Libye: de l'incertitude de l'engagement US à une prospective de grande crise

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Tant est grand le désarroi dans les rangs du bloc américaniste-occidentaliste (BAO) pour ce qui concerne l’intervention en Libye qu’un commentateur en est réduit, sans guère de conviction, à juger que l’article commun Cameroun-Obama-Sarkozy publié simultanément dans le New York Times (ou l'International Herald Tribune), le Times de Londres et Le Figaro du 15 avril 2011 (plus dans Al Ayat, présenté comme un quotidien du “monde arabe” par Le Figaro) nous représente le signe que les USA veulent revernir au premier rang de l’intervention BAO en Libye. Cela est écrit dans le Guardian du 15 avril 2011:

«President Obama today signals the return of America to the forefront of the international effort in Libya, writing a joint article with David Cameron and Nicolas Sarkozy in which the three leaders commit their countries to pursue military action until Colonel Gaddafi has been removed.»

Le Times de Londres signale que l’article est une initiative de Cameroun et de Sarko, que le texte avait été transmis en avance “par courtoisie” à Washington, et qu’Obama s’est précipité dessus pour qu’on y ajoute sa signature, avec quelques “modifications de détails”. L’anecdote, qui est “fuitée” et diffusé avec l'accompagnement de nombre de bonnes intentions qu'on identifie aisément, fut prise pour une résolution du président US, ce qui montre bien que nous en sommes à gratter les fonds de tiroir en fait de signes et d’arguments annonçant le retour des USA en première ligne en Libye. En fait, il s’agit de notre Obama tout craché : ce qu’il n’a pas l’intention de faire, par indécision, incertitude totale sur l’avenir de la chose, scepticisme fondamental pour le projet et crainte pour sa position intérieure, il le remplace par la signature d’un article plein d’intentions guerrières en lieu et place de mesures concrètes. Pur épisode de communication, bien dans le style de l’époque : “Ce que je ne fais pas et n’ai pas l’intention de faire, je dis que je pourrais bien le faire.”

C’était une sorte de réponse dérisoire à des déclarations du vice-premier ministre israélien Méridor au Sidney Herald Tribune, selon lesquelles le Moyen-Orient s’inquiète de la perception d’un déclin accéléré de la puissance US. Méridor voudrait manifestement que les USA s’engageassent beaucoup plus fermement, comme ils ont l’habitude glorieuse de faire, par le fer et par le feu, par une attaque déterminée… Ah, à propos, Meridor parle d’une attaque contre l’Iran, pas contre la Libye. Chacun vogue sur sa chimère, et vogue la galère…

Aux USA, il y a bien sûr les va-t-en-guerre sans surprise ; d’ailleurs, pas tant les neocons, finalement assez discrets, occupés à leurs sérieuses divisions internes, que, par exemple, le complexe militaro-industriel. Le billet du 13 avril 2011 de Daniel Goure, expert “indépendant” et président du Lexington Institute, donne une nausée feutrée, élégante et mondaine. Ce faquin joliment cravaté nous parle d’une “superpuissance immorale” si elle ne cogne pas, et cogne dur, avec des missiles qui coûtent grassement cher, et ainsi de suite. Lire le mot “immoral” sous la plume de tels personnages mesure le degré de confusion sur l’air duquel nous dansons joyeusement.

«What can one say about a nation, a superpower, that starts a war ostensibly in order to save innocent lives and then walks away from the conflict taking its unique military capabilities with it and thereby ensuring that it is prolonged and those same civilians suffer? This goes way beyond the bystander watching an old lady getting mugged on the street but not intervening. That is irresponsible. This is more like seeing a person standing on the ledge of a tall building and urging him to jump. It is making a bad situation worse. I call it immoral. [...]

»How long will this stalemate be allowed to continue? How long until the number of casualties caused by the desultory back and forth fighting equal that which the war was started to prevent? How long will NATO pretend that it can do the job without the United States?… [H]ow long will we remain the immoral superpower?»

(Dans une autre chronique qui vous coupe à nouveau le souffle à peine après que vous l’ayez récupéré, le 31 mars 2011, Goure, qui semble avoir remplacé Loren B. sur la feuille de paie de Lockheed Martin, explique à l’OTAN que si cette Organisation avait le JSF/F-35, Kadhafi ne serait plus des nôtres depuis longtemps.)

Laissons là les cloportes, pour examiner dans quelle mesure, sérieusement, les USA envisageraient d’intervenir, en Libye, d’une façon mieux adaptée à leur statut, c’est-à-dire d’une façon “morale” selon Goure.

• Le Congrès US, l’antre de l’interventionnisme US à outrance, et particulièrement dans son aile républicaine du parti unique, qui nourrit les plus extrémistes d’entre eux, nous propose, dans sa partie sénatoriale, deux résolutions, toutes deux républicaines, qui recommandent deux orientations opposées. ABC.New, du 15 avril 2011, rapporte cet épisode qui en dit long sur l’enthousiasme plus que faiblard de la direction américaniste pour cette guerre si étrange.

