L’Hystériquement-Correct

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’Hystériquement-Correct

2 avril 2020 – Appelons cela HT, pour “Hystériquement-Correct” ; plus court, plus incisif, plus décisif... Car il me semble bien que le PC (Politiquement-Correct) est sur le point d’être détrôné par le HT, ce qui ne serait d’ailleurs que logique et justice intergénérationnelles puisque le HT est manifestement l’enfant monstrueux et peut-être bien inverti du PC, lui-même déjà rejeton difforme de la décadence accélérée de la pensée-Système.

Mais avec Codiv-19, nous y sommes, et l’Hystériquement-Correct est devenu la norme du conformisme et de l’alignement. Suivre le flot du système de la communication sur cette crise mondiale, sur la Grande Crise d’Effondrement du Système, c’est comme si vous étiez pris dans un gigantesque tourbillon (crisique, disons), tournant à une vitesse de plus en plus élevée. Jamais il n’y eut autant d’analyses, de commentaires, d’observations, de prédictions, de divinations, d’exclamations catastrophiques, eschatologiques, millénaristes, post-survivalistes, encadrées par de savantes digressions sur la SuperMéga-Grande Dépression qui arrive à grand galop, suivies par les bilans prospectifs, de centaines de milliers à des millions de personnes emportées par l’infâme virus.

A côté de cela, et pour redevenir plus “sérieux”, plus factuels, défilent les affirmations variées de dissimulations, de provocations, de manœuvres agressives, de montages machiavéliques, de machinations en un mot, tout cela dirigé en général contre la plus vertueuse d’entre nous, l’Amérique plongée dans un indescriptible chaos “avec Dieu à ses côtés”. Actuellement, comme on ne manque pas de le savoir, c’est la Chine qui tient la corde dans le défilé des coupables dont il est inutile de discuter la certitude de son rôle puisque la condamnation a précédé la culpabilité. Ces anathèmes défilent aussi vite qu’un éclair et arment les colères sans que personne ne prenne la peine de s’aviser de la validité des causes et des circonstances, ni, encore moins dans une époque où vraiment il semble qu’il “n’y ait plus d’après”, des conséquences. Qui se garde d’imposer de l’ordre et d’ordonner du rangement chez les fous devenus leurs propres gardiens ?

Jamais, certainement jamais dans cette “étrange époque” parcourue pourtant depuis près de vingt ans de faits extraordinaires, inédits et inattendus, et marquée par un désordre qu’on a si souvent perçu comme tourbillonnant, jamais une telle tension ne s’est abattue sur le monde, comme une chape de plomb en fusion, qui à la fois tend à nous paralyser dans nos actes et paroles, à la fois nous pousse à hurler, à délirer, à explorer des voies insensées et diverses, et à le clamer bien haut. Nous sommes à la fois prisonniers et enchaînés, et à la fois furieux et déchaînés comme des déments que rien ne parvient à calmer.

(Je ne m’extraie pas, ou ne m’“exfiltre” pas comme l’on dit en langage opérationnel postmoderne, – de cette cohorte qui semblerait parfois être faite de damnés. Moi aussi, l’affectivisme déchaîné me saisit par instants dans un fol emportement, sur moi aussi pèse cette effroyable tension. Cela se fait en un instant. Alors, dans l’instant suivant, je nage désespérément pour tenter de retrouver la mesure de la perception et l’équilibre du jugement ; en écrivant ces mots, là, maintenant, j’ai l’impression d’être dans un de ces moments, où cette lutte sauvage en soi-même vous paralyse. Mais il n’y faut pas céder, pas un pouce ni un instant lorsque vient le temps d’écrire, – garder cette “distance-barrière” entre la tempête intérieure et la voix de ce qu’on espère être une sagesse,  “La sagesse aujourd’hui, c’est l’audace de la pensée”, – qui parvient à vous tenir à bonne distance du conformisme de la fureur déchaînée.)

