Notre kafkaïenne bouffonnerie générale, domaine libyen

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Ainsi donc, nous avons appris simultanément que le ministre français des affaires étrangères Juppé (Alain), retrouvant ses accents grandioses de l’époque pré-BHL, estime que le colonel et Guide-Suprême Kadhafi pourrait rester en Libye, débarrassé de toutes ses fonctions de direction (il n’en a d’ailleurs officiellement aucune, mais passons), dans le cadre d’un accord général auquel la France et l’OTAN ne dédaigneraient pas d’aboutir ; que, lundi, au terme d’une rencontre avec “my friend Alain”, le britannique secrétaire au Foreign Office Hague a tenu les mêmes propos, à propos du même Guide-Suprême…

• Dans le cadre de cette nouvelle approche, Malcolm Rifkind, ancien secrétaire au Foreign Office et conservateur, tient, pour le domaine britannique, le rôle assez délicat d’explicateur officieux et assez autorisé de la pensée stratégique des principaux alliés de la coalition, Britanniques (et Français) en tête. Ainsi déclare-t-il ceci, mardi 26 juillet, sur BBC Radio 4 : «This isn't about the British position or the Nato position – it's about what the Libyans themselves want and can live with. It is their country and it is their future. If they can live with a situation where Gaddafi remains in the country but is deprived of power then it is none of our business to say that is unacceptable.»

• Le lendemain de cette déclaration qui reflète une pensée désormais officieuse/officielle, le gouvernement britannique tient tout de même à reconnaître le CNT des vertueux “révolutionnaires” comme seul «gouvernement légitime» de la Libye. (Voir, par exemple, RIA Novosti du 27 juillet 2011. D’autres articles donnent plus de détails sur cette décision, mais est-ce vraiment la peine ?) C’est, on en conviendra, une excellente entrée en matière et une bonne manœuvre diplomatique pour amorcer la pompe d’une entente avec le Guide-Suprême. (Mais les Britanniques, vous dit-on, ne font qu’entériner une décision du “groupe de contact” réuni il y a deux semaines, avant que l’on ne pensât à observer que le Guide-Suprême pourrait rester en Libye.)

• Dans le Guardian du 26 juillet 2011, on avait tout de même eu tous les détails nécessaires à l’impossibilité juridique où se trouvent notamment les pays de la coalition, Britanniques et Français en tête, de traiter Kadhafi autrement qu’en criminel international, relaps épouvantable de la communauté internationale et soupçonné des pires barbaries, qu’il faut arrêter et livrer pieds et poings liés à la Cour Pénale Internationale. Cela, cette “impossibilité juridique”, n’a rien pour étonner et beaucoup pour susciter un sourire d’une ironie un peu lasse puisque ce sont ces mêmes pays, Britanniques et Français en tête, qui ont réclamé il y a bientôt trois mois, avec vigueur et indignation, l’inculpation de Kadhafi par la CPI. Pour comprendre l’habileté de la manœuvre, – “Passez outre”, comme disait Jeanne.

Précisons de quelle bouffonnerie il s’agit, et comment elle est réellement kafkaïenne. Veut-on et peut-on être informé de la situation réelle en Libye, côté révolutionnaire et vertueux ? On le veut, – et on le peut, à partir d’un document d’origine européenne, relatant des constats extrêmement récents (à partir de contacts et enquêtes d’une mission officielle, courant juillet) de la situation des “révolutionnaires” (CNT), – côté où se trouvent officiellement, d’un seul bloc, l’essentiel du bloc BAO. Ainsi peut-on lire que «l’influence internationale grandissante du CNT n’est certainement pas répercutée à l’intérieur. Vu de Benghazi, le CNT semble incapable ou dépourvu de la moindre volonté de conduire et d’organiser effectivement l’effort révolutionnaire.» Le CNT des “révolutionnaires”, ou “révolutionnaires accidentels” comme ils sont eux-mêmes et fort justement désignés, semble paralysé à l’intérieur par ses propres faiblesses et ses divisions internes qui lui sont quasiment structurelles à cause de la nécessité où il se trouve de rassembler des fractions complètement différentes et parfois antagonistes, pour parvenir à une forte autorité, paradoxalement complètement vide de sens et de légitimité, dans le territoire qu’il contrôle (voir plus loin), – donc simulacre d'autorité, et rien d'autre. Ainsi ses faiblesses ne cessent de s’auto-alimenter, ainsi que son absence de légitimité paradoxalement accentuée par le soutien international («Appuyé exagérément sur le soutien financier et militaire de la communauté internationale, le TNC n’a pas développé l’autorité ni la capacité administrative pour prendre les décisions nécessaires»).

