Notes sur ‘Moby Dick

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Notes sur ‘Moby Dick

• Pour un immédiat rafraîchissement des mémoires, s’il y en a : ‘Moby Dick’, c’est le chef d’œuvre de Melville, mais c’est aussi le surnom donné au Pentagone, à la fin des années 1990 par le secrétaire à la défense (et poète) Cohen. • Et que peut ‘Moby Dick’ aujourd’hui ? Pas grand’chose, à vrai dire. • Une analyse comme bien d’autre, – celle de Michael Maloof, ancien analyste principal de la politique de sécurité au Pentagone, – rencontre un sentiment général : les Etats-Unis « ne seraient pas en mesure de mener une guerre sur un seul front à l’heure actuelle, étant donné l’épuisement de nos ressources et de nos réserves. » • Du temps de la Guerre froide, un tel constat était impossible, impensable et relaps. • Aujourd’hui, c’est une mesure de l’effondrement des États-Unis, une telle analyse ayant d’autre part un impact direct sur la stratégie qu’on n’est plus capable de mener, par crainte, par panique, par souci de sa position bureaucratique. • Or, il se trouve que le symbolisme spirituel de ‘Moby Dick’ est au milieu de tout la. et qu'il est tout à fait à sa place, comme un révélateur.

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14 décembre 2023 (16H15) – Les forces armées des États-Unis sont exsangues ; et elles le sont, quelles que soient les missions assez courantes pour elles qu’elles exécutent, avec un budget annuel de près de mille $milliards et un budget réel de 1 500 $milliards. Plus encore, deux de ces missions, – les engagements en Ukraine et en Israël “tous frais payés” puisque des sommes hors-budget ont servi à financer cette aide,– ont montré la faiblesse dramatique d’une base industrielle de production pour des situations de guerre. Il en résulte que les forces armées n’ont même plus de réserves adéquates pour des engagements soutenus d’une guerre de haute intensité dépassant, disons, trois-quatre semaines.

Andreï Dergaline, de ‘SputnikNews’, s’adresse ici à un bon spécialiste des  questions de gestion budgétaires et politique du Pentagone, Michael Maloof, ancien analyste principal de la politique de sécurité au Pentagone, attaché au cabinet du secrétaire américain à la Défense. Évoquant une comptabilité complexe dans les imbroglios bureaucratiques du Pentagone et du Congrès, – on se passera des détails, épuisants à suivre, –  Maloof aborde une situation que tout le monde s’entend à considérer comme extrêmement et extraordinairement délicate pour ce ministère mythique, et de cette importance globale. C’est-à-dire que le Pentagone est dans une phase où il ne parvient même pas à réunir les fonds nécessaires pour reconstituer ce qu’il peut de ses réserves, selon la production de la base industrielle, alors que ces ponctions ont été faites sur ordre du pouvoir politique, sans donner les moyens directs de reconstituer les matériels ainsi ponctionnés.

« Cependant, le ministère américain de la Défense ne dispose que d’un milliard de dollars pour remplacer les anciens équipements, a noté Bloomberg, ajoutant qu’envoyer des armes en Ukraine sans garantir leur remplacement est une “stratégie risquée”.

» Selon Maloof, le Pentagone doit donc peser soigneusement ses options, étant parfaitement conscient du fait que “le Congrès lui-même n'est pas incliné d'envoyer davantage de fonds en ce moment pour diverses raisons”. »

Ainsi posée et étant développée, l’analyse en arrive au principal que veut nous dire Maloof, qui est un point fondamental extrêmement précis qui concerne les capacités militaires des USA, qui n’est évidemment ni officiel, ni reconnu : l’actuelle incapacité de cette puissance à mener une guerre, – et disant cela, il faut être précis : une seule et unique guerre de haut niveau fonctionnel (on laisse à part le facteur nucléaire, qui est spécifique et dépend d’une autre logique)... Cela signifierait, par exemple, mener un conflit direct et contre la Russie, tel qu’il s’est déroulé, avec l’armée US à la place de l’armée ukrainienne et sans les restriction de connivence des Russes voulant éviter un enchaînement d’affrontement avec les USA

« Avec l'éclatement du conflit israélo-palestinien en octobre, qui a incité les États-Unis à venir en aide à Israël, les États-Unis se retrouvent désormais à bout de forces, a noté Maloof, ajoutant que c'était une bonne chose que les États-Unis “ne s'engagent pas directement” avec leurs pays. propres troupes, car il n’est nullement assuré que Washington serait en mesure de “financer cela un tel effort”.

