Mailer, USA

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Mailer, USA

10 septembre 2002 — L'écrivain américain Norman Mailer a donné une interview au Sundaty Times du 8 septembre, dans le cadre d'un cahier spécial consacré à l'anniversaire du 11 septembre. Des extraits de cet interview ont été repris, notamment par The Scotsman du 6 septembre.

La position de Norman Mailer n'a rien pour nous étonner : une attitude de profonde critique de l'évolution de l'Amérique depuis cette attaque. C'est que le qualificatif de “profonde“ que nous voulons mettre en évidence ici. La critique de Mailer n'est pas de circonstance, pas plus qu'elle n'est réduite au seul aspect politique. Elle fait partie d'une analyse constante de cet écrivain pour son pays, qui est de type à la fois psychologique et sociologique, et par conséquent politique certes, mais cela pris dans le sens le plus vaste et le plus “profond” possible.

Parmi les extraits de son intervention qui nous paraissent les plus intéressants, il y a ce passage qui concerne l'identité et la cohésion de l'Amérique, que Mailer voit très profondément menacées par l'évolution de son pays.

« Culturally, emotionally America is growing more loutish, arrogant, and vain. I detest this totally promiscuous patriotism. Wave a little flag and become a good person? Ugly. If we have a depression or fall into desperate economic times, I don’t know what’s going to hold the country together...

« There’s just too much anger here, too much ruptured vanity, too much shock, too much identity crisis. And worst of all, too much patriotism. Patriotism in a country that’s failing has a logical tendency to turn fascistic. »

Il y a dans ces affirmations de Mailer une approche réellement intéressante dans la mesure où l'écrivain identifie dans le comportement de l'Amérique une profonde crise d'identité. Cette critique passe par la mise en question d'un patriotisme qui se résume à l'agitation forcenée de symboles divers, dont la bannière étoilée est le plus voyant, sans aucune profondeur derrière. Effectivement se pose la question de la cohésion américaine, dans une situation où cette cohésion semble tenir à des liens artificiels, imposés par le conformisme général de la société américaine. («  If we have a depression or fall into desperate economic times, I don’t know what’s going to hold the country together »). Le pessimisme de Norman Mailer est crépusculaire : « This century is going to be the most awesome of all centuries to contemplate – there is a real question whether human kind will get to the end of it. »

La critique de l'Amérique accentue la mise en cause, faite de tous temps par Mailer, d'un pays si puissant et pourtant continuellement conduit à réaffirmer sa puissance comme s'il doutait d'elle (et doutant de lui-même par conséquent). (« Why do we need all this reaffirmation? It’s as if we’re a three hundred pound man who’s seven feet tall, superbly shaped, absolutely powerful, and every three minutes he’s got to reaffirm the fact that his arm pits have a wonderful odour. ») C'est une vision complètement compréhensible, qui ne manque certainement pas de noblesse et montre une tristesse pathétique de la part de l'artiste. Mailer est un homme amoureux de son pays, sans cesse et de plus en plus déçu par ce pays, aujourd'hui peut-être de façon irréversible : « America’s so big, so powerful, and so vain ... I get angry when I see it being less than it can be »)

“Norman Mailer et l'Amérique”, extrait de de defensa & eurostratégie, 10 décembre 2000

Il est intéressant de voir combien Norman Mailer a évolué durant l'année qui vient de s'écouler. On en a une indication par comparaison, à partir d'une série d'émissions télévisées tournées à l'été 2000. L'écrivain y exprimait sa critique profonde, son amertume, sa rage, devant l'état de l'Amérique, mais il montrait aussi une certaine sérénité fataliste qui lui faisait dire qu'il pouvait encore profiter de ce que l'Amérique pouvait lui donner. Cela n'est plus le cas aujourd'hui, Mailer ne voit plus rien qui puisse racheter l'Amérique, même en partie.

On appréciera cette évolution en se reportant au texte que nous avions écrit sur cette émission, dans notre numéro du 10 décembre 2000. Voici ce texte. (Extrait de de defensa & eurostratége du 10 décembre 2000, rubrique Journal)


Tourments d'écrivains

La télévision (RTBF2 belge puis France 3) a projeté en octobre et novembre une excellente série de trois entretiens avec l'écrivain Norman américain Mailer (films de Richard Dopans et Stan Neumann). Mailer est, depuis son roman de guerre Les nus et les morts (Prix Pulitzer en 1948), l'un des plus célèbres écrivains vivants. Il est connu en outre pour des engagements politiques le plus souvent radicaux, surtout durant la guerre du Viet-nâm. Dans ces films, Mailer répond, en 1999, à une longue suite de questions portant sur sa vie, sa carrière, ses rapports avec la politique, etc. Personnage central du document : l'Amérique (« J'aime ce pays, je le déteste. J'ai besoin de ce pays, il me dégoûte ... »).

