Mortel déclin

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Mortel déclin

• Peu importe où nous mènera l’accord-brouillon signé entre les USA et l’Iran. • La perception est celle d’une défaite décisive des USA. • C’est une production presqu’hollywoodienne du déclin/effondrement de l’Empire.

Il y a presque dix ans, en août 2007, le président fraichement élu Nicolas Sarkozy faisait la leçon  à ses ambassadeurs, comme le fait chaque président à la fin de chaque mois d’août. Il n’arrivait pas à vraiment exposer une stratégie face à “la plus grave crise qui pèse sur l’ordre international”, mais il faisait cette analyse avec force :

« Restons-en à l’Iran pour ce cas puisque c’est le choix que nous impose l’immédiat ; restons-en à cette interprétation spectaculaire, ponctuée par cette affirmation (juste) que

» la crise autour de l'Iran est “sans doute la plus grave qui pèse sur l'ordre international”.»…

Il est vrai que la période avait été ouverte avec l’affirmation que “toutes les options” (y compris l’option militaire) sont sur la table” face à un Iran qu’on pressait de respecter une règle internationale plusieurs fois violée (par la France, la Chine, Israël, l’Inde, le Pakistan, [etc. ?]) ; cette affirmation, faite par G.W. Bush qui s’était assez montré comme une sommité du crétinisme pour être brillamment réélu, lors d’un voyage à Bruxelles en février 2005.

Il s’ensuivit deux années de fortes tensions, avec des déplacements menaçants, et parfois brillamment faussaires (du fait de l’US Navy, opposée à cette guerre), où l’on envisageait une guerre entre les USA et l’Iran (Israël se tenant en marge de l’intrigue, assuré de tenir le bon  bout avec GW et son aéropage de neocon). Il ne faisait aucun doute qu’il s’agirait d’un conflit où les USA anéantiraient complètement l’Iran, faisant fortement progresser les plans d’hégémonie globale des USA assurée par le désordre chez les autres, — plan des neocon, bien entendu.

L’“Empire” mis en cause

Cette période de tension cessa assez brusquement avec l’élection d’Obama en novembre 2008. Elle redevint d’actualité en 2012-2013, tandis que les négociations qui aboutiraient au JCPOA entraient dans leur phase critique, jusqu’au traité signé en 2015 puis dénoncé par Trump en 2018. Entretemps, un fait majeur s’était glissé dans la communication : l’apparition chez les commentateurs plus ou moins indépendants d’une troisième option entre l’option d’une résolution par la négociation (JCPOA) et la guerre. Il s’agit de l’effondrement des USA, devenu entretemps une évolution de plus en plus possible/probable :

« Le premier fait est une déclaration d’un politicien turc de l’opposition, le chef du Parti Démocratique Namik Kemal Zeybek, sur la possibilité d’une guerre contre l’Iran à laquelle participeraient les USA. Zeybek rappelle le comportement de l’Iran dans la guerre contre l’Irak, déclenchée par l’Irak en 1980 et qui dura jusqu’en 1988. (Dans PressTV.com, le 3 mars 2012.)

» “La République islamique d’Iran, même au tout début de la Révolution islamique alors qu’elle ne disposait pas d’une armée organisée, a réussi à défendre son territoire face à une armée irakienne parfaitement équipée et entraînée, soutenue par les États-Unis et l’Occident”, a déclaré Zeybek. “Toute attaque contre l’Iran signifiera la fin des États-Unis. Elle entraînera la désintégration du pays, car ses États ne sont pas aussi unis qu’il y paraît. Certains États du Sud sont exaspérés par de telles politiques [bellicistes] et souhaitent faire sécession ; cela finira par arriver un jour”, a-t-il conclu.