Il est devenu totalement impossible depuis quelques semaines, même pas deux mois, de distinguer qui est à vos côtés et qui est contre vous ; qui s’oppose au Système en toute conscience et qui le sert, sans se préoccuper de cette collaboration ni même s’en aviser. Parfois, pendant un instant, je me rappelle les temps heureux, il y a deux mois, cinq ans, dix ans, quinze ans, où vous pouviez vous situer par rapport aux autres, zombieSystème ou antiSystème. Aujourd’hui, eux tous, éparpillés, dispersés, ils hurlent et vocifèrent à propos de leurs identités perdues.

Comme vous devriez pouvoir le deviner, j’en ai plus à propos des antiSystème qui tournoient et se secouent dans tous les sens sans en rien savoir, comment ils cèdent au désordre avec un zèle de siphonnés plaqués or, comment la tête leur tourne du tourbillon crisique. Les zombieSystème, eux, les vrais-de-vrais, les subventionnés et catalogués “professionnels” indépendants par le Système dont ils dépendent absolument, ils poursuivent leur petit bonhomme de chemin, acquiesçant aux balbutiements officiels des directions qui se noient assidûment, de plus en plus inoffensifs, rotant de temps en temps une accusation assez molle de “complotisme”, ronronnant à propos des masques, du matériel de “réa”, du lavage de paluches, du test-qu’on-n’a-pas-fait, du confinement-déconfinement, s’inclinant devant les “sachants” qui adorent ça avec hauteur, applaudissant les soignants dont j’ignore s’ils en sont si heureux, toujours avec un mot de condoléances pour les morts qui s’empilent... Ils sont dans leur rôle et, de plus en plus, j’ai la sensation qu’ils n’arrivent même plus à faire de mal à une mouche, tandis que le Système roule pour eux à tombeau ouvert et nous prépare, – horreur des horreurs qu’“ils” (les antiSystème du temps-jadis) avaient prévue, – l’État policier mondialisé-globalisé, qui saura tout sur de vous, le nombre de fois où vous avez pissé dans la journée, quelle est votre température, si vous sifflotez L’Internationale, si vous êtes en train de lire La Grâce de l’Histoire  Tome III/1, – la totale enfin... (Même confinés, camarades, on n’est plus chez soi.)

Par contre, ceux que j’avais pris l’habitude de considérer comme des antiSystème, des “résistants”, voire des dissidents, – alors eux ! Quelle danse de Saint-Guy ! Ils valsent dans tous les coins ! Je les retrouve ici, et puis là, face au Système, poussant le Système, “Gardez-vous à droite, père ! Gardez-vous à gauche, père !” Eux que j’avais pris l’habitude de voir dans le même combat que le mien, ils s’éparpillent dans tous les coins et vous ne savez plus avec eux quelle sorte d’événement est en cours de manufacture.

Il y a notamment un cas qui me chagrine, et peut-être un lecteur et l’autre ont pu le deviner à une remarque ou l’autre. Il s’agit de ZeroHedge.com, officiellement perçu comme lecture antiSystème indispensable, qui s’engage dans d’étranges chemins où il se retrouvera une main dans celle de Pompeo et l’autre dans celle des neocons. Ses accents antichinois ont des petits airs d’hystérie, je veux dire d’Hystériquement Correct, une bien mauvaise surprise. Prenez ceci, par exemple, datant d’hier, presque se succédant :
• Annonçant que les services de renseignements US étudient désormais sérieusement “les machinations” de la Chine qui a volontairement infesté le monde entier de ses Codiv-19 aux yeux bridés pour mieux ricaner en mandarin et conquérir le monde : « Cela ne devrait surprendre personne, car cela a fait l'objet de nombreuses spéculations au cours des premières phases de l'épidémie. Mais c'est la première indication concrète que les services de renseignement américains prennent au sérieux les machinations de Pékin, et n'ont pas l'intention de rester les bras croisés. Au début du mois, le secrétaire d'État Mike Pompeo a fustigé les Chinois pour avoir dissimulé des données sur le virus. »
• Annonçant que la presseSystème (dite MSM, ou Main Streat Medias), c’est-à-dire le Times (NYT), le Post (WaPo) prennent (enfin) au sérieux “les machinations”, les qualifiant de « One Of The Worst Coverups In Human History » (faut dire qu’ils s’y connaissent, les MSM, question cover-up), cette exclamation sur la page d’annonce de ZeroHedge.com : « Pourquoi il vous a fallu si longtemps, les gars ? »

