Dilemme, paradoxe, quiproquo, ambiguïté…

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Dilemme, paradoxe, quiproquo, ambiguïté…

28 août 2007 — Sarko peut-il traiter les problèmes structurels de la civilisation en place de la même façon lorsque ces problèmes se trouvent au cœur d’une crise et lorsqu’ils se trouvent à sa marge? Lorsqu’ils se trouvent bien distingués et lorsqu’ils se trouvent indistincts? Il a l’air de croire que oui, ce qui est une position de tacticien persuadé que la question stratégique est résolue. D’où sa position d’annonce très dure sur la crise iranienne, et non pas nécessairement et plus que précédemment contre l’Iran, — c’est-à-dire un ton contrastant avec le ton chiraquien d’effacement, — et nous parlons bien du ton, de la forme, et non du fond. La chose venant après la visite anecdotique et ambiguë de Kouchner en Irak produit une impression, voulue ou pas, de déplacement de la France vers la politique belliciste des USA, — ou de mise en lumière de cette politique belliciste par la France c’est selon. L’un dans l’autre, l’impression devient interprétation puis événement politique fondamental. L’ensemble conduit à un gros risque de confrontation, volens nolens.

Ah oui, précision pour que nous soyons bien d’accord : il s’agit d’une confrontation avec les USA, bien entendu.

Voici maintenant pour l’interprétation, cette analyse très explicite et assez juste quant à la perception qu’on en aura, essentiellement à Washington. Le texte est de la gentille Elaine Sciolino, de l’International Herald Tribune du 27 août ; quelques paragraphes plus loin, description de l’effarement du brave François Heisbourg, peu habitué à ces écarts de langage qu’on n’entend guère dans les séminaires.

«In his first major foreign policy speech as president of France, Nicolas Sarkozy said Monday that Iran could be attacked militarily if it did not live up to its international obligations to curb its nuclear program.

»Addressing France's ambassadorial corps, Sarkozy stressed that such an outcome would be a disaster. He did not say that France would ever participate in military action against Iran or even tacitly support such an approach.

»But the mere fact that he raised the specter of the use of force is likely to be perceived by Iran as a warning of the consequences of its continuing course of action and by the Bush administration as acceptance of its line that no option, including the use of force, can be excluded.

(…)

»Although Sarkozy's aides said that French policy had not changed, some foreign policy experts were stunned by the blunt, if brief remark.

»“This came out of the blue,” said François Heisbourg, special adviser to the Foundation for Strategic Research in Paris and author of a forthcoming book on Iran's nuclear program. “To actually say that if diplomacy fails the choice will be to accept a nuclear Iran or bomb Iran, this is a diplomatic blockbuster.”»

Sarko semble donc avoir appelé un chat un chat et dit tout haut ce que tous les commentateurs divers et variés, libres et pas libres, écrivent absolument tous les jours depuis février 2005 (la première annonce de Bush, à Bruxelles, selon laquelle “toutes les options [concernant l’Iran] sont sur la table”): la possibilité d’une attaque contre l’Iran. D’autre part, il ne fait que proclamer l’évidence. C’est une lapalissade d’affirmer que si la diplomatie échoue, on en sera réduit à l’alternative entre l’acceptation du fait accompli (si l’Iran produit vraiment une arme nucléaire) et un bombardement de l’Iran ; c’est un point notable mais pas vraiment stupéfiant que Sarkozy juge cette alternative “catastrophique”. D’ailleurs et à la première audition, la phrase terrible relevée par Sciolino comme un fait fondamental ne vient que dans le troisième paragraphe du compte-rendu du Monde du 27 août. Nous parlons bien d’interprétations

«Le président français, qui s'est entretenu le 11 août aux Etats-Unis avec George Bush, réitère à propos de l'Iran “l’entière détermination de la France dans la démarche actuelle” des grandes puissances “alliant sanctions croissantes, mais aussi ouverture, si l'Iran fait le choix de respecter ses obligations” en suspendant ses activités d'enrichissement d'uranium. “Cette démarche est la seule qui puisse nous permettre d'échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran”.»

