Métahistoire d’un mot

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Métahistoire d’un mot

4 novembre 2019 – J’avais choisi pour le titre de  l’article d’hier sur Boeing, presque sans y réfléchir, le mot de “cataracte”. Pour moi, ce mot était absolument identifié à “cascade”, pour indiquer un mouvement puissant de chute d'une intense fluidité et d’un puissant emportement dont Boeing est absolument le prisonnier... Soudain, le texte mis en ligne, et moi-même y revenant l’une ou l’autre fois pour quelques vérifications, soudain l’irrésistible doute me saisit. La mémoire, à mon âge, n’est pas à son aise dans les choses banales et immédiates, et elle peut perdre pied en une seconde, temporairement mais sans avertissement ni appel, avant de se retrouver par inadvertance, dix minutes plus tard, lorsqu’on n’a plus besoin d’elle.

J’ai donc été saisi d’un doute affreux concernant le mot “cataracte” et j’allais aussitôt consulter l’ami-qui-sait-tout, le faux-ami, le traître et le faux-frère, la dernière production du diable américaniste, Google itself. Que dit donc Google de “cataracte” ? Mes doutes les plus affreux sont confirmés. Il n’est question que de cette affection de l’œil, nullement de “cascade” comme je pensais qu’on en trouve sous ce nom dans les fleuves tumultueux, cela constituant l’image que je cherchais initialement pour Boeing (un énorme “long fleuve tranquille du capitalisme” soudain transformé en une ‘cataracte’ évidemment crisique et incontrôlable).

L’inévitable Wikipédia nous assène ainsi, et doctement :

« La cataracte est l’opacification partielle ou totale du cristallin, lentille convergente située à l'intérieur de l'œil. Cette opacification est responsable d'une baisse progressive de la vue, au début accompagnée de gêne à la lumière (photophobie). Cette baisse de la vision peut être rapide (quelques semaines) si elle est causée par un traumatisme. »

Diablement troublé, voire un instant affolé, dans tous les cas oubliant ma sûreté initiale, je me préparais à changer le titre en “La cascade de Boeing” ; tout de même, une dernière vérification avant l’application de la peine... Je vais voir à “cascade”, toujours chez Google, en en cherchant les synonymes ; et j’y trouve effectivement “cataracte”, et mon humeur est à nouveau bouleversée, dans l’autre sens, tandis que ma vénérable mémoire fait la faraude, dans le genre “Je te l’avais bien dit, vieil homme qui doute de tout et surtout de moi”. J’obtins ceci, une autre définition (dont je conserve les liens à la différence de la définition précédente qui ne nous intéresse pas dans ses entrelacs médicaux), pour le même mot, exactement à ma convenance :

« Cataracte (du grec kata, en bas, et rassô, briser), nom donné à la chute d'un  fleuve, lorsque, une dépression subite de son lit amenant une grande différence de niveau, les eaux tombent avec fracas d'une hauteur considérable et sur une grande largeur. Il est synonyme de catadoupe, mot emprunté également aux Anciens, et du mot chute, et doit être réservé aux fleuves dans lesquels ce phénomène se produit avec une grande puissance. La plus belle cataracte est le  Niagara, en  Amérique du Nord. »

Ainsi étais-je rassuré, et le titre pouvait donc rester en l’état, ô combien : Boeing confronté au Niagara par la grâce du titre, voilà qui correspondait parfaitement au sens du texte. Cependant, je ne m’en tins pas là. L’incident apaisé et réflexion rapidement faite, un autre constat s’imposa à moi. Je réalisai alors que, non seulement “cataracte” (cascade massive) convenait mais bien plus encore, que les deux sens du mot “cataracte” se complétaient à merveille pour parfaitement rendre compte du sens du  texte :
d’une part, cette description physique et dynamique de la crise Boeing par une image parfaite de roulement et de chute, « une dépression subite de son lit amenant une grande différence de niveau, les eaux tombent avec fracas d'une hauteur considérable et sur une grande largeur » ;
d’autre part, une description pathologique symbolisant parfaitement un état psychologique lui-même pathologique d’aveuglement de la perception, complétant la définition de la crise : « une baisse progressive de la vue, au début accompagnée de gêne à la lumière (photophobie). Cette baisse de la vision peut être rapide (quelques semaines) si elle est causée par un traumatisme ».

Les mots du langage nous guident dans la nuit des temps et le fracas du monde, dit le logocrate que je suis. Comme ne cesse de le rappeler dans le Forum notre inlassable chroniqueur “JC” virevoltant entre Thom et Guénon, effectivement je suis invinciblement convoqué par le sens même et si profond que George Steiner donne du logocrate (citation que ne cesse de rappeler “J.C.” à mon propos) :

« Le point de vue “logocratique” est beaucoup plus rare et presque par définition, ésotérique. Il radicalise le postulat de la source divine, du mystère de l’incipit, dans le langage de l’homme. Il part de l’affirmation selon laquelle le logos précède l’homme, que “l’usage” qu’il fait de ses pouvoirs numineux est toujours, dans une certaine mesure, une usurpation. Dans cette optique, l’homme n’est pas le maître de la parole, mais son serviteur. Il n’est pas propriétaire de la “maison du langage” (die Behausung der Sprache), mais un hôte mal à l’aise, voire un intrus… »

Même si les sens ne distinguent pas aussitôt les signes puissants et le poids symbolique considérable que souffle l’esprit divin aux mots du langage dans des situations particulières qui y invitent, l’esprit humain, inconsciemment, finit par se soumettre par intuition à leur rangement harmonieux qui est effectivement celui de la lumière jaillissant dans la nuit et du fracas soudain ordonné dans l’équilibre retrouvé du monde. L’expérience si imprévue et si involontaire de “la cataracte Boeing”, qui paraîtrait si dérisoire à certains, me paraît joliment et élégamment convenir à cet égard. C’est comme si, après tout, cet épisode significatif que je viens de conter donnait une grande véracité, une  vérité-de-situation décisive à l’événement décrit (la crise mortelle de la mythologie américaniste au travers de la crise d’effondrement de Boeing, tout cela mêlé en tourbillon crisique).