» “En réalité, les États-Unis ne peuvent absolument pas financer une guerre sur deux fronts. Ils ne seraient même pas en mesure de mener une guerre sur un seul front à l’heure actuelle, étant donné l’épuisement de nos ressources et de nos réserves. Et c'est juste la réalité des choses. Biden et son équipe ne veulent tout simplement pas se réveiller et reconnaître cette réalité”. »

Faire deux guerres et demi

Cette idée de conduire un conflit de haute intensité, ou plutôt de ne plus pouvoir, a une très forte signification pour les USA. Au contraire de la plupart, sinon de tous les pays du monde, les USA, se percevant effectivement comme un “empire” avec projection des forces du point de vue militaire, ponctuèrent triomphalement la Deuxième Guerre mondiale avec la doctrine des “deux guerres et demi”. Cela signifiait la capacité de mener simultanément deux guerres de haute intensité (deux guerres mondiales, comme ils avaient fait avec le Pacifique et l’Europe), en gardant une capacité annexe de faire une “demi-guerre” en plus, comme le fut la guerre de Corée en 1950. C’était, pour les USA, la marque même du sceau impérial et la prétention d’une puissance militaire absolument globale.

Il faut aussi admettre que ce fut dès le départ, et avant tout sinon rien d’autre, de la communication. Dès 1946-1947, les USA n’avaient plus aucune capacité de mener une seule vraie guerre mondiale, à cause d’un effondrement de la production (il faut lire absolument notre série de textes sur « Le Trou Noir du XXème siècle »). Bien entendu, la situation d’alors n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui car, en fait, personne n’était capable de soutenir une guerre mondiale de haute intensité après l’épuisement terrifiant de 1939-1945 et l’armement atomique, ou sa perspective, jouait alors un rôle théorique intermédiaire. Néanmoins, l’affirmation théorique des “deux guerres et demi” s’installa fermement tandis que les USA réarmaient à une cadence extraordinaire, pour sauver leur base industrielle et technologique et nullement à cause du danger soviétique largement fantasmé, équivalent extérieur du McCarthysme intérieur.

La guerre de Corée ayant établi le modèle de la demie-guerre ou “petite guerre” (tout de même, plus de deux millions de morts type-LeMay , horreur coutumière de la guerre américaniste qui nous sert de modeler), ce n’est que dans les années 1950 que les USA disposèrent d’une réelle puissance correspondant à la théorie de leur puissance générale. La formule était bien entendu celle des puissances maritimes : projection de forces par les forces navales et aériennes, occupation du terrain, directe ou indirecte, par les armées de terre.

Pendant les 20-30 années qui suivirent, on assista à une érosion de la supériorité militaire US, pour descendre jusqu’à la formule “une guerre et demi” à la fin de la Guerre froide. Du côté soviétique, la puissance augmentait bien entendu, entretenant des accès de panique revigorants et bienvenus. Mais le plus caractéristique, des deux côtés, et suivant un destin parallèle qui fit parfois penser aux dirigeants civils à une complicité tacite mais extrêmement ferme, les deux complexes  militaro industriels (CMI) se développaient en deux énormes nébuleuses, – et le Pentagone, modèle exemplaire de la chose, on s’en doute. Puis, nous sommes à un point où les chemins divergèrent...

Faussaires et imposteurs

En 2004, Gorbatchev, – aujourd’hui haï en Russie pour les plus mauvaises raisons du monde, – expliquait à James Carroll, auteur de ‘The House of War’, ce qu’il considérait comme l’essentiel de sa présidence, le démantèlement du complexe militaro-industriel russe. Carroll expliqua dans une interview :