La situation civile est incertaine, y compris à Benghazi, où règne la crainte d’une possible action des milices constituées en février, où les armes abondent dans tous les sens et dans toutes les mains, où les décisions de justice ne sont pas prises de crainte de possibles représailles, etc. Il s’agit d’une «situation fluide et imprévisible» où, par exemple, – mais bon exemple, certes, tant existe cette possibilité, – «des réductions massives de livraison d’eau ou de pétrole peuvent entraîner rapidement le chaos». “Bon exemple”, effectivement, que ces questions d’alimentation en eau (dépendant de l’énergie, ou pétrole, qui fait fonctionner le circuit de distribution) et en pétrole. Le CNT s’est montré incapable de rétablir la production de pétrole par impuissance complète, tenant plus à sa très faible capacité de décision qu’aux réalités techniques. En un mot, la production pourrait être très rapidement rétablie si la décision en était prise, mais cette décision semble impossible à prendre. Le CNT donne comme raison aux émissaires internationaux qui le pressent de prendre cette décision, sa crainte des sabotages des forces de Kadhafi, mais cette explication est entendue de plus en plus avec scepticisme au profit de l’analyse très simple de l’impuissance à décider… Ainsi, malgré la situation extrêmement fragile de l’alimentation en pétrole, aucun rationnement n’est institué et l’essence continue à être vendue au prix standard de la Libye de Kadhafi de 0,7 dinars (plus ou moins trois “cents” d’euro) le litre.

Au niveau militaire existe cette même faiblesse d’une complète inconsistance, de l’absence d’entraînement et de coordination… «Aucune capacité offensive, comme le montre la situation figée à Brega, malgré de nombreuses affirmations que “la ville va être libérée dans les heures qui viennent”. Le CNT est très loin d’être prêt à une offensive générale avec “trois fronts coordonnés aux portes de Tripoli”.» L’appréciation est que la guerre est au moins dans la situation de durer «encore des mois plutôt que des semaines». D’une façon paradoxalement significative, l’intervention de l’OTAN est presque un facteur négatif, dans tous les cas un facteur aggravant de cette situation ; au lieu de chercher à se renforcer et à se coordonner, les forces “révolutionnaires” s’en remettent essentiellement à cette intervention si spectaculaire, tout en se plaignant continuellement qu’elle est trop faible et qu’elle est par conséquent inefficace.

La lecture de ce document répète sans arrêt ce constat (sans élaborer à son propos) d’une situation paradoxale. Cela est finalement fort bien résumé et symbolisé par la posture et la position du CNT, qui sont extrêmement particulières et atypiques, sinon contradictoires, pour une situation générale pompeusement décrite comme “révolutionnaire” et “libératrice” à la fois. Le CNT a une très forte position internationale, on l’a vu (et pour cause, dira-t-on, comme on le verra plus loin…). Il a aussi, et c’est un peu une découverte, une très forte position structurelle intérieure ; les causes en sont principalement que, d’une part, il a pris garde d’intégrer tous les éléments de la “révolte” de février, jusqu’aux plus contradictoires ; que, d’autre part, il ne cesse d’affirmer sa nature provisoire, avec notamment son engagement solennel de ne pas être partie prenante dans les futures élections, tout cela qui le met à l’abri des contestations partisanes. Le dernier point qui est noté à propos de la forte position du CNT se révèle paradoxalement dans son extrême faiblesse, qui est une attitude exercée consciemment, comme s’il s’agissait d’une vertu paradoxale : «Très conscient de sa faible position intérieure, le CNT procède avec une extrême prudence aux niveaux politique et administratif, […] essayant d’exercer le moins d’interférence possible dans la vie quotidienne des gens»