» Il faut remarquer l’originalité (par rapport à la réflexion-Système) de l’avis de Zeybek : à l’alternative victoire ou défaite des USA dans une guerre contre l’Iran, il offre un troisième terme : la fin des USA par incapacité de la structure US de supporter la tension d’une guerre, et l’éclatement par conséquent. Le jugement est substantivé par le constat de la vulnérabilité structurelle des USA, ce qui rejoint évidemment notre analyse de longue date sur la faiblesse fondamentale des USA. Il faut observer que, stricto sensu, l’analyse du Turc rejoint celle du “néo-sécessionniste” du Vermont Thomas Naylor (voir les 26 avril 2010 et 27 avril 2010) :

» “ Il existe trois ou quatre scénarios susceptibles de faire chuter l’empire”, a affirmé Naylor. “L’un d’eux est une guerre avec l’Iran”. »

On voit donc que ces prévisions, sans fixer de limites chronologiques, ont parfaitement suivi, non seulement la crise de l’Iran, mais la situation des USA. C’est-à-dire qu’elles ont suivi un schéma complètement adapté à la GrandeCrise.

Aujourd’hui, les événements ont montré une infériorité, une impuissance remarquable des USA face à l’Iran, et une maladresse et un jugement d’une arrogance extrême des Israéliens, dont leur cruauté générale dans tous les actes de la guerre n’est absolument pas parvenu à contenir les effets. Ainsi nous trouvons-nous dans une situation nouvelle, même si elle n’est nullement surprenante selon un jugement complémentaire qui est tout à fait le nôtre. L’universitaire américain, le professer Richard Wolff, dans une interview (avec traduction française) sur la chaîne de Glenn Diesen, en parle sans ambages dans le cadre de son jugement catégorique d’une défaite US face à l’Iran. Il expose essentiellement une thèse affirmant un effondrement par déclin, alimentant une agressivité belliciste de plus en plus grande, — “de plus en plus” impuissante à mesure que la puissance décline, ce qui implique une potentialité explosive du cadre fédéral américain, et la fin des États-Unis.

« Alors, comment tout ça va-t-il se résoudre ? Si on met tout ça bout à bout, le problème ce n'est pas seulement qu'on ne sait pas, c'est que la leçon ici, c'est qu'on ne peut pas imaginer qu'on ne sera pas victime d'un excès de pouvoir impérial. Parce que l'empire qui est en déclin et qui vient justement de dépasser ses limites ne comprend pas ce que je viens de dire. Il ne le voit pas comme ça, iI ne veut pas le voir comme ça et il n'acceptera jamais cette idée.

» Même les voix les plus critiques des gens avec qui je suis souvent d'accord, de qui j'apprends beaucoup et que j'apprécie, y compris certains qui interviennent dans votre émission. Je ne pense pas qu'ils soient encore prêt à aller jusque-là.

» Peu de personnes comprennent vraiment ce que signifie un empire en déclin et encore moins font le lien avec ce qui se passe aujourd'hui. Pourtant, à mon avis, c'est la question centrale. La dégradation de l'empire déterminera jusqu'où ira la sur-expansion, où et quand elle se produira et quelles en seront les conséquences potentiellement dévastatrice. »

Résumons-nous

A ce point, tout le monde s’accorde à reconnaître une défaite peut-être décisive pour les USA, peut-être pire pour Israël, et rien d’assuré ni de contrôlé pour l’Iran. Donc, la guerre n’est pas finie du tout dans le coin. Mais si l’on veut envisager l’avenir, on tombe aussitôt sur les élections de novembre aux USA, et nul ne peut affirmer en connaître la clef, dans un pays qui appuie sa psychologie sur l’impossibilité d’être vaincue (indéfectibilité) puisque représentative du Bien sur terre, et qui pour cette raison fait sienne l’argument de Lincoln (“Nous sommes immortels ou bien nous mourrons en nous suicidant”).

• Le simple fait de la probable, — probable car rien n’est assuré à cet égard, — victoire des Démocrates de novembre ne règle rien, car nul ne sait ce que vont devenir ces Démocrates, et ce qu’ils seront.

• Nul ne peut prévoir l’évolution de Trump. Pour transformer sa défaite en victoire, — chose simple dans un discours-simulacre, — ne va-t-il pas devoir passer (re-passer) comme argument principal de l’affirmation, du côté des antiguerres, c’est-dire des populistes bipartisans (des ‘Young Turks’ de gauche à la phalange de droite Carlson-MTG-Kelly-Owens [3 femmes sur 4 !]), qui sont en train de faire une véritable révolution ?

