Narrative US : l'URSS défaite en 1989 comme l’Allemagne en 1945

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Narrative : l'URSS défaite en 1989 comme l’Allemagne en 1945

L’explication de la politique russe des USA est un vaste sujet qui a surtout à voir avec la psychologie. Nous avons offert l’explication de la “déception” US du comportement de la Russie vis-à-vis de la consigne démocratique selon les conceptions américanistes, – tout cela, du point de vue américaniste et conformément à la psychologie américaniste. Le professeur Stephen F. Cohen (dans l’International Herald Tribune du 1er juillet) offre une autre explication, que nous voyons aisément comme complémentaire de la “déception”. Le sujet de son article n’est pas cette explication, mais l’explication vient comme argument du thème central (la condamnation de la politique russe des USA). Ce qui semble aller de soi pour le professeur Cohen nous apparaît d’un grand intérêt et d’un intérêt inédit dans sa précision historique.

Il s’agit de la vision évidemment “triomphaliste” des USA, à l’avantage des USA évidemment, du sort de la Russie en 1989-1991. La Russie y est perçue comme partageant la même situation de vaincu que l’Allemagne en 1945, avec tous les droits du vainqueur (les USA, évidemment) qui vont avec, y compris celui d’appliquer une pédagogie démocratique impérative sans le moindre souci d'une souveraineté russe jugée inexistante.

Ayant posé la question de savoir comment on en est arrivé à la détérioration actuelle des relations entre les USA et la Russie, Cohen répond ceci: «In the U.S. policy elite and media, the nearly unanimous answer is that Russian President Vladimir Putin's antidemocratic domestic policies and “neo-imperialism” destroyed that historic opportunity. You don't have to be a Putin apologist to understand that this is not an adequate explanation.

»During the last eight years, Putin's foreign policies have been largely a reaction to Washington's winner-take-all approach to Moscow since the early 1990s, which resulted from a revised U.S. view of how the cold war ended. In that new triumphalist narrative, America ''won'' the 40-year conflict and post-Soviet Russia was a defeated nation analogous to post-World War II Germany and Japan – a nation without full sovereignty at home or autonomous national interests abroad.

»The policy implication of that bipartisan triumphalism, which persists today, has been clear, certainly to Moscow. It meant that the United States had the right to oversee Russia's post-Communist political and economic development, as it tried to do directly in the 1990s, while demanding that Moscow yield to U.S. international interests. It meant Washington could break strategic promises to Moscow, as when the Clinton administration began NATO's eastward expansion, and disregard extraordinary Kremlin overtures, as when the Bush Administration unilaterally withdrew from the ABM treaty and granted NATO membership to countries even closer to Russia - despite Putin's crucial assistance to the U.S. war effort in Afghanistan after 9/11. It even meant America was entitled to Russia's traditional sphere of security and energy supplies, from the Baltics, Ukraine and Georgia to Central Asia and the Caspian.»

A cette mesure, la “déception” US se comprend encore plus: elle est celle du maître qui s’est sacrifié pour dispenser son enseignement, et découvre l’inconséquence, voire la trahison de l’élève. L’Allemagne et le Japon, comme nous le savons tous, sont bien plus satisfaisants. (Sur le traitement systématique des vaincus par les USA victorieux, à commencer par le Sud à la fin de la Guerre de Sécession, il y a beaucoup à dire, quel que soit le vaincu. Cette méthode-là est beaucoup plus révélatrice de l’état d’esprit du vainqueur, que de celui du vaincu.)

Bien entendu, il s’agit d’une architecture psychologique époustouflante, animant une politique à partir de perceptions extraordinairement subjectives. Le cas est d’autant plus faussaire que ces perceptions subjectives sont nourries par une analyse politique et stratégique pour le moins contestable, et en fait complètement faussaire elle-même. Il s’agit de l’analyse, colportée depuis les années 1990, que l’URSS s’est effondrée dans les années 1980 à cause de l’effort de dépense militaire qui lui fut imposé par les dépenses militaires et la soi-disant supériorité technologique US, essentiellement à partir de 1982-83 (essentiellement à partir du “défi” budgétaire et technologique que fut la SDI [“guerre des étoiles”] lancée par Reagan le 23 mars 1983).

L’effondrement de l’URSS est un événement historique ambiguë, toujours ouvert à l’interprétation. L’explication budgétaire des “faucons” US, notamment néo-conservateurs, avait comme premier but de justifier les dépenses militaires de l’ère Reagan et leur poursuite après la fin de la Guerre froide, en les parant d’une vertu per se. Nous estimons que cette interprétation est un pur sophisme. L’effort militaire de Reagan ne peut avoir déclenché en réponse un effort budgétaire soviétique suffisant pour provoquer l’effondrement de l’URSS aussi rapide; le temps lui a manqué pour faire sentir d’éventuels effets importants et les chiffres budgétaires de l’URSS ne le montrent absolument pas. Au contraire, tout montre que l’action de Gorbatchev et de sa glasnost a constitué le moteur essentiel de l’effondrement de l’URSS. (Au reste, la dégradation économique de l’URSS à cause des dépenses d’armement était un état endémique largement accomplie avant l’arrivée de Reagan puisque c’est le constat même de cette situation, en 1981-82, au cours d’une enquête serrée, qui conduisit Gorbatchev à concevoir ses projets de réforme qui eurent raison du communisme. Le système soviétique, lui-même complètement faussaire, aurait pu durer si Gorbatchev n’était intervenu en lui imposant la confrontation avec la réalité, c’est-à-dire en l’attaquant d'abord par la psychologie.)

Dans tous les cas, même si la thèse des dépenses d’armement était fondée, elle ne justifierait en aucune façon d’assimiler la position de l’URSS en 1989 à celle de l’Allemagne en 1945. Les différences de situation historique, de responsabilités (avec les USA jouant un rôle provocateur dans nombre d’occurrences), d’intensité d’affrontement et de complicité des rapports (très forte entre USA et URSS), – tout cela rend même la thèse extrême d’assimiler l’Allemagne-1945 à l’URSS-1989 inappropriée et grotesque. Mais l’on comprend bien ce dont il s’agit; lorsqu’on parle à ces “conceptions historiques” américanistes, qui ne sont que de la relation publique pour groupes de pression cherchant du fric pour les faire vivre, c’est comme si l’on parlait à un mur. Que cela serve de socle conceptuel à une chose aussi importante que la politique russe des USA depuis 1989-1991 force à un jugement pathétique de la politique extérieure des USA, – mais sans s’en étonner outre-mesure.

 

Mis en ligne le 2 juillet 2008 à 09H53

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