Ainsi sommes-nous en plein paradoxe, – mais un paradoxe qui ne nous est pas étranger, à nous, gens du bloc BAO. Le CNT a une position incontestée, extrêmement forte, nulle part vraiment mise en cause, et il est d’une faiblesse radicale, chronique, presque militante et volontaire, dans tous les domaines possibles. Même le soutien international est, notamment du point de vue militaire (voir l’attitude vis-à-vis de l’OTAN), un frein irrémédiable contre toute efficacité. En un mot, ce qui fonde la puissance du CNT, c’est sa faiblesse extrême, et plus il est implanté, plus il est incontestable, et plus il est faible, insignifiant et sans le moindre véritable effet sur la situation générale. On comprend alors que le CNT, avec sa “très forte position internationale”, n’est pas autrement, dans l’esprit de la chose, qu’une pure émanation de la substance même du Système, et, pour l’opérationnalité de la chose, du bloc BAO. Tous nos caractères sont présents en lui, y compris les caractères mêmes de notre contre-civilisation (une puissance extrême et une complète absence de sens), ce qui le conduit à chercher en vain une quelconque légitimité, qu’il ne saurait trouver en aucun cas puisqu’il est totalement dépourvu d’une véritable substance per se. Le CNT est notre chose, dans sa structure et ses caractères, comme l’est cette intervention en Libye ; comme l’est, enfin, la situation inextricable qui en découle : la nécessité de soutenir à fond un CNT totalement impuissant et de l'inviter à pousser un avantage par ailleurs totalement stérile, donc à encore et encore appuyer notre engagement ; en même temps, les efforts de plus en plus grotesques et de plus en plus désespérés pour se dégager de ce qui est maintenant un bourbier que nous avons nous-mêmes aménagé, avec un soin très attentif, sous la direction d’ingénieurs des âmes du calibre habituel des parangons de l’impuissance postmoderniste (BHL, Sarko et toute la bande).

Il n’y a rien en Libye, ni complot, ni grand projet géopolitique, ni même une grande et belle erreur stratégique comme on peut voir parfois et qui témoignerait au moins d’une tentative de penser avec ampleur une situation générale. Il n’y a rien que la désormais habituelle mécanique surpuissance-autodestruction qui caractérise le Système et, par conséquent, tout ce que nous faisons. Ainsi en arrive-t-on à renforcer constamment notre propre “illégalité”, comme l’est effectivement (selon la protestation du régime Kadhafi) l’expulsion des Libyens de Kadhafi de l’ambassade libyenne à Londres, comme l’est cette fine idée de Juppé-Hague que Kadhafi pourrait après tout rester en Libye s’il accepte de n’avoir plus de rôle politique, alors que la CPI l’a pompeusement inculpé de “crimes contre l’humanité” ou quelque chose du genre à la demande du même duo-système Juppé-Hague… Tout cela est assorti de conclusions et conseils “opérationnels” pratiques (dans le même document cité) qu’il faut poursuivre sans faiblir dans la direction indiquée et dans la voie déjà tracée, en prenant toutes les erreurs et marques d’impuissance qu'on y trouve comme les signes qu’on est sur la bonne piste. Comme l’on dit couramment, “There Is No Alternative” (TINA).

Kadhafi, sinon le diable, n’a qu’à laisser faire et regarder en riant, – …et Kadhafi, et le diable, en rient encore.


Mis en ligne le 28 juillet 2011 à 08H54