Mailer est en effet un écrivain américain typique dans la mesure où sa principale préoccupation, et, par conséquent, le sujet évident ou indirect de tous ses livres, c'est bien son pays et les rapports nécessairement ambigus et extrêmes qu'il entretient avec lui. Sans aucun doute, le jugement général apaisé, hors de toute polémique, de Mailer sur l'Amérique pourrait être résumé par cette phrase : « Je me sens assez malheureux à cause de mon pays. Il n'est pas aussi grand, il n'est pas aussi noble que je le souhaitais. » Parmi les diverses interventions politiques de l'écrivain, un superbe et cruel portrait de Reagan, cruel mais certainement proche de la réalité selon tous les témoignages sur l'ancien président (à partir de sa rencontre avec Reagan, au cours d'un déjeuner en 1972) : « Pendant tout le repas j'ai cherché à lui poser des questions, et, dans ce cas, je regarde les gens dans les yeux. [...] Je n'ai pas réussi à croiser une seule fois son regard. Il savait d'instinct qu'il n'avait aucune raison de me parler. Il savait qu'il n'y avait rien à gagner. [...] Il n'y avait rien de vrai, rien de sincère en lui, sauf peut-être son amour pour l'Amérique. C'était un type creux comme une calebasse. »

Sur l'Amérique d'aujourd'hui : « A la fin du communisme, j'ai été malheureux. Mon pays n'était pas prêt à guider le monde. Nous sommes trop cupides, trop malhonnêtes, trop vaniteux, trop peu sûrs de nous-mêmes. L'Amérique n'est pas prête à guider le monde. Elle croit l'être mais elle ne l'est pas. » Aujourd'hui, l'écrivain écrit toujours mais l'homme public s'est retiré (« J'en avais assez de fulminer. Je me suis mis en retrait de l'histoire de mon temps »). Mailer montre un sentiment désenchanté, où il tente de trouver quelques ultimes raisons d'optimisme : « Je ne me soucie plus d'être un “bon Américain”. Cette manière d'être, on nous l'a gâchée, il n'y a pas pire que les bons Américains. Mais j'ai de l'affection pour la liberté intellectuelle qui, comme une ligne à haute tension, traverse la vie américaine.Chaque fois que ce pays me décourage, je me dis : “Ici, je peux dire ce que je pense” »), souvent contredit à quelques phrases de là (plus loin, Mailer dit : «il y a un fascisme qui ne dit pas son nom, prêt à s'installer dans ce pays »). Norman Mailer nous offre effectivement un vrai destin d'écrivain américain.

Tragédie de la littérature américaine : s'opposer ou s'effacer

Le cas Mailer peut se retrouver dans de nombreux autres écrivains américains, chez un Philip Roth, chez un James Ellroy aujourd'hui, chez un John Steinbeck ou un Scott Fizgerald hier. Ce rapport entre l'artiste et son pays, le système de son pays, est la marque la plus constante d'un écrivain américain (on parle bien ici des écrivains, qui forment une catégorie à part, et non de ce qu'on nomme en général les “intellectuels”, qui sont en général aux USA le soutien intellectuel des forces en place) ; il s'agit bien entendu d'un rapport absolument, fondamentalement conflictuel, entre des Américains exerçant une activité dont l'essence est le dépassement par l'art et la recherche des vérités dissimulées, et leur pays, l'Amérique, dont on sait combien les valeurs essentielles sont différentes, à commencer par l'importance attribué à l'argent et l'importance de comportements sociaux conformistes.

En général, ce rapport effectivement conflictuel et déchirant concerne tous les écrivains, sauf peut-être les plus radicaux, encore plus radicaux que Norman Mailer, et plutôt trouvés à droite (Gore Vidal, Henry Mencken), parfois à gauche (Noam Chomsky), pour lesquels plus aucun espoir ne doit plus être entretenu à propos de l'Amérique qui représente un système de perversion politique achevé, sans retour possible. Le problème de nombreux écrivains américains (la plupart d'entre eux ?) est qu'ils veulent marier une très forte critique du système avec une acceptation de ses principaux fondements, c'est-à-dire figurer comme des opposants radicaux du système, restant par définition à l'intérieur du système en en acceptant les règles (une opposition, même radicale, fait partie du système qu'elle conteste). Dans ce cas se pose aussitôt la question de savoir si le système américain, tel qu'il est organisé et avec les conceptions qu'il a, admet la véritable opposition en son sein, – non pas l'opposition institutionnalisée, où républicains et démocrates disent à peu près la même chose avec des mots un peu différents, ni l'opposition individuelle, permise par une liberté civique individuelle totale et qui est empêchée par son caractère même (individualisme) de parvenir à une opposition radicale structurée. Les écrivains américains se sont toujours heurtés à cette question, surtout depuis l'extrême fin du XIXe siècle où ils sont devenus dans la plus grande majorité des oppositionnels ; bien évidemment, comme on le voit d'ailleurs avec Mailer, ils n'ont pas trouvé de réponse satisfaisante et l'on peut évidemment douter qu'une telle réponse existe.

En attendant, il faut leur reconnaître un rôle essentiel d'observateurs vigilants et intuitifs de l'évolution de la société américaine, comme le document sur Norman Mailer en est un remarquable exemple. Les écrivains américains donnent bien entendu une bien meilleure indication de la situation américaine que les commentaires officiels et les analyses nombreuses des experts travaillant à la promotion du système en place ; aujourd'hui, les principaux auteurs du roman américain (Ellroy, T.C. Boyle, Russell Banks, Patricia Cornwell, Rick Moody, Frederick Busch, etc) présentent une Amérique inquiète, déstabilisée, névrosée, à la recherche de son identité, en crise socialement et psychologiquement derrière sa formidable puissance et l'hégémonie qu'elle exerce sur le monde.