Pour le reste, il y a beaucoup de choses dans ce discours, qui seront détaillées avec le temps et qui peuvent être d'ores et déjà mesurées. (Nous en voyons l'une ou l'autre dans notre rubrique Bloc-Notes du jour.)

Restons-en à l’Iran pour ce cas puisque c’est le choix que nous impose l’immédiat ; restons-en à cette interprétation spectaculaire, ponctuée par cette affirmation (juste) que «la crise autour de l'Iran est “sans doute la plus grave qui pèse sur l'ordre international”.»… La question, sur ce point, est tout de même de savoir quelle sorte de crise. La crise iranienne est certes la crise conjoncturelle la plus grave, mais certainement pas une crise systémique comme il y a quelques-unes aujourd’hui, crise en substance bien plus grave ; ou bien, si l’on parle des relations Europe-USA au travers de cette crise iranienne, — alors, peut-être oui, nous atteignons le niveau d’une crise systémique, — ou bien, nous l’atteindrons sous peu.

Du peu d’importance d'être anti- ou pro-américain

Le paradoxe du langage ferme et clair sur une question comme la crise iranienne est qu’il génère l’ambiguïté, alimente le quiproquo et peut conduire au dilemme, — ce qui peut être qualifié d’effet paradoxal et nourrit toutes les interprétations. Les réactions de la presse britannique sont exemplaire à cet égard. Le Times y voit un discours de guerre contre l’Iran tandis que le Financial Times ne mentionne pas une seule fois le mot “Iran” dans son compte-rendu du discours.

Sur l’Europe, Sarko est à l’aise, comme il l’a montré ces derniers mois. Il appuie ses fortes paroles et son action décidée sur le principe de la nation française. Il traite les problèmes structurels de la civilisation en place — la question de la souveraineté, la question de la globalisation ou de la supranationalité mettant en cause cette souveraineté — en s’appuyant sur l’évidence de la nation à laquelle il a montré une grande sensibilité. Ces problèmes sont au cœur du champ de son action. Le tacticien est à l’aise parce que la stratégie est claire et évidente.

Sur l’Iran, il se trouve dans une situation où les problèmes structurels de la civilisation en place sont déplacés vers les marges de la crise, c’est-à-dire mal identifiés et incertains. Le tacticien reste plus que jamais partisan de sa méthode mais la stratégie est bien plus incertaine. En effet, pourquoi la France s’oppose-t-elle à un Iran nucléaire? Pour sauvegarder le principe de la non-prolifération ou pour s’opposer à l’accession de l’Iran au rang de puissance nucléaire alors que ce pays est entouré de deux puissances nucléaires (Israël et le Pakistan) et menacé par une troisième (les USA)? La France n’a-t-elle pas elle-même une position bien ambiguë sur cette question du principe de la non-prolifération qu’elle rejetait absolument lorsqu’elle développa son propre armement nucléaire, — lequel armement lui sert, c’est une évidence de grand poids, à affirmer sa souveraineté et son indépendance? L’Iran ne peut-il affirmer sa souveraineté et son indépendance de cette façon? Le tacticien est-il fixé sur cette question de savoir si l’Iran est un pays “méchant” (l’“axe du mal”)? Adopte-t-il dans ce cas la vision “kouchnérienne”, moralo-humanitaire, ou la vision gaullienne qu’il semble prôner dans le cadre européen?

Et que fera la France si, demain, les USA effectuent des attaques ponctuelles contre des bases de l’IRGC (Gardiens de la Révolution Islamique), organisation classée “terroriste” par ces mêmes USA et jugée d’une façon expéditive coupable d’intervenir en Irak? Car, dans ce cas, les attaques se feraient selon le principe du “droit de suite” (transformé en “devoir de suite” par la vertu américaniste) ayant rapport avec la situation irakienne et non en raison du nucléaire… Le langage clair et ferme du tacticien a soulevé plus de questions qu’il n’a apporté de réponses. C’est effectivement que sa stratégie reste incertaine. On ne peut affirmer «[u]n Iran doté de l'arme nucléaire est pour moi inacceptable» sans préciser si c’est une affirmation tactique (pour amener les Iraniens à en rabattre) ou si c’est une stratégie (dans ce cas, “le langage ferme et clair” doit préciser que dans le cas de “l’alternative catastrophique” les avions français seront aux côtés des avions américains, et peut-être israéliens, lors de l’attaque de l’Iran).