« Et regardez le plus grand exemple de ce changement - il a eu lieu en Union soviétique, qui s'est démantelée elle-même. Au lieu de tout mettre sur le dos de l'ennemi extérieur, elle a fait face à ses propres corruptions et s'est démantelée. Ce grand événement du 20e siècle, – la disparition non violente de l'Union soviétique, – est une source d'espoir que nous, Américains, devrions examiner de plus près. Notre insistance superficielle sur le fait que nous avons “gagné” la guerre froide signifie que nous n'avons pas besoin de regarder ce qui s'est passé de l'autre côté. Sous la direction de Mikhaïl Gorbatchev, en particulier, mais pas seulement lui, et en réponse aux pressions exercées par la base, la révolution de velours, l’Union soviétique nous a offert un moyen de prendre du recul par rapport à la pulsion totalitaire. Et nous devrions comprendre que nous pouvons le faire, nous aussi. Nous pouvons démanteler la structure d'une économie militaire. Nous pouvons transformer notre identité nationale. Nous pouvons cesser d'être une nation fondée sur la préparation à la guerre. Tout cela est possible. Cela s'est produit au 20e siècle et cela peut se produire au 21e siècle. »

Car les USA, bien entendu, se déclarèrent “vainqueurs” de la Guerre Froide (il s’agit là d’une pure imposture de l’histoire contemporaine). Ils déclarèrent que désormais la théorie du nombre de guerres à remporter n’avait plus de valeur, devant la supériorité absolue des USA et la cancellisation de l’URSS-Russie, tandis que l’orientation était prise vers les “demi-guerres”, les “petites guerres”, du Kosovo à l’Irak et la suite... Aujourd’hui, l’Ukraine a remis tout cela à sa vraie place.

En fait, le vrai problème des USA n’était pas à propos de ses capacités extérieures mais bien à propos de sa structuration intérieure avec un Pentagone devenu monstrueux et absolument incontrôlable. L’industrie de l’armement, regroupée en monopoles avec des monstres financiers bien plus qu’industriels (Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, etc.), sans aucune rentabilité pour les clients (le gouvernement) et des dividendes massifs pour ses actionnaires, organisait le pillage de l’économie aux USA. Comme on le sait, le Pentagone et son CMI dévorant le pouvoir politique venaient de loin, comme Carroll l’avait également noté  à propos d’Eisenhower :

« Ce qui est intéressant dans l'avertissement d'Eisenhower, qui intervient quelques jours avant qu'il ne quitte ses fonctions en janvier 1961, c'est que la chose contre laquelle il met en garde est celle-là même qu'il a présidée en tant que président. Il a permis la création du complexe militaro-industriel [CMI]. Rappelez-vous ce qui s'était passé au cours de la décennie précédente. En 1950, l'arsenal nucléaire des États-Unis était composé d'environ 200 bombes atomiques. En 1960, lorsque Eisenhower a quitté ses fonctions, l'arsenal nucléaire des États-Unis était passé à près de 19 000 armes nucléaires, dont la plupart étaient des bombes à hydrogène. Eisenhower a compris plus que quiconque, je crois, la futilité de cette accumulation, son danger, son absurdité, son insignifiance. Et pourtant, il l'a permis. [...] Lorsque Eisenhower l'a vraiment vu à son apogée en 1959-1960 - il a vu l'élection présidentielle déterminée par les avertissements de Kennedy sur le soi-disant ‘missiles gap” et ainsi de suite - Eisenhower a réalisé quel monstre avait été libéré. C'est de cela qu'il s'agissait. La leçon pour nous est que même quelqu'un qui voit ce monstre pour ce qu'il est, est relativement impuissant à influencer son développement. Nous voyons cette histoire se répéter encore et encore au fil des décennies. »

C’est ainsi que James Carroll, lors d’un voyage de presse et se trouvant assis à côté du secrétaire à la défense William Cohen, c’était en 1997, – l’on philosopha un peu. C’était facile avec Cohen qui, en plus de diriger le Pentagone, avait l’habitude remarquable d’écrire et de publier des poèmes.

« A un moment, explique Carroll, Cohen devint rêveur, puis il me dit : “Vous savez, le Pentagone c’est Moby Dick comme tout le monde le dit, c’est bien cela, c’est exactement gigantesque et indomptable comme cela. Et moi, comme tout secrétaire à la défense, je ne suis que le pauvre Achab de service, un Achab de plus... »

Ainsi est introduit le nom qui nous sert de référence dans cette analyse. Il l’est par l’intervention d’un secrétaire à la défense peu commun qui, comme ses prédécesseurs et ses successeurs – sauf peut-être Austin, qui ne s’est encore aperçu de rien sinon que ‘Moby Dicvk’ est une la baleine blanche, donc ne respectant pas les quotas de la diversité des couleurs –, ressent confusément comme une malédiction attachée à cet énorme bâtiment dont la première pierre fut posée le 11 septembre 1941, soixante exactement avant...