«Competing groups of Republican senators have introduced resolutions aiming either to boost or curtail the U.S. role in Libya, a sign of how divided Congress is on the military operations there. One motion, introduced by Sen. John McCain of Arizona, the powerful top Republican on the Senate Armed Services Committee, would authorize U.S. forces to operate inside Libya in an effort to keep the situation there from deteriorating into a stalemate between strongman Moammar Gadhafi and the rebels. […] But fellow GOP Sens. John Ensign of Nevada and Kay Bailey Hutchison of Texas disagree. Indeed, they argue, the United States has no vital interest in Libya. They have introduced a resolution to declare that there is no vital U.S. interest in Libya, that Congress has not authorized military power in the region and that NATO and Arab nations that do have a vital interest in the region should increase their military and financial contributions to the effort in Libya. “The president should never commit our military forces to battle unless there is a vital national security interest at stake and without authorization from Congress,” Hutchison said. “The conflict in Libya does not meet this test.”»

• On peut rappeler que des auditions au Congrès, le 7 avril, avait déjà marqué le peu d’enthousiasme des élites US pour cette guerre. WSWS.org en avait fait rapport le 9 avril 2011. On y avait notamment entendu le général Carter Ham, chef de l’African Command (AFRICOM), identifié comme l’antre du complot général US dans cette affaire, et Richard N. Haass, officiel du département d’Etat sous George W. Bush pendant deux ans et président du Council on Foreign Relations (antre des complots mondialistes US contre le Rest Of the World), dénoncer en des termes assez identiques dans leur fermeté toute idée d’intervention importante des USA en Libye, particulièrement terrestre.

• A Berlin, à la réunion des ministres de l’OTAN, alors que l'on s’apprêtait à lire l’article des trois complices Cameron-Obama-Sarkozy, les USA, dans le chef d’Hillary Clinton supposée être l’une des “trois amazones” qui poussent Obama à la guerre, expriment leur refus de toute idée d’engagement supplémentaire US dans la guerre, particulièrement un engagement terrestre. Une dépêche AFP, relayée par Spacewar.com le 14 avril 2011, nous donne des précisions là-dessus  : «The United States resisted pressure Thursday to return its warplanes to the frontline in Libya even as NATO vowed to keep bombing Moamer Kadhafi's forces and pressed the strongman to quit. […] The United States rebuffed a French request for US warplanes to resume major air raids in Libya, French Foreign Minister Alain Juppe said Thursday after talks with US counterpart Hillary Clinton…»

…Il est vrai que cette guerre semble manquer de tout, et, notamment, de “rebelles” qui sembleraient ne savoir faire autre chose que de gémir sur le sort contraire, notamment à cause de l’OTAN qui ne veut pas faire leur travail pour eux. Cette attitude des “rebelles” leur fait beaucoup de tort du point de vue politique et militaire, et sans doute ne le comprennent-ils pas. L’action de communication pour forcer à une décision est une excellente chose, mais il faut qu’elle s’appuie sur un minimum de réalité organisationnelle pour en intégrer le fruit. Ce n’est pas leur cas… Cela ne justifie pas nécessairement notre critique. N’est-ce pas, justement, la marque de cette chaîne crisique, dans le chef des événements suscitant des soulèvements contre les pouvoirs établis, que d’être excellente dans le domaine de la communication, et complètement inorganisée ? De notre point de vue cette situation est excellente pour le but que les crises s’étendent en un désordre qui menacerait le Système, et empêchent des conclusions événementielles significatives.

• …C’est ce que note Patrick Cockburn le 13 avril 2011 dans The Independent , dans le passage suivant:

«The strength of the Transitional National Council is its international political and military support. It is less good at organising a functioning government. As with other Arab uprisings, the opposition is particularly effective at mobilising demonstrations and winning the sympathy of the international media. Benghazi's old town hall, from the balcony of which Mussolini, Rommel and King Idris addressed crowds in the square below at different times, is now, very appropriately, occupied by the immensely influential satellite television channel al-Jazeera.

»When an African Union delegation visited here this week to propose ceasefire terms, which did not include the departure of Gaddafi, the crowd of hostile demonstrators outside the hotel where the meeting was taking place, seemed better organised than the rebel leaders inside. Banners in Arabic, English and French demanded that the dictator should go and asserted that Libya would not be partitioned. Protesters denied there would be any civil war in Libya because the struggle was between the Libyan people on one side and a hated dictator on the other.»