• Et couronnant le tout, comme une énorme  pastèque posée sur le gâteau, l’effondrement extraordinaire de la popularité d’Israël aux USA, et la diabolisation, — un vrai “coup de boomerang”, — des moyens d’influence par la corruption, c’est-à-dire l’argent de l’AIPAC et des milliardaires juifs-sionistes habitué à nous acheter un nouveau Congrès, lavé “blanc plus blanc que blanc”, tous les 4 ans ?

Plume passée à Dimitri Trenine

Pour illustrer ces divers propos, nous reprenons, en version française, un article de Dimitri Trenine, que nous avons souvent cité, donnant une appréciation russe des événements. Il rejoint toutes nos remarques : la défaite des USA face à l’Iran, les risques persistants pour l’Iran, et surtout une phase très importante du déclin/effondrement de l’Empire.

dde.org

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Une défaite de la puissance américaine

Le pari raté de Washington illustre l'ampleur du basculement de l'équilibre mondial des pouvoirs.

Quelle différence en un an ! En juin dernier, après la première attaque conjointe israélo-américaine contre l'Iran, une plaisanterie circulait au Moyen-Orient. On y voyait un barman accueillir un Américain, un Israélien et un Iranien dans son bar, leur offrant des bières et leur disant : « Félicitations, messieurs, vous avez tous gagné. » Cette fois-ci, c'est différent. Il ne fait aucun doute qu'il n'y a qu'un seul vainqueur dans cette seconde guerre contre l'Iran : l'Iran lui-même. Il y a aussi de nombreux perdants, dont les États-Unis et Israël.

Ne vous y trompez pas. Une trêve n'est pas synonyme de paix. Des questions cruciales restent à régler lors de négociations futures, et rien ne garantit que celles-ci aboutiront, ni que les accords tiendront. Ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui n'est pas un simple conflit de plus au Moyen-Orient. Il s'agit plutôt d'un épisode d'une lutte permanente où la puissance hégémonique mondiale cherche à inverser les tendances qui redessinent l'ordre mondial. Le Moyen-Orient est un théâtre d'opérations qui s'apparente à une guerre mondiale, aux côtés de l'Europe de l'Est, où l'Occident cherche à vaincre la Russie, et de l'Asie de l'Est, où les États-Unis et leurs alliés tentent de contenir la Chine.

Ce conflit va se poursuivre. Un nouvel équilibre est encore loin d'être atteint, et de nouveaux affrontements sont inévitables. Cependant, les conséquences, même d'un cessez-le-feu provisoire, entre les États-Unis et l'Iran seraient considérables et de grande portée.

Surtout, l'Iran est sorti de cette guerre comme une puissance régionale redoutable. Le fait que Washington, incapable de l'anéantir, ait dû solliciter un sursis ne fait que confirmer le statut renforcé de l'Iran. Il n'est plus question de changement de régime à Téhéran, ni de limitation de son arsenal de missiles balistiques, ni d'élimination de son programme nucléaire, sans parler d'un abandon des alliés régionaux de l'Iran. Tels étaient les objectifs initiaux des États-Unis et d'Israël, et sur tous ces fronts, les agresseurs ont subi une défaite retentissante.

À court terme, la réouverture du détroit d’Ormuz et la levée du blocus naval américain de l’Iran faciliteront l’approvisionnement énergétique sur le marché mondial. Cependant, à long terme, le cas d’Ormuz a clairement démontré qu’à l’ère de la transition de l’ordre mondial, tous les points de passage maritimes stratégiques sont potentiellement vulnérables à des actions hostiles. Les dirigeants iraniens ont compris que leur capacité à fermer le détroit, et la réticence des États-Unis à risquer des pertes en tentant de le rouvrir – le talon d’Achille de Washington – pourraient constituer une dissuasion plus efficace pour Téhéran que l’arme nucléaire. Parallèlement, Téhéran entend réguler le trafic maritime dans cette voie navigable en collaboration avec Oman.

