Maître du “persiflage” postmoderniste

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Maître du “persiflage” postmoderniste

Nous nous attachons ici à cette intervention de l’historien anglo-américaniste Nial Ferguson, dont on lit de larges extraits dans Ouverture libre ce 16 juillet 2010, au “Aspen Ideas Festival” qui porte fort bien son nom.

Nous nous intéressons autant à la personnalité de Ferguson qu’à l’intervention de Ferguson, les deux se mêlant étroitement, l’une expliquée largement par l’autre. C’est de l’histoire menée par la subjectivité partisane à ciel ouvert, – exactement comme elle est faite aujourd’hui, l'histoire, hors de toute “objectivité”, – et comme nous devons la faire nous-mêmes, en riposte de résistance, puisqu’effectivement les conditions actuelles du système de la communication ont pulvérisé la fable de l’existence de l’objectivité historique, – ou mis à jour la réalité de son inexistence.

Si nous devions désigner un “intellectuel” du XXIème siècle dont le comportement est une duplication adaptée au postmodernisme du comportement des “salonards” et philosophes du XVIIIème siècle caractérisé par le mot “persiflage” tel que nous l’avons évoqué dans notre F&C du 14 juillet 2010, Ferguson ferait parfaitement l’affaire, – bien plus qu’un BHL, par exemple. Ferguson est certainement brillant et intelligent, assez pour pouvoir contrôler son comportement, avec un humour sarcastique et un abattage de “macho” intellectualisant, à la différence d’un BHL qui est d’une intelligence moyenne, d’un arrivisme vraiment trop voyant, sans le moindre humour et d’un sérieux ennuyeux à mourir dans la plaidoirie des bonnes causes. Pourquoi comparer ce qui semble incomparable (BHL est une petite main de la philosophie humanitaire tandis que Ferguson est un historien qui parle de tout sauf de la vraie Histoire), sinon pour la bonne raison que, même en traitant de sujets en apparence différents, ils parlent de la même chose qui est la postmodernité, suivent la même voie qui est celle de la modernité, ont les mêmes bailleurs de fond et ainsi de suite. Mais quoi, Ferguson est un bon persifleur, BHL un sous-fifre qui siffle faux le persiflage.

Dans l’intervention en question, Ferguson nous montre toutes ses facettes. “Historien” totalement infecté par la finance, avec une vision historique de la postmodernité ayant ses racines «around 1490», – c’est-à-dire, aidons-le, en 1492, avec la “découverte” de l’Amérique qui ouvre la course à l’“anglosphère” ou à l’“anglosaxonisme”, – grâce à «a small group of pretty impoverished and fractious kingdoms on the western end of Eurasia and Europe» – aidons-le à nouveau, il aurait pu dire “a small kingdom on the western end of Eurasia and Europe”, c’est-à-dire l’Angleterre seule et splendide bien entendu. Ferguson ignore résolument que l’“empire de l’Ouest’”, c’est-à-dire la modernité, a commencé avec la Renaissance qui précède d’au moins un bon siècle et plus ce fameux 1492, et qu’elle comprend bien d’autres pays que la petite Angleterre transformée en Empire “sur lequel le soleil ne se couche jamais”, mais qui ne fit pas à elle seule l’histoire au XVIIIème et au XIXème siècles, – et, mon Dieu, il s’en fait de tellement qu’on se demande si l’on parle du même univers. Mais Ferguson, clairement appuyé sur l’arrogance anglaise et somptueusement rétribué par quelques riches universités US, est l’un des maîtres-faussaires de la récriture de l’histoire à l’avantage de l’Angleterre et de l’“anglosphère” (c’est-à-dire, l’Angleterre annexant les USA pour que les USA refassent l’empire anglo-saxon à l’avantage de l’Angleterre, toujours elle).

Le texte qu’il nous offre est caractéristique de son brio exceptionnel et de son nihilisme décadent le plus complet. Terminer son impeccable démonstration de l’effondrement des USA et de son système par l’affirmation que rien n’est perdu et que, “grâce à la technologie et aux capacités entrepreneuriales” du business américaniste, les USA finiront par revenir à la tête du monde, comme le 7ème de cavalerie arrive au moment idoine pour disperser en les massacrant les sauvages Chinois, – pardon les sauvages Indiens, – relève d’un corruption intellectuelle en plus de la corruption vénale qui va de soi, qui ne peut être désigné que comme l’archétype de la lâcheté intellectuelle du faussaire. L'emploi d'arguments d'une telle dérision, d'un tel sentimentalisme de midinette américaniste, laissent coi. Que Ferguson soit particulièrement intelligent ne fait qu’ajouter au propos et à notre conviction qu’avec une psychologie corrompue et épuisée par cette corruption, l’intelligence la plus brillante ne peut rien et conduit à une pensée méprisable de décadent et de faussaire.

Tout cela déblayé avec attention, reste à piquer quelques constats puissants que nous livre Ferguson, encore plus sur l’effondrement du modèle américaniste-occidentaliste qui interdit désormais à l’Ouest d’aller faire la leçon aux autres. C’est beaucoup plus important que ces simples mots. Ferguson acte de cette façon la fin de l’arme dialectique, typique du système de la communication, la plus puissante que le système ait eue à sa disposition. Il s’agit du constat de décès de la légitimité du système, qui a ainsi perdu sa supériorité institutionnelle, son autorité à l’égal de l’autorité d’un pouvoir régalien dans les vraies nations. Le système triomphant de l’américanisme-occidentalisme est devenu illégitime, et, désormais, ayant perdu son autorité morale et quasiment transcendantale, tout ce qu’il pourra dire sera entaché de cette tare fondamentale. En face de cela, les Chinois ont leurs idées et considèrent désormais ce “modèle” comme la chose qu’il ne faut pas suivre, et avec les moyens de ne pas la suivre, ce qui implique effectivement un basculement des puissances, – mais cela, tout de même, avec les réserves absolument décisives que nous avons proposées.

Le deuxième point mis justement en évidence par Ferguson, c’est l’effet dramatique, – c’est devenu le sujet favori à Washington, – de l’abyssal déficit budgétaire US sur le domaine militaire et de la défense. Ferguson voit cela comme un sujet central, qui va accélérer dramatiquement la réduction de la puissance US. Mais il ne va pas plus loin, alors qu’il devrait aller plus loin. Cette réduction de la capacité militaire US ne sera pas accepté facilement, si cela même est accepté, si même le gouvernement des USA peut, dans l’état actuel de dictature du système, parvenir à imposer de telles mesures. Nous ne le croyons pas. Nous pensons que la question de la puissance militaire est si centrale à la psychologie américaniste, que les résistances seront telles, que l’on peut aller jusqu’à une crise de collapsus du système pour avoir voulu conserver coûte que coûte des capacités militaires telles qu’elles sont. Nous ne pensons pas que l’“Empire” puisse accepter de réduire sa puissance dans l’ordre, la discipline et la sagesse, et qu’il préfère risquer l’effondrement par tensions budgétaires insupportables et par affrontements internes décisivement déstructurants de lui-même sur cette question. C’est le véritable enjeu de la bataille qui s’ouvre, qui est celui de savoir si le système aurait la sagesse de céder un peu (beaucoup) de sa puissance, pour survivre, – ce qu’il n’a pas, nous en sommes persuadés, car la sagesse lui est un chose aussi étrangère que the Rest Of the World pour Washington.

 

Mis en ligne le 16 juillet 2010 à 08H50