Car le problème, comme l’a excellemment noté Sciolino, c’est que chacun entend le discours comme il veut. Le Financial Times en ignorant l’aspect iranien, Dick Cheney à la Maison-Blanche en n’entendant que cela, et à sa façon : «the mere fact that he raised the specter of the use of force is likely to be perceived by […] the Bush administration as acceptance of its line that no option, including the use of force, can be excluded».

L’attaque de l’Iran est-elle une option d’ores et déjà acceptée et devenue automatique en cas d’échec de la diplomatie? Non, puisque l’instance internationale (l’ONU) n’en a même pas débattu. Or, nous dit Sarko, «la France est et demeure hostile à cette guerre» (celle contre l’Irak) parce qu’elle fut lancée d’une façon unilatérale, hors du cadre de la légalité internationale ; cela implique, selon cette bonne logique cartésienne dont elle est friande, que la France reste ferme sur le principe de la légalité internationale et qu’elle n’acceptera pas une attaque contre l’Iran hors du cadre de l’ONU.

(Il ne faut jamais oublier que la France ne s’est pas opposée à l’attaque de l’Irak en tant que telle mais à l’attaque de l’Irak sans autorisation de l’ONU. Tout le monde sait que les Français avaient donné des garanties aux Anglo-Saxons : si la guerre était autorisée par l’ONU, la France y aurait participé. Avoir fait de Chirac à cette occasion un anti-américain est l’une des grandes blagues du début de notre siècle. C’était dans ce cas un légaliste du droit international ; mais il se trouve qu’adopter cette position vous conduit à la confrontation avec les USA, volens nolens. C’est le problème central, voyez-vous.)

… Et c’est ainsi qu’on en arrive au dilemme.

Allons jusqu’au bout de l’hypothèse qui est le pire des cas, celui où l’option diplomatique est épuisée. D’abord, qui dira que cette option est épuisée? Que fera la France si les USA lancent une attaque sans autorisation de l’ONU? Que fera-t-elle si la question vient à l’ONU, si le principe de l’attaque est rejetée (les Chinois et les Russes ont un droit de veto), si les USA décident de se passer de l’ONU, ce qui est tout de même une sous-hypothèse à envisager? Car, après un tel discours et surtout l’interprétation qu’en donneront les extrémistes US, la France-Sarko sera placée par ses “amis américains” devant le choix : soutenir l’attaque, voire y participer, ou trahir “sa parole”, — une fois de plus, et d’une façon pire encore que ce que fit la France-Chirac dans le cas de l’Irak. Et comme “la France c'est la France”, biologiquement incapable de se débarrasser de ses réflexes d'indépendance et de souveraineté dans le cadre du droit international...

Le tacticien sera au bout de son chemin, confronté à son ambiguïté stratégique, — non pas à l’égard de l’Iran mais à l’égard des USA. Ne l'accablons pas car ce n’est pas nouveau. L’ambiguïté de la stratégie française concerne bien la question des relations avec les USA. De ce point de vue, c’était déjà le cas avec Chirac. Devant la difficulté du cas, Chirac avait choisi de s'endormir en attendant la fin de son mandat. Le tacticien Sarko a choisi le langage ferme et clair, — on ne pouvait douter de lui à cet égard. Avec cette annonce du discours et les effets de l’annonce, Sarko nous confirme donc que la vraie crise systémique politique de notre temps, c’est bien celle des relations avec les USA. Dans ce cadre et dans ces conditions, la crise iranienne devient systémique et entre effectivement dans la catégorie encombrée de “la plus grave crise qui pèse sur l'ordre international”. La différence entre Sarko et Chirac, c’est qu’avec Sarko on risque d’aller plus vite à la crise systémique centrale des relations avec les USA ; amitié avec les USA ou pas, antiaméricanisme ou pas.

Alors, savoir si Sarko est anti- ou pro-américain…

 

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