L’Ukraine, le général US et le tournant à 180°

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L’Ukraine, le général US et le tournant à 180°

La formidable offensive de communication des généraux US de l’OTAN (Breedlove, Hodges) pour accélérer les livraisons d’armes US à l’Ukraine, mettre l’OTAN sur un pied de guerre face à la Russie, dans le cadre d’une stratégie extrêmement agressive dont l’objectif ultime devrait être l’élimination de la Russie comme si ce pays sauvage et barbare n’avait jamais existé, cette formidable offensive s’est brusquement éteinte. On peut dater l’événement de la piteuse conférence de presse du général Breedlove, au côté de son Secrétaire Général (de l’OTAN), le 12 mars 2015. Depuis, on n’entend plus Breedlove.

L’autre général impliqué dans cette offensive, Ben Hodges, qui commande l’US Army en Europe et qu’on entendit beaucoup à l’instar de Breedlove, va encore plus loin. Dans un briefing donné à des journalistes et repris par Foreign Policy le 18 mars 2014 (également repris par Russia Insider le 18 mars 2015), Hodges présente un discours qui est à peu près à 180° de l’orientation observée jusqu’ici, hyperbelliciste, hyperalarmiste, etc.

Désormais, nous dit Hodges, on peut douter que la livraison d’armes (US) à l’Ukraine représente une stratégie et une fin en soi. Ce serait certes une bonne chose, mais complètement insuffisante pour protéger la souveraineté (qui reste absolument sacrée) de l’Ukraine. Il faudrait compléter une telle action, dit le soldat qui se fait sage et donneur de leçon d’apaisement, par des initiatives de type diplomatique pour deux objectifs principaux : 1) faire en sorte que l’OTAN ne se divise pas (obsession présente du Pentagone) et 2) ménager une voie pour que la Russie puisse s’orienter vers une réintégration dans la communauté internationale ... Il s’agit de la part de Hodges, retour d’un petit séjour à Canossa où la spécialité est le remontage de bretelles, d’une sorte de duplication des conceptions allemandes. La fureur allemande exprimée notamment par l’article du Spiegel (voir le 10 mars 2015) a eu un écho dans l’OTAN et au susdit Pentagone...

Certes, Hodges continue à parler de la présence de troupes russes en Ukraine (cette constante de la narrative de la présence russe massive et militarisée en Ukraine orientale reste activée, bien entendu, la déterminisme-narrativiste ne permettant qu’une retraite tactique et sans doute temporaire par rapport aux grands thèmes du récit) ; mais c’est pour dire que ces troupes, presque devenues l'équivalent de “casques bleus” par vocation et par foi militante, ne lui semblent nullement préparer une offensive sur Marioupol, comme les diverses officiels d’Ukraine-Kiev clament depuis quelques semaines. Le brave et vertueux homme (Hodges) va jusqu’à craindre que des armes US qui seraient données à des forces militaires de Kiev puissent servir à tuer, malencontreusement espère-t-on, des civils qu’on suppose innocents ; cela, qui montre que Hodges, en veine de confidences croustillantes, pourrait bien être entendu dans ce cas comme s’il reconnaissait qu’il y a même des civils innocents au milieu des “terroristes”-séparatistes et que les troupes de Kiev se laissent parfois aller à des maladresses, sinon à des excès bien regrettables. Qui l’aurait cru ?

»The top U.S. Army commander in Europe questioned whether Washington should provide weaponry to Ukraine to help in its fight against Russian-backed separatists, a proposal gaining increasing support among American officials alarmed by the rebels’ ongoing gains in eastern Ukraine. Lt. Gen. Ben Hodges conceded to reporters Tuesday that arming Ukraine could help its fragile pro-Western government on the battlefield, at least in the short term. But he said that wouldn’t be enough to fundamentally ensure that Ukraine doesn’t lose more territory to Russia in the wake of Moscow’s annexation of Crimea last year.

