cette dernière remarque, cette affirmation souvent faite et renouvelée : non, l’Amérique ne deviendra pas un fascisme américaniste ; si même il y avait tentative, le désordre prendrait tout cela de vitesse.)

Bref, c’est au moins un avertissement sans frais : nous, — “nous” le Net ou le monde réel face au monde virtualiste du système c’est selon, — nous sommes leur Ennemi et il n’y a pas de quartier à attendre… Mais il y a quelques failles à exploiter.