... Alors voilà donc que ZeroHedge.com copine manifestement avec bienveillance avec la CIA & Cie, et avec la presseSystème, ce qui suppose une belle confiance de ZeroHedge.com dans leur authenticité morale et dans leurs capacités professionnelles... Eh, you guys à ZeroHedge.com, vous vous rappelez qu’il s’agissait de la même CIA et de la même presseSystème, à propos des armes de destruction massive de Saddam, des attaques chimiques d’Assad, du “coup de Kiev”, du Russiagate, et j’en passe tant... Tout d'un coup, devenus des vrais pros, des patriotes, des types du tonnerre ! Surprise, surprise...

Que sont les antiSystème devenus, dans cette fiesta des simulacres perdus ? J’avoue que depuis que la CIA et la presseSystème accusent Pékin, j’aurais tendance, moi, à croire Pékin sur parole.

Il y en a même une catégorie spéciale, des antiSystème en folie, en un sens les “Super-antiSystème” (comme on dit “Super-résistant” du héros du film, dansPapy fait de la résistance), qui en arrivent à adorer le Système par une sorte de torsion haineuse du jugement comme l’on dirait d’une révolution spatiale où l’on revient à son point de départ, où il importe absolument qu’ils aient raison ces “Super-antiSystème”, où ils magnifient la puissance du Système en une sorte d’infinie Tour de Babel du Mal qui finalement ne serait pas si mal, contre laquelle ils se battront toujours mais vainement, qu’ils détestent haineusement et héroïquement, mais qui toujours les vaincra, – ils le savent, et ils le proclament même et presque dans un frisson de masochisme... C’est l’antiSystème dans son voyage au bout de l’hystérie. Cela me peine infiniment car les voilà victimes fascinées et envoûtées, par un étrange mimétisme qui ravirait René Girard, de ce qu’ils ont charge de dénoncer avec tant d’ardeur et de vigueur.

Ainsi la Matrice du Désordre a-t-elle achevé son périple en abordant les espaces de la résistance et de la dissidence, en y semant ce qu’elle sait faire le mieux, – le désordre, – et en achevant ainsi l’œuvre ultime du Système, – son autodestruction. Car les antiSystème, voyez-vous, ne sont pas là pour vaincre le Système. Je le sais bien puisque j’en suis un, – mais je le suis avec la circonspection détachée et sarcastique de l’homme de l’ombre, de  L’homme de l’aube, qui hisse fièrement le drapeau de l’inconnaissance lorsque le Système vous tend le piège de la connaissance de ce qu’il veut qu’on croit qu’il est et qu’il fait, et l’on sait bien que l’on se brûle les ailes et l’âme dans une telle quête... 

Mais non à la fin ! Les antiSystème ne sont pas là pour vaincre le Système, tâche extraordinaire et surréaliste ; les antiSystème sont là pour l’exciter, le Système, pour le rendre fou de rage, pour lui faire prendre des mesures extrêmes et mauvaises où il se perdra parce que toute la folle surpuissance qu’il est capable de développer à un niveau incroyable d’énergie maléfique repose sur sa vertu démocratiquement citoyenne, supposée mais absolument obligatoire, – simulacre jusqu’au bout... Et là, dans cet état général que je vous décrit, on peut dire que c’est “Mission Accomplished”, comme disait le sympathique born-again, GW, l’homme qui déclencha la croisade avec Dieu à ses côtés et, sans en rien savoir le brave ch’ti et la belle âme candide, commença ainsi l’impitoyable marche aux abysses du Système hurlant sa surpuissance jusqu’à l’autodestruction. 

Nous verrons cela lorsque nous passerons du confinement à la déconfination (néologisme un peu ollé-ollé pour des temps sans précédent), de façon à bien œuvrer, tout le monde sur le pont et toutes voiles dehors, à la SuperMéga-Grande Dépression du crépuscule de la modernité. A moins que l’on reste confinés jusqu’au bout et que le Système s’effondre sans nous, comme un grand.