Voici encore Carroll, lui aussi personnage singulier puisque prêtre au début de sa vie alors que son père était général au Pentagone et créateur de la DIA, qui demanda à son fils pourtant devenu son ennemi politique de lui délivrer l’extrême-onction en 1972, alors qu’il agonisait d’un cancer, – Voici Carroll écrivant en 2009 à propos du décès de Robert McNamara, le ministre qui ne s’était jamais remis de la catastrophe sanglante et monstrueuse du Vietnam qu’il avait couvert de ses mensonges de convenance :

 « “‘Moby Dick’ est la saga de l’âme américaine, un combat cosmique avec une “malignité intangible”. Le monstre marin est “l’incarnation monomaniaque de toutes ces agences malveillantes... de tous les démons subtils de la vie et de la pensée, de tout le mal... de toute la rage et la haine générales ressenties par la race humaine “depuis Adam et les origines”. Emporté sur cet ennemi dans les profondeurs, le capitaine Achab a fait éclater la coquille de son cœur brûlant “comme si sa poitrine avait été un mortier...”

» Le cadavre d’Achab a fini par être attaché à la bosse de son ennemi juré, mais aussi... Et si Herman Melville avait terminé son roman différemment ? Et si, dans la défaite, Achab avait été maudit pour survivre encore des décennies, errant dans les ruelles et les fronts de mer des villes baleinières, comme une incarnation de l’impuissance et de l’orgueil, comme une figure vivante moins tragique que pathétique ? L’histoire n’aurait alors pas été celle d’Achab, mais celle de Robert S. McNamara.

» Un cliché de Washington désigne le Pentagone comme la Grande Baleine Blanche, le Léviathan du Potomac. Pourtant, quelque chose de monstrueux s’y était effectivement déchaîné, comme on l’a laissé entendre en 1949 lorsque le premier secrétaire à la Défense, James Forrestal, tomba dans un état catatonique à son bureau, pour se suicider quelques semaines plus tard. »

Lire (ou relire) ‘Moby Dick’

En conclusion de cette analyse politico-militaire qui ressemble également à une saga monstrueuse, mystérieuse et maudite, il nous a semblé tout à fait opportun de publier ici un texte qui vient d’être écrit, sur le grand chef d’œuvre d’Herman Melville. Il est signé ‘Enrico’, du site ‘Blocco Studentesco’, et sous le titre de « Pourquoi vous devriez lire (ou relire) Moby Dick » ; on le lira avec le Pentagone sous le coude, et l’ombre de James Carroll comme inspiratrice dans ces temps de catastrophe pour l’appareil militaire américaniste

« Non, Moby Dick n'est pas un gros pavé déguisé en livre pour enfants.

Levez la main si vous n'avez jamais entendu de telles affirmations au moins une fois. Il est très difficile de classer le roman d'Herman Melville dans les genres classiques de la littérature. Peut-être est-ce dû à l'extrême complexité de ce texte du milieu du 19ème siècle : s'agit-il d'un roman d'aventures, d'un roman sur la religion ou d'un récit "journalistique" très détaillé de la vie des baleiniers au 19ème siècle ? Il s'agit probablement de tout cela à la fois ou de rien du tout.

Le chef-d'œuvre de Melville est souvent considéré comme le point de départ de la période culturelle connue sous le nom de “Renaissance américaine”, qui compte parmi ses représentants des poètes de la trempe de Walt Whitman. Mais au-delà, les influences qu'apporte ce roman sont beaucoup plus complexes et variées.

Tout d'abord, de nombreux thèmes directement hérités du romantisme sont évidents, à commencer par l'une des deux figures principales du récit: le capitaine Achab, dérangé et assoiffé de vengeance. En effet, il est d'une part un "héros romantique" à part entière qui défie la force de la nature et la puissance divine (incarnée par la baleine blanche), tel un titan moderne, mais il est d'autre part l'archétype de l'infatigable desperado: tellement aveuglé par sa soif de vengeance contre l'animal qui lui a mutilé la jambe quelque temps auparavant, qu'il ne se rend pas compte qu'il s'agit d'un exploit impossible à réaliser. Comme Icare qui, enivré par l'expérience du vol, s'approche trop du soleil et tombe dans la mer.

