Moscou parle de néo-guerre froide

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Moscou parle de néo-guerre froide

On a vu hier (le 17 septembre 2012) l’intervention de Poutine concernant les antimissiles (BMDE) par rapport aux déclarations du candidat républicain Mitt Romney. Russia Today donne, ce 17 septembre 2012 des échos d’un séminaire important à Yalta, la 9ème session du séminaire de l’organisation ukrainienne “YES”, ou Yalta European Strategy, qui étudie l’évolution de la situation générale des relations internationales du point de vue de l’Europe de l’Est et de la Russie. Rencontre importante, avec de nombreux invités étrangers, prestigieux, etc.

Russia Today a choisi de s’attacher à la question de la possibilité d’une nouvelle guerre froide, thème d’ailleurs aisément venu sous la plume ou dans le discours des intervenants russes, – ce qui indique bien une préoccupation majeure du côté russe. C’est certainement ce point de la présence du thème qui est important, marqué d’ailleurs par la diversification du propos (alors que l’intervention de Poutine avait comme thème central plus l’évolution de la crise des antimissiles qu’une éventuelle néo-guerre froide). Cette idée générale est d’ailleurs exprimée par le Vice-Premier ministre Dvorkovich lorsqu’il a observé  : «How is it possible to cooperate [with Washington] when a prospective leader tags a country as an adversary?»

• Il y donc a eu l’intervention du Vice-Premier ministre russe Arkady Dvorkovich. Économiste de formation, Dvorkovich s’est concentré sur les effets économiques d’une nouvelle guerre froide… «In the event that such an arms race became a reality, Dvorkovich warned that both Moscow and Washington would be forced to spend a vast amount of money. Such a scenario “would be counterproductive against the backdrop of the complex economic situation,” he said. Dvorkovich, who is also an economist, believes that in the event of another arms race, “a narrower group of companies in the United States would receive a disproportionate share of investment.” This could, in turn, have a negative effect on US economic growth, he said.»

• Une autre intervention, tout en ne portant pas nécessairement sur l’idée d’une nouvelle guerre froide, a exposé des arguments qui reprennent pourtant un schéma de la guerre froide, mais inversé, avec les USA considérés comme menant la même politique que l’URSS… «Another attendee of the meeting, VTB President and CEO Andrei Kostin, argued that Russia was not a totalitarian regime under Putin. “Whoever says so understands nothing about Russia,” he said. “In an effort to export its values, the United States is following the erroneous suit of the Soviet Union, whose attempts to export revolution brought negative consequences, in particular, in Afghanistan,” Kostin said.»

Russia Today a également interrogé Vladimir Evseev, chercheur au Centre de la Sécurité Internationale de l’Institut de l’Economie Mondiale et des Relations Internationales. Son avis, typique des conceptions des partisans de la coopération USA-URSS durant la guerre froide, est que l’élection de Romney ne changerait pas grand’chose à la politique russe actuelle des USA : «Cooperation with Moscow is very important for the USA – for instance, on Afghanistan, on the nuclear issues of Iran and North Korea. There are a lot of mutual interests, so in my view Romney’s policy will not be very different from Obama’s.»

Bien qu’on trouve dans cette rapide revue des positions exposées à ce séminaire ou à l’occasion de ce séminaire des points de vue différents sur la possibilité et les conditions d’une nouvelle guerre froide, la remarque essentielle est bien, dans ce cas, effectivement, que le thème d’une nouvelle guerre froide commence à prendre forme chez les Russes en tant que tel. Comme on l’a dit, l’approche est différente de celle de Poutine qui, dans son intervention, développait le thème de la crise des antimissiles d’une façon spécifique ; même si Poutine évoquait la possibilité d’une nouvelle guerre froide, il reste qu’une seule crise ne fait pas une nouvelle guerre froide. Les interventions relevées par Russia Today, par contre, évoquent bien ce thème comme une hypothèse représentant un nouvel état des relations USA-Russie. Les préoccupations de Dvorkovich, concernant les dépenses de défense, montrent bien que le problème de cette modification des relations USA-Russie vers une situation de néo-guerre froide est clairement envisagé d’un point de vue structurel en Russie, c’est-à-dire du point de vue d’une augmentation telle des dépenses de défense qu’on en reviendrait à une structure de ces dépenses du temps de la guerre froide.

