Limites du pouvoir destructeur américain

Les Carnets de Dimitri Orlov

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 2011

Limites du pouvoir destructeur américain

La politique étrangère américaine a toujours eu pour but de détruire tout ce qui n’était pas jugé suffisamment américain et de le remplacer par quelque chose de plus acceptable, surtout si cela permettait aux richesses d’affluer aux États-Unis depuis sa périphérie. Des compromis étaient réservés à l’URSS, mais même là, les Américains essayaient constamment de tricher. Pour tous les autres, il n’y avait que la soumission, habituellement déguisée avec tact, sous des abords positifs, une place à la grande table qui offrait de meilleures chances pour la paix, la prospérité et le développement économique et social.

Bien sûr, il était assez simple de percer ce voile de politesse hypocrite et de souligner que les États-Unis, vivant bien au-dessus de leurs moyens, n’ont réussi à survivre qu’en pillant le reste du monde, mais quiconque osait le faire, était ostracisé, sanctionné, changé de régime, envahi et détruit – quoiqu’il en coûte.

L’establishment américain s’est fâché contre quiconque a osé s’y opposer idéologiquement, mais il a réservé ses formes les plus extrêmes de malice à ceux qui ont osé commettre le péché capital de tenter de vendre du pétrole contre autre chose que des dollars américains. L’Irak a été détruit pour cette même raison, puis la Libye. Avec la Syrie, le géant s’est enlisé et embourbé ; avec l’Iran, il est peu probable qu’il puisse même jamais commencer.

Même les politiciens européens les moins courageux sont maintenant forcés d’admettre que les politiques américaines sont conçues pour enrichir certains intérêts américains aux dépens de leurs électeurs ; ils comprennent maintenant qu’un déni supplémentaire leur causerait encore plus de tort dans les urnes. Le plus insultant pour l’ego américain, c’est que les tentatives américaines pour soumettre la Russie et la Chine sont accueillies par des haussements d’épaules, des moqueries et des yeux écarquillés. Et maintenant, quiconque le veut, peut critiquer ouvertement les États-Unis et comploter dans leur dos.

Comme les temps ont changé ! Les politiciens et les fonctionnaires américains ont abandonné toutes les tentatives de maintien du décorum et du déguisement de leurs manières rapaces et avides. Au lieu de menaces voilées, ils déploient maintenant de gros mensonges basés sur de fausses menaces. Ils se concentrant sur la fabrication et la diffusion de faux, ils ont tenté de les utiliser pour forcer l’obéissance. Il y a les fausses menaces – russes, chinoises, iraniennes, nord-coréennes, cubaines – qui sont utilisées pour appeler à la discipline au sein de l’OTAN et au respect des sanctions unilatérales américaines.

Il y a aussi les faux événements (ou faux drapeaux) – un Boeing abattu au dessus de l’Ukraine par des « rebelles pro-russes » ; l’empoisonnement des Skripal ; les fausses attaques chimiques en Syrie imputées au gouvernement ; les pétroliers endommagés aux EAU imputés à l’Iran. Ces faux servent de prétexte pour tout saboter : les accords de sécurité et de commerce internationaux, les systèmes visant à assurer le respect de ces accords et le commerce mondial.

Avant, les Américains faisaient de leur mieux pour détruire tout ce qui n’était pas à eux, puis s’employaient à le remplacer par quelque chose qui était à eux ; mais maintenant, ils n’ont plus rien à offrir en remplacement de ce qu’ils détruisent. La seule chose que les États-Unis peuvent offrir à la Chine, c’est la victoire chinoise dans la guerre commerciale. La Chine n’a pas besoin des États-Unis, et le gouvernement chinois, mais aussi des entreprises privées et des particuliers, le martèlent en Chine.