Quant à son programme nucléaire, Téhéran le poursuivra sans aucun doute dans le cadre d’un éventuel accord global avec Washington. En l’absence d’accord, Téhéran serait libre de poursuivre son programme comme auparavant, car les Iraniens ne céderont leurs matières nucléaires à personne. Concernant la dissuasion nucléaire, les leçons de la récente guerre sont toutefois mitigées. D'un côté, les États-Unis et Israël n'auraient probablement pas attaqué un Iran doté de l'arme nucléaire. L'exemple de la Corée du Nord en témoigne. De l'autre côté, Israël, même sous le feu des missiles balistiques iraniens, n'a pas utilisé l'arme nucléaire contre l'Iran. Les États-Unis non plus. Cette option aurait été envisagée, mais rejetée. Ainsi, pour l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz pourrait s'avérer plus efficace.

Le déblocage des avoirs iraniens détenus par les États-Unis et la levée des sanctions imposées à l'Iran deviendront probablement des instruments permettant aux États-Unis d'influencer le comportement de Téhéran. Ayant perdu la guerre, les États-Unis ne laisseront pas l'Iran à son sort. Ils peuvent espérer que le retour à la paix apaisera progressivement la société iranienne, révélera les fractures au sein de l'élite, temporairement masquées par le conflit, et leur offrira une marge de manœuvre. La création d'un fonds destiné au développement des infrastructures énergétiques et logistiques iraniennes semble être une incitation supplémentaire pour les Iraniens à réintégrer le système financier occidental. Pour l'Iran, la victoire militaire doit être garantie par des politiques intérieures renforçant la stabilité du pays et améliorant les performances économiques.

Les États-Unis ont dénoncé l'accord sur le nucléaire iranien. Ils pourraient désormais se contenter d'un accord moins avantageux.

La situation au Liban pourrait toutefois constituer un véritable obstacle. Téhéran est parvenu à obtenir l'accord du président Donald Trump pour inclure le Liban dans l'accord. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu insiste pour qu'Israël poursuive ses efforts d'élimination du Hezbollah. La colère récente de Trump envers Netanyahu révèle un phénomène bien plus important : une part significative de la société américaine et de la classe politique s'impatiente face à Israël et se montre de plus en plus distante à son égard. Ce phénomène s'inscrit dans un contexte d'isolement international croissant d'Israël.

De fait, Israël est le grand perdant de cette guerre. Sa nouvelle stratégie, qui consiste à éliminer par la force les menaces sur l'ensemble des sept fronts — de Gaza, du Liban et du Yémen jusqu'à la Cisjordanie, la Syrie, l'Irak et, surtout, l'Iran — laisse présager des « guerres sans fin » plutôt que la stabilité et la sécurité. Sa dissuasion nucléaire, bien que non déclarée, n'a pas réussi à empêcher l'Iran de lancer des missiles et des drones contre des cibles israéliennes. À court ou moyen terme, Israël se dirige vers des élections où le mécontentement à l'égard de Netanyahu se heurtera au large soutien dont bénéficient ses politiques radicales.

Les États arabes du golfe Persique ne s'en sortent pas mieux. Le pari consistant à miser sur les bases militaires américaines comme garantie de sécurité s'est révélé désastreux. Loin de protéger les pays hôtes, ces bases ont agi comme des aimants, attirant les représailles iraniennes. L'image de ces nations du Golfe comme des lieux sûrs et propices aux affaires a été sérieusement écornée. Pour se relever, elles devront concevoir une politique de sécurité plus pertinente que le simple alignement sur un protecteur dont la stratégie a échoué.

Quoi qu'il en soit, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran constitue un événement marquant dans la transition de la puissance mondiale. La puissance hégémonique en déclin et son allié — première puissance militaire de la région — ont vainement tenté d'inverser le cours de l'histoire. Ils ont perdu une bataille importante, mais la crise mondiale est loin d'être terminée.

Dimitri Trenine