• Mais certains sont beaucoup plus accablés par cette attitude des “rebelles”, eux qui les avaient soutenus initialement contre Kadhafi, qui s’étaient déjà trouvés bien contrariés par l’intervention des pays américanistes-occidentalistes puis de l’OTAN. C’est certainement le cas d’un Pépé Escobar, commentateur prestigieux des luttes anti-BAO. Escobar s’en prend, le 15 avril 20911 aux “rebelles” et à ce qu’il juge être leur “fatale fascination pour les missiles Tomahawk”, – dito, fascination pour la puissance US. Il y a de cela, sans aucun doute. Désormais, Pépé ne désigne plus les “rebelles” qu’avec des guillemets qui en disent long sur l’évolution de son jugement…

«As for the “rebels”, the Pentagon crush couldn't be more self-evident. According to spokesman Mahmud Shamman, “When the Americans were involved the mission was very active and it was more leaning toward protecting civilians.” Nothing is sexier than a Tomahawk in action. The “rebels” are going to Washington to lobby the Barack Obama administration. Shades of Afghan mujahideen visiting Ronald “freedom fighter” Reagan in the mid-1980s, anyone?

»In the desperate search for “greater ground strike capability overall”, the “rebels” have learned it's the Pentagon's way or the (Mediterranean) highway (in reverse). This translates as A-10 Thunderbolt tankbusters and AC-130 Specter gunships – which nobody (France, Britain, NATO, not to mention Qatar) has. Bets are off on whether the “rebels” will convince the White House to release the bats. As for the credibility of the “rebels” and their Interim National Council (INC), it has been reduced to grains of sand in the Libyan desert… […] And on top of it they [ the “rebels”] have allowed London, Paris, a few other European capitals and – the height of debasing hypocrisy – Doha and Abu Dhabi to pose as carriers of the white man's burden, teaching northern African “barbarians” how to settle their own problems.

»And while we're at it, there is a practical solution the Libyan contact group has not yet considered. Why not dispatch self-promoting peacock, French “philosopher” Bernard Henri-Levy (known locally as BHL), who's been busy selling the idea he convinced neo-Napoleonic Sarko to become the new Arab liberator, to be the new “rebel” military commander? BHL would have to abdicate his millionaire holiday home in Morocco, not to mention holding court at the Cafe de Flore in Paris to a gaggle of fawning media in his trademark, corny, open-chested white Charvet shirt. Let's see if the peacock knows how to play an “engaged public intellectual” for real. […]

»As for the “rebels”, forget about dignity and sovereignty. Never underestimate the sex appeal of an actionable Tomahawk...»

Que d’amertume et de fureur dans ces phrases sarcastiques ! Et, surtout, la démonstration que la Libye est en train de devenir, avec la crise de Fukushima à l’autre bout du spectre des catégories de crise, l’épicentre grondant de la crise terminale du Système. Toutes les contradictions, tous les antagonismes s’y heurtent et s’y entrechoquent. Nul n’est capable de fixer une position ferme et logique, sauf les plus hystériques et les plus totalement intégrés dans la substance du Système, jusque dans leur propre substance elle-même qui en acquerrait ainsi une essence faussaire, jusqu’à en devenir les “choses”, littéralement, comme l’on parle de robots, – cas exemplaires de Sarko et de BHL, au point où l’on pourrait les identifier en une seule entité, qu’on nommerait “l’homme-Système”, qui serait identifié comme BHL-Sarko.

Nous sommes partis de la question de la position des USA, – s’engager plus dans le “conflit” ou en rester éloigné, – pour en arriver aux positions fondamentales complètement transformées en chaos et incohérences devant le déchaînement de désordre que le Système introduit dans les crises où il intervient directement. Le “conflit” libyen est en passe de devenir totalement incontrôlable au moment où il passe au niveau des grands affrontements générés par le Système, – et ceci expliquant cela… “Incontrôlable” dans un sens beaucoup plus large que celui qu’on lui donne d’habitude, et qui était déjà évident dans ce même conflit depuis quelques semaines. Ce caractère d’incontrôlabilité ne se définit plus aujourd’hui par les seules difficultés des uns et des autres de fixer les engagements et les choix par rapport aux forces en présence ; il s’agit d’une incontrôlabilité au niveau même de la substance de la chose, avec l’intrusion de la pression du Système, qui génère des attitudes et des choix qui n’ont plus rien à voir avec la situation sur le terrain, y compris les situations contradictoires et paradoxales.

Nous reviendrons plus en détails sur ces conditions, cela va sans dire, car elles vont déterminer de plus en plus cette crise libyenne, ou ce “conflit” libyen, pour en faire éventuellement un facteur essentiel d’explosion possible dans tous les sens imaginables. Ce qui est en jeu n’est plus la chaîne crisique en cours de développement, les ambitions néo-coloniales supposées des uns et des autres, l’humanitarisme militant du bloc BAO ; ce qui est en jeu, c’est tout l’équilibre du Système. La prospective, dans la crise libyenne, est soudain celle de la possibilité d’une aggravation considérable dans les quelques mois qui viennent, une aggravation qui porterait sur des domaines bien plus larges que la seule situation opérationnelle, y compris la possibilité d’un bourbier et/ou d’un engagement terrestres des forces du bloc BAO. Ce à quoi nous pensons est d’une toute autre dimension.


Mis en ligne le 16 avril 2010 à 12H02