Cette remarque vaut effectivement pour les seuls Russes, les USA n’ayant jamais modifié structurellement leurs dépenses de défense malgré la fin de la guerre froide, et ayant actuellement un niveau de dépenses, même en dollars constants, largement supérieurs à celui de la guerre froide (en fait, le plus haut niveau structurel de dépense de défense depuis la Deuxième Guerre mondiale). Les Russes devraient faire un effort budgétaire important s’ils jugeaient qu’ils sont dans une nouvelle guerre froide, cela en observant que cet effort est d’ores et déjà entamé avec des récentes décisions de renforcement des dépenses de défense, y compris au niveau stratégique directement lié à leurs rapports de défense avec les USA. Du côté des USA, le problème serait très spécifique et complètement différent, en considérant l’hypothèse qu’il y aurait une volonté d’augmentation des dépenses en fonction de la perception de la situation russe, comme d’ailleurs Romney lui-même l’a annoncé pour son compte (s’il est élu). Le problème du Pentagone, aujourd’hui, n’est nullement le manque de budget mais l’inefficacité grandissante qu’il a montrée ces dernières années à mesure qu’il recevait plus d’argent, au point qu’on peut envisager qu’il a atteint un point d’entropisation de ses capacités ; c’est-à-dire un point où le renforcement de ses moyens, notamment par l’apport d’argent supplémentaire, ne produit plus qu’une évolution négative (réduction sinon effondrement des capacités) par perte d’énergie créatrice, une perte d’énergie (ou une énergie négative et dissolvante) dans le gaspillage, les redondances, la paralysie grandissante du développement des technologies, des capacités de production, etc., comme produits majoritaires de cette augmentation d’activité ; une sorte de situation de développement “en écrevisse” (“un pas en avant, deux pas en arrière”, les deux pas en arrière étant le produit direct du pas en avant). Ce n’est évidemment pas ce type de problème d’une évolution structurelle de renforcement accélérant en fait l’effondrement que Dvorkovich a à l’esprit lorsqu’il soulève l’aspect économique d’une nouvelle course à l’armement ; dans tous les cas, ce serait une réelle ironie de l’histoire, – les USA prétendant avoir provoqué l’effondrement de l’URSS en lui imposant une nouvelle course aux armements dans les années 1980 (thèse largement contestable), alors que ce serait la Russie, dans cette néo-guerre froide, qui aiderait en partie (d’autres phénomènes de dissolution sont à l’œuvre) à provoquer ce phénomène aux USA.

Le point soulevé par Vladimir Evseev est typiquement de l’époque guerre froide, mais cette époque considérée d’un point de vue optimiste ou constructif, comme l’époque où les relations stratégiques USA-URSS forçaient effectivement les deux puissances à une certaine coopération, – disons, au moins à une coordination. Cette vision optimiste est très discutable, parce qu’elle fait crédit aux USA d’une direction politique et d’un appareil bureaucratique qui contrôleraient l’évolution de la situation de la puissance US. Ce n’est absolument pas le cas. Les USA sont aujourd’hui complètement incontrôlables, notamment dans ce qu’il est convenu d’appeler leur “politique militaire” qui n’a strictement rien d’une politique coordonnée et contrôlée. Le désordre américaniste s’exprime d’ailleurs également dans l’absence conceptuelle des interventions de Romney (“Russie, ennemi géopolitique n°1”). Il s’agit d’arguments publicitaires, qui ne sous-entendent aucune conceptualisation, aucune organisation de la pensée. C’est une affirmation maximaliste, correspondant à un état d’esprit sauvage encore plus que barbare, de l’establishment, et notamment des conseillers de Romney. Il n’y a aucune organisation, aucune planification derrière tout cela, et donc aucune coordination ou coopération (y compris antagoniste) possible avec la Russie.

C’est d’ailleurs la situation actuelle, d’ores et déjà, et l’argument d’Evseev est ainsi infondée parce qu’il n’y a plus aucune relation structurelle des USA avec la Russie (comme avec n’importe quelle puissance, d’ailleurs). Il ne peut même être question, du côté US, de concepts effectivement coordonnés tels que “course aux armements”, “‘escalade”, etc., où il faut être deux. Alors que les Russes peuvent envisager une nouvelle époque de leurs relations avec les USA (néo-guerre froide), ils se retrouveront seuls à le faire, les USA développant, ou continuant à développer en l’accélérant une politique agressive (la “politique-Système de l’idéologie et de l’instinct”) dans tous les domaines , de l’“agression douce” déjà en cours à l'interventionnisme systématique, avec des budgets supplémentaires pour le Pentagone accélérant l ‘effondrement de la chose (de la bête, de Moby Dick). Le concept d’“agression douce”, d’ailleurs, comme on l’a vu (le 27 août 2012), n’est pas un concept de guerre froide, où deux puissances responsables s’affrontent en gardant tout de même à l’esprit des conceptions sérieuses de sécurité. C’est l’expression d’une puissance déchaînée (“déchaînement de la Matière”) et effectivement ensauvagée, par ailleurs arrivée à un point d’entropisation témoignant qu’elle se trouve en processus d’autodestruction. Ce n’est pas tant les Russes qu’il faut observer dans cette affaire, mais le fait que les Russes ne sont pas au bout de leurs surprises en découvrant l’état absolument éclaté, déstructuré et littéralement en cours de dissolution (entropisation) de la puissance US ; l’avantage d’une pseudo néo-guerre froide serait à la fois d’accélérer le processus d’autodestruction, à la fois de le mettre encore plus en évidence. Il serait bon que l’on s’aperçoive enfin qu’il se passe quelque chose d’important, que même BHL ne parviendra pas à maîtriser.


Mis en ligne le 18 septembre 2012 à 05H42

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