»Instead, the general said Washington and its allies should use diplomatic means to protect Ukraine’s sovereignty, and ensure that the NATO alliance doesn’t splinter, while at the same time leaving Russia a path to eventually rejoining the international community. “Providing weapons is not a strategy,” Hodges said. “There are great arguments for giving weapons to them to help raise the cost for the Russians. I think that is a valid argument. But saying that’s a valid argument is different from saying that this ought to be the policy.”

»Hodges’s comments highlight the difficult policy choices facing the White House, where a growing number of senior military and civilian officials have publicly said in recent weeks that the United States should arm Ukraine. [...}

»In his comments Tuesday, Hodges raised another dire possibility: Ukrainian troops accidentally killing civilians using weapons provided by the United States. Hodges also said he was closely monitoring the continued presence of large numbers of Russian troops in Russian territory bordering eastern Ukraine, but has not yet seen signs that they are preparing for an assault on the Ukrainian port city of Mariupol. Some Ukrainian and European officials have expressed concerns that Russian President Vladimir Putin might try to conquer the city to secure a land bridge from Russia to Crimea, which he currently lacks. So far, Hodges said, “I’m not seeing that.”»

Conclusion temporaire : la poussée-Système de la communication est aussi fragile qu’elle est surpuissante et peut être conduite à faire retraite précipitamment si des éléments à l’intérieur du Système rechignent durement jusqu’à l’exiger. Ce phénomène est ici d’autant plus remarquable que cette retraite concerne des éléments US de la politique maximaliste US, et que ce sont des éléments non-US (les Allemands) qui ont obtenu ce freinage et cette volteface substantiels. Il nous apparaît évident que, du côté US, c’est bien le Pentagone en tant que tel qui est en cause, et nullement l’administration Obama, le département d’État, etc., illustrant selon cette interprétation l’extraordinaire fragmentation de la politique de sécurité nationale US. Ayant d’abord réagi par une position maximaliste qui tentait d'imposer l'idée d'un armement de l'Ukraine sur laquelle tous les pays-membres de l'OTAN devraient s'aligner (voir le 5 mars 2015), le Pentagone rétropédale aussi rapidement qu’il peut devant la réaction brutale de l’Allemagne qui représente la possibilité très sérieuse pour l’OTAN que l'Allemagne (avec sans doute d'autres pays-membres), passant outre aux menaces, refuserait effectivement de s'aligner sur la politique maximaliste de livraisons d’armes aux clowns de Kiev. Cela nous donne ce résultat assez charmant d’un Hodges transformé en quasi-colombe, conseillant sagesse, diplomatie, etc., espérant avec une fièvre vertueuse sinon amoureuse le retour de la Russie au sein de ce nid de tendresse qu’est la “communauté internationale”

Ainsi voit-on confirmée l’observation initiale et déjà renforcée que le bloc BAO est bien caractérisé, comme nous le définissons, par des relations plus égalitaires qu’elles ne paraissent, et surtout beaucoup plus égalitaires qu’elles n’étaient auparavant lorsque les USA dominaient tout ; de ce fait, le désordre y règne d’autant plus que certains des composants ne sont plus d’accord entre eux sur des questions fondamentales. Ce désordre-là est d’ailleurs d’autant plus grand, encore un pas de plus, que, – selon la thèse, notamment, d’Alexander Mercouris, – la réaction brutale de l’Allemagne n’est pas une réaction directe de Merkel et de son équipe devant une politique maximaliste US qu’ils refuseraient mais bien une réaction de l’équipe Merkel craignant que la politique maximaliste US crée, en Allemagne même, un climat public et d’une partie du monde politique rendant la position du gouvernement intenable. L’Allemagne, au niveau de son opinion et de sa base politique, est, de loin, le pays du bloc BAO qui est le plus hostile au maximalisme US en Ukraine. A partir de ce fait qui ne vient pas de nulle part mais qui répond au contraire à une tradition (voir les réactions pacifistes et antiaméricanistes en RFA au début des années 1980, contre le déploiement des euromissiles US/OTAN), il se pourrait que l’Allemagne nous réserve encore quelques surprises.


Mis en ligne le 19 mars 2015 à 10H42

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