L'autre aspect profondément romantique du livre est bien sûr la représentation de la nature, considérée comme l'exemple même du sublime : quelque chose qui peut vous tuer et qui est en même temps extrêmement fascinant, comme le sentiment qu'éprouvent les marins lorsqu'ils voient l'embrun de la baleine. Un sentiment de terreur mêlé d’admiration.

Ce n'est pas un hasard si le symbole de la nature, la baleine, est décrite comme d'une blancheur inhabituelle et effrayante : la blancheur de la baleine, sa couleur neutre, symbolise l'indifférence de la nature à l'égard de l'homme.

Cette dimension romanesque et titanesque trouve ensuite son débouché dans l'aspect biblico-religieux de ce livre. Pensez au protagoniste, à son nom et à l'incipit emblématique du roman : “Call me Ishmael”. Dans le récit biblique, Ismaël est un fils illégitime d'Abraham qui est exilé ; par conséquent, en disant “Appelez-moi Ismaël”, Melville nous dit “appelez-moi exilé”, “appelez-moi vagabond” ou “appelez-moi aventurier” si vous préférez.

D'autres références religieuses sont visibles, par exemple, dans une scène des premiers chapitres : lorsque Ismaël, accompagné de son ami le harponneur Queequeg, va écouter le prédicateur quaker s'adresser aux chasseurs en partance: comme il s'agit d'un sermon adressé aux baleiniers, Melville fait astucieusement raconter au prédicateur l'histoire biblique de Jonas, puni par Dieu au moyen d'une baleine.

Dans le symbolisme de Moby Dick, c'est un thème récurrent : l'association de la baleine à la force divine qui peut anéantir les êtres humains comme et quand elle le veut, un Léviathan. Mais si, dans le récit biblique, Jonas, après avoir demandé pardon à Dieu pendant trois jours et trois nuits, est recraché par la baleine, dans Moby Dick, il n'y a pas de repentir. Le capitaine Achab veut mourir en chassant l'impitoyable baleine : Achab est en fait en train de chasser Dieu.

Ce même Dieu qui, des années plus tôt, ne lui a même pas fait la “courtoisie” de le tuer directement, mais l'a forcé à marcher avec une jambe qui n'était même pas en bois mais en os de baleine : à ce stade, le vieux capitaine n'a plus rien à perdre et se jette désespérément corps et âme dans la recherche de la vengeance pour le mal qu'il a subi.

Le mal, dans ce sens, est peut-être le véritable protagoniste du roman : en fait, Melville lui-même a appelé son Moby Dick “le livre du mal”. Le mal représenté ici est à la fois celui commis par les hommes et celui commis par la nature. Un mal, cependant, que l'auteur prend soin de ne pas connoter émotionnellement, de ne pas juger du point de vue des valeurs.

Bref, à la lumière de ce que nous venons de dire, sommes-nous vraiment sûrs que ce chef-d'œuvre doive encore être qualifié de manière réductrice de “livre d'aventures pour enfants” ? »

Melville, Dieu et l'Ukraine

La Pentagone est-il l’incarnation du Mal à la lumière de cette lecture de Melville, mais d’un Mal que les hommes ont eux-mêmes déchaîné et retourné contre eux-mêmes en construisant cet énorme bâtiment d’où partent tant de fureurs sanglantes et de folies obsessionnelles, qui nous tient prisonniers et dont Dieu s’est emparé pour nous punir comme il se doit ? Nous sommes donc en plein révisionnisme américaniste, au temps des passions religieuses déchaînées sans autre raison que l’hubris même des croyants qui se heurte aux dures réalités de la nature du monde (et de la nature du Russe).

Pourtant, nous dit Maloof en concluant ses réflexions d’aujourd’hui et de maintenant sur le Pentagone, qui vient de subir son Waterloo, sa Bérézina, son Trafalgar sur les terres d’Ukraine, – pourtant 55% des Américains, redescendant ainsi sur terre, transcrivent tout ce remue-ménage en cette affirmation qu’ils ne veulent plus, – ô surprise, – financer Zelenski, en observant de façon très prosaïque, sous le regard énigmatique et ironique, – surprise, surprise, – de la Grande Baleine Blanche :

« Et pourquoi financer d'autres guerres et d'autres personnes alors que nous ne pouvons même pas prendre soin des nôtres ? Et je pense que c’est là l’essentiel pour ce qui nous concerne, pour le public... ».