Premièrement, il y a un déluge de contre-sanctions. En particulier, l’arrêt des exportations des terres rares mettra fin à la fabrication de produits électroniques et, partant de là, à l’ensemble du secteur américain de la haute technologie. Il y a aussi des bonus pour ceux qui achètent des produits Huawei et des punitions pour ceux qui achètent quelque chose d’américain, jusqu’à manger chez McDonald’s. Les iPhones ont été pratiquement interdits – non pas par le gouvernement, mais par la pression des pairs. Faire un voyage aux États-Unis est maintenant un délit pouvant mener à un licenciement. Il y a maintenant de bonnes chances pour que les Chinois, pris dans ce soulèvement patriotique, soient prêts à faire n’importe quel sacrifice au nom d’une victoire totale dans leur guerre commerciale avec les États-Unis.

Mais les Américains ont-ils encore le pouvoir de détruire ? Lorsque Saddam Hussein a décidé de commencer à vendre du pétrole en euros, la CIA a organisé une provocation qui l’a amené à envahir le Koweït pour punir ce pays d’un supposé vol de pétrole irakien. Cela a permis aux États-Unis d’organiser un gigantesque corps expéditionnaire avec des divisions provenant d’un grand nombre de pays, dont la Syrie, l’Égypte et la quasi-totalité de l’OTAN. Après avoir laissé Saddam Hussein dix ans en place, une coalition un peu plus petite s’est occupée du coup de grâce, détruisant l’Irak dans le processus. Les victimes de l’invasion et de l’occupation américaines furent beaucoup plus nombreuses que les victimes de Saddam Hussein. Plus tard, la même chose a été faite à Mouammar Kadhafi, pour des raisons similaires, et la Libye risque de rester en ruines. Là-bas, une sorte de coalition mineure a été formée.

Mais maintenant, les États-Unis estiment qu’il est urgent d’éliminer l’Iran, faute de quoi il sera trop tard. Il est temps de former une nouvelle coalition et Mike Pompeo a commencé à courir autour de l’Eurasie. Tout d’abord, il a offensé les Allemands en annulant à l’improviste sa visite d’État avec Angela Merkel et sans donner de raison. Au lieu de cela, il s’est envolé pour Bagdad – un endroit parfait pour lancer une attaque contre l’Iran, sauf que la réponse irakienne était un message de solidarité avec l’Iran, une volonté de médiation dans le conflit américano-iranien et l’examen d’une interdiction des troupes américaines sur le sol irakien.

Mike s’est donc rendu à Sotchi, où il a rencontré le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov et, brièvement, Poutine. Très probablement, Poutine lui a dit où il peut se fourrer ses plans de guerre, et Mike a donc annulé son voyage prévu à Moscou, pour éviter de laisser Sergei Lavrov s’essuyer ses pieds sur lui à nouveau. C’est ainsi que Mike s’est envolé pour l’Europe, où il a obtenu un rapide “non“ sur l’Iran de la part de Federica Mogherini, responsable de la politique étrangère de l’UE, et un refus catégorique des ministres français, allemand et britannique des affaires étrangères de le rencontrer au sujet de l’Iran. Mike est donc retourné à Washington. On ne peut rien dire en regardant sa grosse face souriante, mais je suis sûr qu’il pleurait à l’intérieur.

Les actions américaines dans le monde peuvent maintenant être regroupées en deux listes. La première liste est celle de ce que les États-Unis ont réussi ou pourraient encore réussir à démolir. La deuxième liste est celle de ce que les États-Unis veulent ou ont essayé de détruire sans y parvenir. Il n’y a pas de troisième liste de ce que les États-Unis ont réussi à détruire et à réparer. Le défi pour le monde entier est de déplacer autant de facteurs de la première vers la deuxième liste. Il existe de nombreuses façons de procéder qui ont une chance de fonctionner et d’autres qui n’en ont pas : négocier avec les Américains. Parce qu’ils mentent, trichent et ne valent pas la peine qu’on leur parle.

 

(Le 29 mai 2019, Club Orlov, – Traduction du Sakerfrancophone.)

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